Les entreprises électroniques japonaises sont plutôt mal en point, en partie à cause des perturbations consécutives au séisme et au tsunami de mars 2011. En France, les automobiles des constructeurs nationaux ont subi une chute importante des ventes. Mais en Allemagne, tout va bien, les entreprises sont performantes, l’excédent commercial est colossal, mais les travailleurs sont pressés par le système si bien que l’état de burn-out a été décrété par quelques psychosociologues. Il n’est pas question de déprime mais d’épuisement. L’âme est consumée, telle une cheminée dont le bois n’a pas été renouvelé. La Grèce dépérit et nul ne sait jusqu’où ce pays va sombrer. Portugal et Espagne sont aussi gagnées par un appauvrissement généralisé des populations et un marasme social profond.
Le Nigeria est dans un état critique, entre fronde populaire, séparatisme communautaire, corruption et insurrection, massacres interreligieux. Le Sénégal subit la décision fantaisiste du président sortant qui veut se représenter, ce qui engendre un climat de guerre civile comme on en a connue en Côte d’Ivoire. Au Soudan et en Somalie, la situation est tendue mais cela remonte à loin. Dans quelques pays arabes, la guerre civile s’est développée, plus ou moins intensément. Sont concernés l’Irak, le Yémen, la Syrie, la Libye et l’Egypte. L’Afghanistan ne se porte guère mieux et le Pakistan est le théâtre d’attentats. Dans cette zone sensible réunissant Afrique et Moyen-Orient, les pays plus stables sont ceux où l’armée et la police sont puissantes et aux ordres du régime alors que l’Etat parvient à nourrir correctement ses populations. Rien ne dit que ces pays restent ainsi pendant des décennies. On a vu ce qui s’est passé en Tunisie. La crise est largement présente et bien souvent, elle est accentuée, voire exportée par les Occidentaux. Qui eux-mêmes se considèrent comme étant en crise à la différence près que l’instabilité prise en compte est plutôt d’ordre financier que relevant d’un désordre social. En Occident, on évoquera une crise sociale à bas bruit, sans qu’on dramatise au point d’imaginer une guerre civile. Mais aux Etats-Unis, l’ambiance est tout de même assez tendue, surtout avec des partis extrémistes comme le Tea ou bien des groupuscules pas vraiment sympathiques. En Afrique et au Moyen Orient, la crise se manifeste surtout à l’échelle sociale. Ce qui est logique, la plupart de ces pays souffrant d’un déficit économique aggravé par la corruption. En Chine, la pollution menace et certaines zones sont le siège d’une instabilité sociale.
Le spectateur qui regarde les écrans, l’auditeur qui écoute les radios, le lecteur qui lit les journaux comme Courrier international, le pilier de bistrot qui cause avec ses potes… tous ont l’impression d’un monde chaotique et devenu très récemment en crise. Il est vrai que l’image offerte par le monde il y a trente ans paraissait moins chaotique. Je dis bien « paraissait », car l’image du monde n’est pas une réalité mais une représentation influencée par les médias. Cette représentation pouvant être alors appréciée de diverses manières. Le spectacle de ces massacres et autre « crimes humanitaire » perpétrés par les polices, milices, armées, partisans, heurte les consciences des gens paisiblement installés devant leur poste dans les pays où règne l’Etat providence. Il en ressort l’idée d’un monde au bord du précipice, de la crise généralisée et du chaos mondial.
Un peu d’Histoire. D’abord il y a quelques siècles. Le temps des conquêtes et des Etats codifiant la guerre avec des règles précises et signant la paix avec une succession de traités une fois les conflits achevés. Le philosophe et juriste Schmitt a décrit cette aventure du droit des Etats et des gens, en pointant un basculement au tournant du 20ème siècle, époque où le gouvernement avait un ministre de la guerre. C’est l’amorce de la fin des conquêtes de territoire alors que de plus en plus, les populations civiles sont les victimes des conflits militaires et pas seulement des victimes collatérales. Les civils sont parfois des cibles. Deux notions nouvelles apparaissent dans le droit des gens, crime de guerre et crime contre l’humanité, notions qui n’auraient eu aucun sens au 17ème siècle. Le 20ème siècle a vu se commettre des tas d’atrocités et de crimes commis contre des populations, arméniennes, juives, cambodgiennes, bosniaques, rwandaises, sans compter les crimes d’Etat, commis dans la Chine de Mao mais aussi par le régime stalinien qui décima entre autres des millions de paysans ukrainiens pour des raisons idéologiques et économiques. La première guerre d’Irak est sans doute la dernière du monde moderne, mettant face à face des armées. Au 21ème siècle, la plupart des conflits sont devenus des guerres civiles, déclenchées à l’intérieur des nations, ou menée par des puissances extérieures. Les conflits en Irak, Afghanistan et Libye sont des guerres civiles. L’Otan ne mène pas la guerre contre un Etat, une Nation, un pays, mais contre un régime avec l’appui, si nécessaire et si possible, de partisans hostiles au régime en place. On l’a vu en Libye. Et toujours de bons prétextes, punir le détenteur d’armes de destruction massive qu’il n’a pas puis installer la démocratie en Irak, se mettre au service des femmes afghanes, protéger les civils de Benghazi du méchant Kadhafi.
Au milieu des années 1990, la guerre civile était dans les Balkans, puis au Rwanda. C’était aussi une période de crise économique, avec une sinistre fin de règne du président Mitterrand en France. Déjà, quatre millions de chômeurs. Juste un détail de l’Histoire. En 2012, l’ambiance est elle aussi sinistre, avec le gouvernement quittant l’hémicycle après une question insidieuse sur une polémique bien inutile lancée sur les civilisations par Claude Guéant et ce pauvre François Bayrou essayant de récupérer la mise sur le JT de la Une en laissant entendre que le propos de Guéant suscite une guerre des civilisations. Sur la Cinq, Dominique Reynié évoquait fort à propos les relents nationalistes affichés en Hongrie mais aussi les provocation de quelques aventuriers de la pensée politique qui comme Thilo Sarrazin, publia un ouvrage assez douteux, à côté, Guéant passe pour un Gaston Lagaffe. L’Allemagne court à sa perte pense Sarrazin, ce bon socialiste du SPD qui voit dans quelques mariages communautaires une menace pour son pays, occultant les méfaits d’un autre bon socialiste, le chancelier Schröder, qui fut le promoteur d’un moins bien vivre pour des millions d’Allemands condamnés par les lois Hartz à accepter des emplois à un euro de l’heure pour bénéficier des aides légales. La guerre civile est aussi déclarée contre les travailleurs et les pauvres. Le monde est sans doute en état de guerre civile. Signe de l’impuissance de la pensée à concevoir et de la volonté à construire.
Deux questions. La guerre civile s’étendra-t-elle à où elle a pris racine ? Et se répandra-t-elle dans des contrées qui telle l’Europe ont su préserver une paix entre les âmes ?