mardi 16 avril 2013 - par Sylvain Rakotoarison

François Bayrou, l’homme qui avait raison avant les autres

Réduire la dette publique, moraliser la vie politique, restaurer un État impartial… voilà les thèmes chers au candidat Bayrou qui sont devenus aujourd’hui des enjeux cruciaux pour la démocratie française. Anticiper ces thèmes nationaux ne l’a pas forcément récompensé. Cassandre a toujours eu un rôle ingrat.

On dira ce qu’on voudra de François Bayrou, de son inadaptation à la Ve République, de son isolement politique, de son entêtement à défendre toujours les mêmes idées depuis vingt ans, de ses maladresses récurrentes en terme de stratégie politique, l’ancien candidat aux élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012 avait raison !

Mais comme l’a écrit Edgar Faure (disparu il y a vingt-cinq ans) en couverture du premier tome de ses mémoires (« Avoir toujours raison, c’est un grand tort. »), il ne faut jamais avoir raison trop tôt en politique. Pourtant, il faut saluer les discours permanents de François Bayrou qui a su anticiper la plupart des thèmes centraux de la vie politique depuis une dizaine d’années. J’en veux pour preuve, deux sujets qui monopolisent les esprits ces derniers mois : la dette publique et la moralisation de la vie politique.


Réduire la dette publique

François Bayrou fut le premier candidat à une élection présidentielle à avoir insisté sur l’urgence de réduire la dette publique et sur la nécessité de présenter des budgets équilibrés (sans déficit).

Il l’a prôné dès 2002 à une époque où les thèmes sécuritaires (le serpent de mer électoral bien commode) masquaient les véritables enjeux du moment (en 2002, Jacques Chirac avait même promis une baisse de l’impôt sur le revenu, malgré la dette déjà massive).

Mais il en a fait surtout son thème prioritaire lors de la campagne présidentielle de 2007, n’hésitant à dire à chaque occasion qu’il ne fallait plus vivre au-dessus de nos moyens. Même s’il n’est arrivé qu’en troisième position, sa campagne raisonnable et dépassionnée a toutefois reçu une grand écho dans l’électorat face aux campagnes démagogiques et clientélistes de ses deux principaux concurrents, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. La crise des dettes souveraines qui a démarré durant l'été 2010 a montré à quel point les propositions de François Bayrou avaient été pertinentes.

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François Bayrou les a répétées une fois encore lors de sa campagne présidentielle de 2012, la dette ayant alors augmenté de 50% en cinq ans, atteignant près de 1 800 milliards d’euros. Cela signifie que collectivement, chaque Français, bébé compris, doit rembourser 30 000 euros !

Et François Bayrou l’a encore répété dans une tribune au journal "Le Monde" publiée le 15 avril 2013 où il s’en est pris aux socialistes qui, à leur conseil national le 13 avril 2013, refusaient le principe du "sérieux budgétaire" mis en place par le gouvernement en laissant croire que cette rigueur nous était imposée par l’Union Européenne : « Contrairement à ce que voudrait nous faire croire le PS, ce n’est pas l’Europe, encore moins l’Allemagne, qui nous oblige à être sérieux et réformateurs ! C’est la situation même de la France. ».

Il est même allé loin dans son raisonnement : « Accepter l’idée qu’il serait mieux que l’Europe et Angela Merkel nous fassent la bonne grâce de nous permettre d’ouvrir à nouveau en grand les vannes, c’est prendre un immense risque. Pas pour l’Europe, pour nous-mêmes ! Car ce ne sont pas les Allemands qui paieront la facture ! C’est nous qui la paierons, en explosion des taux d’intérêt, en prélèvements supplémentaires, en alourdissement des conditions d’exercice de nos producteurs, en chômage supplémentaire, en crise sociale, au bout du compte en échec généralisé. ».


Moraliser la vie politique

L’autre sujet qui a envahi le débat politique depuis quelques semaines, c’est la moralisation de la vie politique. Et là aussi, François Bayrou a au moins un train d’avance. Il avait fait de ce thème l’un des trois piliers de sa campagne présidentielle de 2012 : "reconstruire la démocratie". Dès le 25 février 2012 (il y a plus d’un an), il avait promis, s’il était élu, qu’il organiserait un référendum sur la moralisation de la vie politique dès le 10 juin 2012, au même moment que le premier tour des élections législatives et il aurait fait appliquer les mesures notamment de non cumul pour les nouveaux députés.

Cela n’aurait sans doute pas empêché l’affaire Cahuzac ou une autre de sortir, puisqu’il ne s’agit pas ici d’une carence juridique mais d’une faute humaine et personne n’empêchera le mensonge individuel. Mais cela aurait assaini un climat délétère qui ressemble, pour François Bayrou, à celui des années 1930, celui de l’antiparlementarisme ("tous pourris") qui n’hésitait pas à se trouver des boucs émissaires, comme Roger Salengro (ici, Jérôme Cahuzac sert opportunément à François Hollande de contre-exemple).

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Ces demandes de référendum "pleuvent" désormais. Harlem Désir avait repris la proposition de François Bayrou au début de l’affaire Cahuzac (au grand agacement élyséen), et François Bayrou en avait profité, au cours d’une conférence de presse le 3 avril 2013, pour mettre en ligne une pétition qui a déjà recueilli près de 54 000 signataires.

Selon certains sondages, plus de sept Français sur dix seraient favorables au référendum. Là encore, cela ne signifie pas grand chose : qu’y mettrait-on dans ce référendum ? Mais l’intérêt du référendum, c’est de sortir par le haut de cette crise très grave de confiance entre le peuple et ses élus. L’ère du soupçon rôde trop en arrière-plan pour permettre à la France de se redresser économiquement, car cette confiance est nécessaire pour faire accepter les efforts budgétaires. Le référendum permettrait de crever l’abcès bien mieux que cette misérable publication des déclarations de patrimoine des 38 ministres dont la transparence n’a rien apporté à la moralité.

Dans le court terme, François Bayrou pronostiquerait plutôt un remaniement ministériel, sur RTL le 9 avril 2013 : « C’est un gouvernement beaucoup trop nombreux, pléthorique, qui ressemble à un gouvernement des courants du PS. (…) Ce gouvernement-là ne pourra pas durer. Donc, d’ici quelques semaines, sauf accident, je pense qu’il y aura reconfiguration du gouvernement. ».

Il faut dire que François Bayrou n’est pas en défaut sur ce thème central. C’est même le sujet principal du livre "De la vérité en politique" paru le mois dernier (le 14 mars 2013). Il y rappelle que la vérité dite au peuple, partagée avec lui, est la clé de tout redressement. On notera d’ailleurs le titre fait écho au livre "La France peut supporter la vérité" écrit par François Fillon juste avant l’élection présidentielle de 2007, publié le 27 septembre 2006.

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Mais bien avant encore, le 20 septembre 2011 sur France Inter, François Bayrou avait rompu le silence sur les valises remplies de billets. Il avait violemment accusé l’État (qu’il voulait impartial) d’être aux mains de réseaux occultes : « Ce que nous vivons fait honte à tout le monde, (…) le fait qu’on découvre au sein de l’État, des réseaux incroyables, deux, trois, quatre, cinq, des réseaux rivaux de corruption. ».

Puis, il avait lâché le scoop pour se parer d’une vertu singulière : « Lorsque des propositions de cet ordre m’ont été faites, les porteurs de valises se souviendront assez longtemps des réponses qu’ils ont entendues. » en prônant cette volonté de l’honnêteté : « C’est juste qu’on peut dire non ! (…) On peut évidemment remettre dans la vie politique française quelque chose d’élémentaire, qui est une honnêteté civique. Vous êtes en situation de responsabilités et vous êtes porteur vous-même d’une partie de l’image, de la vie du pays qui est le vôtre, de son équilibre intérieur. ».


À quoi pourrait maintenant servir François Bayrou ?

Ce n’est donc pas anormal que dans la classe politique, François Bayrou soit l’une des très rares personnalités à redonner confiance alors que la plupart des autres s’écroulent dans l’opinion publique. Il a toujours montré avec constance son honnêteté, sa foi en la vérité et sa volonté de faire entrer notre démocratie dans une période nouvelle où le peuple ferait de nouveau confiance en ses représentants. Au risque d’être pris pour le "gentil" de la classe.

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Malheureusement, il serait très osé de faire une traduction politique de ce retour en grâce dans le cœur des Français : au contraire de grands hommes comme Thiers (le 17 février 1871), Clemenceau (le 16 novembre 1917), Pierre Mendès France (le 17 juin 1954), et De Gaulle (le 13 mai 1958), François Bayrou ne peut compter sur aucune force politique solide au sein du Parlement. Pire, sa décision de voter pour l’actuel Président de la République rend difficile ses propres critiques à son égard, et a rendu en plus impossible le rassemblement du centre.

Il y a donc des grandes chances pour que François Bayrou ne reste plus qu’un sage parmi les inactifs de la vie politique. Un homme dont on écoutera poliment les idées pourtant pertinentes et anticipatrices mais qui n’aura pas les moyens de diriger le pays. C’est le sort de toutes les Cassandre. À moins que…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 avril 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’alerte rouge de François Bayrou (tribune dans "Le Monde" le 15 avril 2013).
Pétition de François Bayrou pour un référendum (près de 54 000 signatures).
Le soldat Bayrou à sauver.
Pourquoi Bayrou ?
Bayrou avait refusé des valises pleines de billets.
Moralisation de la vie politique.
Bayrou 2007.
L’homme de Gourette.
Transparence et vie privée…
Le patrimoine des ministres au 15 avril 2013 (à télécharger).
L’affaire Cahuzac.
Faut-il interdire le mensonge ?
François Hollande.



 


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