mardi 14 décembre 2010 - par Catherine Coste

Le don d’organes, un business ?

Dans les pays comme la France où les greffes d’organes se font très majoritairement (à 90 pour cent) à partir de donneurs dits « décédés », et non à partir de donneurs vivants cédant un de leurs reins ou un lobe de leur foie, le problème de la pénurie d’organes à greffer est vu sous l’angle du Don : si les Français étaient plus généreux, la pénurie d’organes n’existerait pas. Le « Don ’post-mortem’ » est envisagé comme la panacée. Trafic d’organes ? Pénurie d’organes à greffer ? Il suffit de « pousser sur le don ». Petit décryptage, à l’heure où les lois bioéthiques sont en cours de révision, la nouvelle version étant prévue pour février 2011.

Si en France le don d'organes est anonyme et gratuit, son financement, quant à lui, n'a rien de gratuit, ni d'anonyme. Le marketing social du don d'organes est financé par les laboratoires pharmaceutiques. Le don est éthique - admirable, car enfin on donne son ou ses organes à sa mort ! Est-on sûrs de ne pas souffrir lors du prélèvement ?? La mort encéphalique, pour être un état de coma dépassé, n'équivaut pas strictement à la mort. Le don est héroïque, la promotion du don ne l'est pas ... Le Bon Samaritain existe-t-il dans la promotion du Don ?
"'Novartis SA (NYSE : NVS) est un leader mondial dans le domaine des produits pharmaceutiques [médicaments immunosuppresseurs que les greffés doivent prendre quotidiennement à vie, Ndlr.] et de consumer health. En 2003, le Groupe Novartis a réalisé un chiffre d’affaires de USD 24,9 milliards et un résultat net de USD 5,0 milliards.'
Novartis entretient des relations régulières avec France Adot. 'Nous touchons la société civile par de multiples biais. Historiquement, nous sommes de longue date engagés dans le domaine de la greffe. Novartis est le découvreur de la première molécule antirejet, la Ciclosporine, mise à disposition du corps médical en 1984. Ce produit a permis de diminuer substantiellement le rejet des greffes et a totalement transformé le paysage de la transplantation d’organes. Plus de vingt ans plus tard, nous sommes toujours présents et fortement impliqués dans le domaine de la greffe. Nous sommes en contact avec tous les leaders d’opinion et tous les acteurs du corps médical impliqués dans la greffe : autorités de santé, médecins, infirmières, équipes de coordination, etc.'
'Nous cherchons à développer notre impact auprès de la société civile par l’intermédiaire de notre site Internet (http://www.transplantation.net/) et des associations de patients. Nous avons décidé de soutenir financièrement la Fondation Greffe de Vie, qui est complémentaire à toutes les actions que nous entreprenons. Novartis soutient financièrement de façon régulière plusieurs associations de patients comme Trans-forme, Trans-Hépat ou encore la FNAIR [Fédération Nationale d'Aide aux Insuffisants Rénaux, la plus grande association de défense des intérêts des deux tiers(*) des 15.000 patients en attente de greffe en France, Ndlr.] , à l’occasion d’actions de sensibilisation du grand public comme la Semaine du rein ou la course du cœur, organisées chaque année. Enfin, notre site web fait la promotion du don d’organe, nous permet d’informer le grand public et de rassurer les greffés potentiels et leur famille.' (Cf. Novartis, Elisabeth Dufour, Directeur Marketing du pôle Immunologie et transplantation.)"

Source : Alain Tesnière, Réponse à la tribune libre de "Demain, la Greffe" parue dans "Le Monde" du samedi 3 décembre 2010, AgoraVox, le journal citoyen en ligne, 10/12/2010.
(*) En France, les deux tiers des 15.000 patients en attente de greffe attendent un rein.

On sait qu'il n'est pas anodin de prendre des médicaments immunosuppresseurs, pourtant indispensables après la greffe. Outre le fait d'exposer à un risque accru de cancer et de diabète, ces médicaments seraient neurotoxiques. C'est ce qu'indique un article de la Revue Médicale Suisse (N° -613), publié le 10/03/2002 : "Neurotoxicité des inhibiteurs de la calcineurine et analogues". Article de F. Lier V. Piguet R. Stoller J. Desmeules P. Dayer.
Une de mes amies est enseignante à Nice. Sa mère a travaillé durant 30 ans au service des ressources humaines à Novartis (région parisienne : Rueil-Malmaison). Jointe hier par téléphone, elle a pu me confirmer deux faits :
- En France et en Suisse, bien des campagnes de communication sur le don d'organes orchestrées par France ADOT ont été (sont) financées par Novartis.
- Des essais concernant les immunosuppresseurs ont été faits dans des pays "pauvres" (Chine, Afrique). Voici qui n'est plus un secret pour personne : Roche, laboratoire pharmaceutique suisse, continue d'ailleurs ses essais sur les immunosuppresseurs en Chine (voir la vidéo intitulée "Le laboratoire Roche remporte le Prix de la honte" à partir du lien suivant : http://ethictransplantation.blogspot.com/2010/12/le-business-du-don-dorganes.html) :
La compagnie Roche, un des plus grands laboratoires pharmaceutiques, a remporté deux "prix" lors de la cérémonie des trophées de Public Eye Awards à Davos, en Suisse en 2010 - des "prix de la honte".

La greffe, "un changement qualitatif induit par la quantité" (Pr. Jean-Michel Boles, CHU de Brest) :

Le don d'organes, présenté comme un acte de solidarité, résultant d'un choix intime, est devenu un business, du fait des énormes besoins en reins, dans le monde entier. Le rein étant un organe dont on peut faire "don" de son vivant, les pays pauvres sont victimes d'un "odieux trafic" (Pr. Francis Navarro, CHU de Montpellier), car apparemment, ô surprise, la vente de rein (dans des conditions sanitaires désastreuses) a plus de succès que le don de rein (don de rein de son vivant, à un proche) dans des conditions sanitaires optimales et de gratuité.

Don d'organes : faut-il parler de promotion ou d'information ?

La greffe rénale est victime de son succès. Voici qui engendre :

- des pressions sociétales inéthiques : pour optimiser le don dit "post-mortem", il faudrait priver le plus grand nombre de son libre arbitre (surtout lors du décès d'un proche). Jour après jour, année après année, des lobbying puissants engendrent des pressions sociétales dans ce sens, car ils estiment que cette privation de libre-arbitre est moins inéthique que le trafic d'organes ou l'utilisation de cellules souches pour essayer de réparer ou régénérer des organes, en alternative à la transplantation d'organes (médecine régénérative). Or on se rend compte qu'alors qu'on n'a jamais autant greffé en France (dans des conditions de don volontaire, anonyme et gratuit d'un "don" dit "post-mortem"), un trafic d'organes explose dans le monde, sans épargner l'Europe. Le don dit "post-mortem" n'empêche donc pas le trafic d'organes, contrairement à ce qu'on voudrait (se) faire croire. On atteint là des sommets de bien-pensanterie, alors qu'il faudrait parler d'un syndrome du pompier pyromane. Les faits sont là : plus le "don post-mortem" se développe, plus le trafic d'organes (possibilité d'aller se faire greffer un organe à l'étranger en payant) se développe, suivant le "don post-mortem" comme une ombre ...

- un trafic d'organes à échelle mondiale, dont les plus pauvres sont les victimes.

Des pressions sociétales inéthiques, un trafic d'organes à échelle mondiale, dont les plus pauvres sont les victimes. Ces deux facteurs constituent un danger pour la société. Comment en sortir ? En développant les alternatives au "don post-mortem", qui est en fait un sacrifice au moment de son décès. Ce sacrifice ne pourra jamais résoudre à lui tout seul la pénurie de greffons en France. Ces alternatives, quelles sont-elles ?

Les organes artificiels : pour le coeur : d'une part, et elle existe déjà, la microturbine pour assister un coeur défaillant ; d'autre part, le coeur artificiel de Carmat est en développement. Si Novartis finançait la recherche pour le rein artificiel au lieu de financer des campagnes pour le don d'organes dit "post-mortem" ? Ces campagnes visent à nous faire croire que le Don va tout résoudre et qu'il n'y a pas besoin de développer de rein artificiel autre que celui (lourd et contraignant) de la dialyse. Et si les labos pharmaceutiques finançaient des ingénieurs du niveau de ceux qui travaillent chez Apple pour créer un rein artificiel aussi convivial et user-friendly qu'un iPhone ? Ou encore la recherche sur les cellules souches : celles du cordon ombilical pourraient peut-être permettre de reconstruire un rein ? Or le cordon ombilical a été jeté durant 30 ans comme un simple déchet opératoire, alors qu'il avait pourtant prouvé son utilité thérapeutique dans la guérison de certaines formes de leucémie. Et s'il contenait des cellules souches capables de régénérer un rein ? Les nouvelles lois bioéthiques (celles de début 2011) vont enfin donner un statut thérapeutique au cordon ombilical et au sang de cordon et de placenta ... Ce qui veut dire que durant 30 ans, y compris après la première greffe de sang de cordon et de sang placentaire, qui a pourtant permis de guérir d'une forme de leucémie mortelle, on n'a rien fait pour promouvoir le don de sang de cordon et celui de sang placentaire (don anodin sur le plan de l'éthique et indolore) ou encore le cordon et ses cellules souches, comme alternative au don de moelle osseuse (contraignant et douloureux) et aux prélèvements "post-mortem" de reins : si les cellules souches du cordon pouvaient régénérer un rein ? Des essais scientifiques sont en cours, mais ils sont très récents, et ne rêvez pas : la France n'est pas dans la course ...

La vision du problème était la suivante : pas besoin de médecine régénérative, puisque le don de reins "post-mortem" va tout résoudre. Le don "post-mortem" est plus éthique que la recherche sur les cellules souches. Et si on se dirigeait (enfin !) vers un changement de paradigme ? Il n'en est rien, ou presque.
Pas besoin de sang de cordon pour guérir de la leucémie, il suffit d'organiser des campagnes pour promouvoir la greffe de moelle osseuse - et donc le don, contraignant et douloureux - de moelle osseuse. Avez-vous jamais entendu France ADOT parler de la micro-turbine pour assister un coeur défaillant, ce qui permet de ne pas recourir à la greffe de coeur, ou encore faire la promotion du don de sang de cordon, ou de la recherche sur les cellules souches pour régénérer des organes ? Depuis les années 80, France ADOT nous répète que nous ne sommes pas généreux : nous ne donnons pas assez de coeurs, nous ne donnons pas assez de moelle osseuse, et nous ne donnons pas assez de reins. Novartis et consors financent ces campagnes peu héroïques visant à induire des pressions sociétales, c'est-à-dire visant à établir comme norme ce qui devrait rester exceptionnel : priver de leur libre-arbitre les usagers de la santé en général et en particulier ceux accompagnant un proche lors de son décès. Le consentement présumé au don de nos organes à notre mort est inscrit dans la loi.

Une alternative au don de reins "post-mortem" est le don de rein de son vivant à un proche : fis ou fille, époux ou épouse, frère ou soeur, et même le don croisé : dans le couple A, l'époux ou épouse donneur ou donneuse est non compatible mais il ou elle va donner au couple B car il ou elle est compatible avec le receveur ou la receveuse du couple B pour lequel le donneur ou la donneuse est compatible avec le receveur ou la receveuse du couple A. Le don croisé va être introduit dans les lois bioéthiques françaises de début 2011, il se pratique aux USA et au Canada depuis de nombreuses années ... Les conditions d'anonymat et de gratuité du don seront respectées dans ce "don croisé", orchestré par l'Agence de la biomédecine ...

Souhaitons que des alternatives au "don" dit "post-mortem" se développent, afin de réduire l'odieux trafic d'organes dans le monde - un défi qui n'a pas pu être relevé par la simple promotion du "Don 'post-mortem'" ...
 


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