mardi 13 mars 2007 - par André Bouny

Agent Orange au Vietnam : arme chimique illégale

Tout d’abord, il est nécessaire de faire un effort mental suffisamment grand pour consentir à ce qu’il y ait des armes légales. A la suite de quoi, il faut accepter l’existence des lois et coutumes qui régissent la guerre. Et même si cela est au-dessus de nos forces, ainsi sont les règles de notre monde.

Une arme est illégale de deux manières : soit un traité particulier l’interdit, soit elle viole les lois et coutumes existantes qui régissent la guerre - on aperçoit ici la menace inhérente dans l’emploi du terme « coutumes » qui désigne les us antécédents et, par conséquent, tente d’endiguer un présent toujours enclin à violer les pratiques du passé.

Dans le cas où un traité interdit une arme, elle est illégale pour les seuls pays qui l’ont signé et ratifié. Mais si cette arme est illégale au regard d’une loi existante, elle devient illégale pour l’ensemble des pays.

Les lois et coutumes existantes de la guerre comprennent tous les traités qui régissent les interventions militaires et l’emploi des armes ainsi que le Droit international coutumier. Ils constituent ainsi l’essentiel du Droit international humanitaire. On peut citer les conventions de La Haye de 1899, 1907, et 1954 ; Cconventions de Genève 1864, protocole de Genève de 1925, 1926 embryon des quatre conventions de 1949, ensuite viennent celles de 1951 et 1957, puis les deux protocoles additionnels de 1977 venus reconnaître les « progrès » techniques dévolus à l’armement durant la guerre du Viêt-nam -que n’ont pas signé les USA - complétés par un troisième protocole additionnel en 2005 ; convention sur les armes biologique de 1972, dont le renforcement de novembre 2001 a échoué ; convention sur les armes chimiques de 1993, etc., etc.

A l’époque de la rédaction des textes sur l’interdiction d’utiliser le poison comme arme de guerre, on ne connaissait pas les mots « herbicides » et « défoliants » qui peuvent, comme l’Agent Orange, contenir le pire des poisons. Les Grecs et les Romains de l’Antiquité avaient pour coutume de s’interdire l’emploi du poison et des armes empoisonnées. En Inde, cinq cent ans av. J.-C., les lois de Manu relatives au droit de la guerre interdisaient l’emploi de telles armes. Mille ans plus tard, les Sarrasins tiraient du Coran une conduite de la guerre prohibant l’empoisonnement.

En 1943 et 1944, les Etats-Unis d’Amérique avaient déjà étudié douze mille produits chimiques et en avaient sélectionné sept mille comme possibles armes de guerre... D’ailleurs, en 1945, un crime prémédité contre l’humanité est étudié en vue de détruire les rizières autour des grandes villes du Japon. Ces produits chimiques étaient les précurseurs des agents chimiques utilisés au Viêt-nam.

L’Agent Orange contenant du poison tombe sous le coup du protocole de Genève de 1925 que les USA n’ont pas signé. Curieusement, ils le signeront le 10 avril 1975, comme s’il s’agissait d’une culpabilité envers le forfait commis de fraîche date entre 1961 et 1971 au Viêt-nam. Certes, il ne peut y avoir d’effet rétroactif de la loi. Mais l’Agent Orange tombe aussi sous le coup de l’Article 23 de la convention (IV) de La Haye de 1907, qui dit : « Outre les prohibitions établies par les conventions spéciales, il est interdit : a) d’employer du poison ou des armes empoisonnées  » signée par les USA le 18/10/1907 et ratifiée le 27/11/1909. Si les arcanes de la procédure actuelle en terre américaine aboutissaient à l’impunité, le seul recourt contre l’utilisation de l’Agent Orange au Viêt-nam pourrait bien être l’arsenal des textes et normes du droit international humanitaire.

Le droit international humanitaire dégage quatre grandes règles en ce qui concerne les armes :

1) Les armes ne peuvent être utilisées que dans le champ « légal » des combats, défini comme cibles militaires de l’ennemi en guerre. Les armes ne doivent pas provoquer un effet négatif au-delà de ce champ « légal » de bataille : c’est la règle territoriale.

2) Les armes ne peuvent être utilisées que pendant la durée du conflit. Une arme qui est utilisée ou continue d’agir après la fin de la guerre viole cette réglementation : c’est la règle temporelle.

3) Les armes ne doivent pas être excessivement inhumaines. La Convention de La Haye de 1899 et de 1907 utilise les termes « souffrances inutiles » et « blessures superflues » : c’est la règle d’humanité.

4) Les armes ne doivent pas avoir un effet négatif démesuré sur l’environnement naturel : c’est la règle environnementale.

L’Agent Orange viole ces quatre règles.

1 bis) L’Agent Orange est dispersé par voie aérienne et n’atteint pas seulement le champ des cibles « légales » mais aussi largement les lieux civils alentours et même les pays voisins avec lesquels l’utilisateur n’est pas en guerre, sans oublier les infiltrations et les ruissellements qui transportent les molécules sur d’autres surfaces de terre, nappes, rivières, mers, et bouleversent les écosystèmes. Il ne peut pas être limité aux champs de bataille « légaux » et viole la règle territoriale.

2 bis) L’Agent Orange reste dans les zones d’épandages et de stockages ; ses molécules qui ont une vie durable et un potentiel pathogène et tératogène agissent sur les anciens combattants comme sur les civils bien après que la guerre soit terminée et même sur les enfants à naître sur plusieurs générations sans que l’on sache quand cela prendra fin. Il ne peut pas être extirpé quand la guerre est finie et continue d’agir après la fin des hostilités et viole la règle temporelle.

3 bis) L’Agent Orange est inhumain à cause de la façon dont il tue - cancers, maladies multiples, malformations génétiques, absence des membres, bébés déformés et non viables, touchant des enfants qui n’ont jamais été des cibles militaires et qui sont nés après la fin de la guerre. Sa nature tératogène et l’atteinte possible du patrimoine génétique des générations futures font qu’il est possible de considérer l’utilisation de cette arme comme un génocide. Il est inhumain et viole la règle d’humanité.

4 bis) L’Agent Orange cause des dommages considérables et irréversibles à l’environnement naturel comprenant la disparition des forêts de différentes natures, la contamination des sols et de l’eau, des terres agricoles dont l’exploitation sert à la subsistance des populations civiles, bien au-delà de la durée de vie de ces populations. Le nettoyage est une science inexacte, qui coûte très cher et dépasse les capacités de financement d’un pays pauvre. L’Agent Orange est une arme qui ne peut être utilisée sans causer des dommages excessifs à l’environnement naturel puisque c’est le premier de ses buts, il viole la règle environnementale.

L’Agent Orange est donc bien une arme, une arme chimique, une arme chimique illégale.

L’une des clauses les plus utiles du traité sur le droit humanitaire est la « clause Martens » de la convention de La Haye de 1907 qui est reprise dans les traités suivants concernant le droit humanitaire. La clause Martens stipule que dans les situations où il n’existe pas de clause spécifique dans un traité (ce qui est le cas pour l’Agent Orange) la communauté internationale est néanmoins liée par « les règles de principes de la loi des nations, issues des usages établis parmi les peuples civilisés, par les lois humanitaires et ce que dicte la conscience publique. »

Selon le droit international, il existe un certain nombre d’exigences pour remédier aux violations des conventions de Genève et autres règles formant les lois et coutumes de la guerre. Une exigence minimum du devoir de réparer l’utilisation d’armements illégaux c’est la compensation des victimes. Cela peut comprendre les victimes civiles et militaires de guerre. Pour remédier au maximum à l’utilisation de l’Agent Orange, c’est un devoir de fournir tous les renseignements sur la fabrication de cette arme et de son épandage. En ce qui concerne les dommages environnementaux, les utilisateurs de l’Agent Orange sont obligés d’effectuer un nettoyage tangible des zones contaminées. Quand des terres et des ressources en eau ne peuvent être effectivement nettoyées, l’Etat qui a causé les dommages doit payer une indemnité d’un montant égal à la perte d’exploitation des terres et ressources du patrimoine national et du coût des poursuites juridiques. Le nettoyage environnemental pourrait atteindre des chiffres prodigieux.

En plus de la responsabilité pour les dommages causés aux victimes et à leur environnement, les utilisateurs de l’Agent Orange devraient être sanctionnés légalement selon les clauses des lois humanitaires existantes. Par exemple, la convention de Genève exige des Etats membres signataires qu’ils aient des mécanismes légaux internes pour juger les personnes qui sont soupçonnées d’avoir commis des violations sérieuses du droit humanitaire. De plus, l’article 146 stipule que tous les Etats signataires ont le devoir de rechercher les violateurs mis en cause et de les juger devant leurs propres tribunaux quelle que soit leur nationalité. L’article 148 interdit à tout Etat de s’absoudre lui-même ou d’absoudre un autre Etat de la responsabilité de violations sérieuses. Les effets génocidaires sur les peuples bien après la fin des hostilités constituent une autre base pour considérer l’utilisation de l’Agent Orange comme un crime contre l’humanité.

De certains extraits du rapport de Karen Parker sur les armements à l’uranium appauvri transposés et développés à l’Agent Orange par André Bouny, père adoptif d’enfants vietnamiens, président du « Comité International de Soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent Orange et au procès de New York » (CIS)



19 réactions


  • non666 non666 13 mars 2007 12:05

    Il va falloir arreter de parler de defoliant et autres desherbant.

    Dès le depart, les bombes chimiques etaient belles et bien utilisées, comme le napalm, dans la catégories des armes dites « speciales », sans impact sur la vegetation.

    Tactiquement, on ne cree pas de piste d’atterissage en pleine jungle avec des desherbant, quels qu’en soit l’efficacité :on utilise des grosses bombes qui creuse un large perimètre pour les posés d’assaut.

    Le temps que le desherbant tue les plantes, qu’elles se transforme en humus, la guerre serait finit. ce qui a été utilisé est du A4 ou Vx selon que l’on prefere la terminolie US ou soviétique. Il s’agit de neurotoxiques sous formes persistant ou semi persistant destinés a « pourrir une zone » pour en interdire l’accès a l’ennemi.

    Les russes ont utilisé les memes en afghanistan, mais le terrain plus sec et moins vegetal en limitait l’usage.

    Bref ce n’est pas , il va falloir arreter de trouver des pretextes aux yankees en faisant semblkant de croire que l’usage de poison etait accidentel et un simple effet collateral de l’utilisation intempestive d’outils agricole.

    L’armée US n’a jamais eu vocation a etre un acteur jardinier. Le poison etait utilisé de façon delibérée et les quantités evoquées sont monstueuses (On parle de dizaines de milliers de tonnes, voire de centaines de milliers de tonnes...)

    Toutes les archives de production sont d’ailleurs classées et la vérité made in USA n’est pas pret d’etre revelée au public. Ceci dit, certains services ont surement realisés des autopsies des victimes .


  • Marie Pierre (---.---.85.55) 13 mars 2007 12:17

    Je ne trouve pas d’explication, dans votre article, sur ce qu’est l’agent Orange. Je cite donc le Monde Diplomatique : « défoliant, appelé l’« agent orange » parce que l’armée américaine l’avait stocké dans des tonneaux marqués d’orange »

    Et je renvoie plus précisément à cet article : http://www.monde-diplomatique.fr/2002/03/CORYELL/16227#nb2


  • aurelien (---.---.53.17) 13 mars 2007 12:41

    Merci pour cet article très détaillé

    D’autres infos sur le site suivant : http://www.stop-monsanto.qsdf.org/


    • aurelien (---.---.53.17) 13 mars 2007 12:45

      Les grandes firmes et les gouvernements collaborent activement pour sauvegarder leurs intérêts, au détriment de toute éthique, comme toujours, dans les courses à l’armement et les politiques guerrières.


  • jrr 13 mars 2007 13:32

    • bulu (---.---.138.227) 13 mars 2007 16:16

      C’est pas qu’on est pas receptif a la verite sur le 11/09, mais il y a dossier qui y est consacre sur ce site. Donc autant eviter d’aborder le sujet dans des fils qui n’ont rien a voir.


  • faxtronic (---.---.127.45) 13 mars 2007 14:01

    bon rappel du probleme de l’agent orange, et par extension de toute armes chimiques ou nucleaire qui detruit l’humanité.

    Neanmoins, la guerre etant par principe inhumaine, et que c’est tuer pour ne pas etre tuer, je trouve cette convention hypocrite. C’est la guerre qu’il faut eviter, et permettre des guerres propres est un crome tout aussi grand qu’utiliser des armes sales, car la paix, c’est avant tout le degout de la guerre. On arrete de se taper car on a trop mal, voila tout.

    Donc vive la menace de guerre hyper-sale, vive le thermonucleaire et les agents chimiques et bacteriologiques, afin de faire reflechir les gens plusieurs fois avant de declencher une guerre.


    • bourgpat (---.---.146.142) 13 mars 2007 16:14

      Une guerre n’a pas particulièrement besoin d’être sale pour qu’on ne la fasse pas.

      Toute cette technique a été employé dans le but de faire la guerre avec le moins de perte humaine dans le camps du vainqueur. Pour le vaincus, c’est autre chose.

      Pour ne pas faire la guerre aujourd’hui dans nos pays riches, il suffit que le nombre de morts soit juste resentis comme trop élevé.


    • faxtronic (---.---.127.45) 13 mars 2007 17:38

      faux, l’opinion des US accepte la guerre parce qu’elle est « propre ». Montrez leur des monceaux de cadavres, et tout de suite l’elan guerrier s’estomp. Rien n’est pire que la guerre en dentelle.


    • faxtronic (---.---.127.45) 13 mars 2007 17:44

      En bref, il faut que la guerre soit horrible, pour qu’elle soit repoussante. La guerre en Irak au debut a été vecu aux US comme un jeu video. L’enthousiasme patriotique guerrier, la certitude de faire le bien, c’est le pire du pire que tout. Et les morts sont la.

      De plus il est flagrant que les guerres de notre epoques se font plutot a la machette ou a la kalachnikov. Guerre de basse intensite, qui peut faire son million de mort en toute discretion, car peu spectaculaire. Une bombe atomique sur une ville, qui ne fait « que » 400 000 mort, mais en 1s, cela calme tout le monde.


  • Brisefer (---.---.54.137) 13 mars 2007 14:40

    Merci pour cet article clair et bien construit où votre indignation reste intacte malgré le souci de rester objectif.

    Tel est notre monde, en effet. Ce sont toujours les enfants qui payent, innocents de toutes les guerres, civiles, familiales, inter nationales. C’est bien ce qui est le plus révoltant et abime notre conscience humaine, portée vers la protection des plus faibles, et l’espoir d’un futur et d’un bonheur possibles. Merci pour ce que vous faites, et tenez-nous infomés.


  • Zbougnek (---.---.29.146) 13 mars 2007 14:47

    Merci pour cet article. Ou peut-on trouver d’avantage de détails sur le sujet (zones concernées au Vietnam, conséquences, ONG impliquées) ?


    • André Bouny André Bouny 13 mars 2007 15:12

      Si AgoraVox veut bien constituer un Dossier Agent Orange, cela permettrait de réunir de nombreux articles, analyses et témoignages que j’ai rédigé sur ce grand malheur du peuple vietnamien occulté par les médias « institutionnels ».


  • LaEr (---.---.160.98) 13 mars 2007 19:08

    Pour rappel (pour ceux qui ne suivraient pas les links). L’agent Orange a été crée par Monsanto...

    La même firme qui veut nous faire croire que ceux qui sont contre ses OGMs sont des arrièrés...

    Et pour ceux qui veulent plus d’infos (hors Agoravox) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Agent_orange et aussi le site de greenpeace.


    • non666 non666 15 mars 2007 14:24

      Concernant les etats unis, ni wikipedia, ni Greenpeace ne sont des références serieuses.

      Meme le chien le plus stupide ne mord pas la main qui le nourri.

      Les agents oranges et autres ne peuvent etre autre chose que des armes chimiques tout simplement parce que tactiquement, l’envois d’herbicide n’a pas de sens. Un incendie controlé serait beaucoup plus efficace.

      De plus la guerre du Vietnam s’est produite a une epoque ou les armes chimiques et nucleaires faisaient belles et bien parties de l’arsenal normal des deux super-grands.

      Je vous suggere de chercher ce qu’etaient les divisions pentomiques, le davy crocket et autres. Le NBC etait une arme tactique , comme les autres.

      En face les sovietiques avaient eux aussi des divisions completes aptes aux combats chimiques permanent. Ce sont d’ailleurs elles qui sont entrées dans tchernobyl en premier, en tenue NBC complete...

      Alors arretez de croire aux contines enfantines. Utiliser des dizaines de milliers de tonnes de deserbant n’est tactiquement ni rentable, ni envisageable. De plus, vu les quantités mentionnées et le fait qu’en usage militaire cela ne serait pas dilué, le vietnam auraient été un vrai desert après le depart des etats unis.

      Les photos aeriennes auraient montrées de vastes espaces « jaunies ». Et si la Nature est si exuberante que la première pluie enlève ces defoliant(argument frequent), alors l’emploi de napalm aurait été beaucoup plus rentable.

      CQFD


  • RemiZ (---.---.178.10) 14 mars 2007 10:24

    Je suis allé au Vietnam en septembre dernier. Effectivement, l’Indochine n’est plus qu’un mauvais souvenir pour les Vietnamiens. Mais les Vietnamiens haïssent toujours les Américains cause de toutes ces malformations des nouveaux-nés.

    Merci pour cet article.


  • Noel 23 mars 2008 20:41

    Pour répondre à LaEr :

    Il est absolument stupide de faire des raccourcis entre le fait que Monsanto ait créé l’agent orange et le fait d’en déduire que les OGM sont dangeureux pour la santé. D’une part ce ne sont plus les memes les personnes qui dirigent le groupe, le but n’est pas le meme et l’époque non plus.

    Les OGM sont utlisés pour rendre plus efficace l’agriculture et non comme arme de guerre, donc les quantités et les controles efféctués sont totalement différents, et NON ce ne sont PAS LES MEMES PERSONNES qui ont développé l’agent orange et les OGM (peut etre que LaEr n’a pas la notion du temps qui passe et des changements de personnel au sein d’une entreprise mais pourtant ca existe / La SNCF a peut etre collaboré avec les nazis pendant la guerre pourtant aujourd’hui quand vous montez dans un train vous ne retrouvez pas obligatoirement a Auschwitz meme si c’est la meme compagnie)

    C’est en faisant ce type d’amalgame que l’on passe pour les arriérés dont parle LaEr.

     


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