samedi 14 février 2009 - par Raymond Viger

Être francophone dans un pays anglophone

En vacances avec Danielle à Vancouver, j’en profite pour faire un reportage sur les francophones hors-Québec du Canada. Je me demandais comment une communauté francophone peut survivre dans un milieu anglophone. Je m’attendais à un reportage simple, rapide et facile pouvant se combiner avec mes vacances. La réalité fut très différente !

Qui sont les élèves francophones dans un milieu anglophone ?

En faisant le tour des écoles du grand Vancouver métropolitain, nous remarquons que les élèves francophones proviennent de partout à travers le monde : Europe, Île Maurice, Congo, Rwanda, Amérique du Sud, Vietnam. Les élèves québécois sont en minorité. Chez les enseignants, nous retrouvons une majorité de Québécois et plusieurs Français.

Les écoles qui ont une plus grande présence québécoise sont celles situées près des bases militaires ou de la Gendarmerie Royale du Canada. Pour les écoles francophones en Colombie-Britannique, la période d’inscription se fait 12 mois par année, au fur et à mesure que les parents arrivent.

Communauté francophone en milieu anglophone

Une école francophone en Colombie-Britannique implique que les élèves doivent voyager beaucoup pour s’y rendre. Il n’y a pas d’école francophone dans tous les quartiers. En contrepartie, cela veut dire qu’elle sera petite, intime, que tout
le monde se connaît. La plus importante, l’école Gabrielle-Roy de Surrey, compte 540 élèves de la maternelle jusqu’à la 12e année. Certains niveaux n’ont pas le nombre minimum d’étudiants. Un peu comme dans nos régions rurales.

Une petite école, cela veut dire moins de décrochage, de meilleurs résultats scolaires, un meilleur encadrement, plus de services adaptés… De quoi faire rêver tous les parents à la recherche de la meilleure école pour leurs enfants. Certains professeurs enseigneront aux mêmes jeunes pendant plusieurs années.

Cette relation privilégiée entre les enseignants et les élèves se vérifie par le slogan de l’école Gabrielle-Roy : « Nous sommes à construire un monde meilleur – un étudiant à la fois. »

Choisir le français en milieu anglophone

La directrice de Gabrielle-Roy, Irène Noël, lance un message clair aux parents qui auront à décider si leur enfant étudiera en français ou en anglais. « Certains parents francophones placent leurs jeunes à l’école anglophone en espérant que leur enfant puisse mieux se placer sur le marché du travail. Pourtant, à partir de la 10e année, les élèves de l’école francophone réussissent mieux dans les tests provinciaux que ceux de l’école anglophone ! L’anglais, ça s’attrape ! Il ne faut pas avoir peur de placer son jeune à l’école francophone. »

En fréquentant cette école, le jeune se rend compte qu’il n’est pas le seul à parler français, il a des amis avec qui parler. Le français n’est plus une langue utilisée seulement avec ses parents à la maison. Elle devient une langue d’usage courant qui donne un sens concret dans sa vie.

Yvon Fontaine, président de l’Association des universités de la francophonie canadienne (AUFC), est cité dans le plan d’action 2005-2010 du réseau de l’enseignement universitaire : « Pour préserver le maintien de la langue, on doit commencer dès la petite enfance et poursuivre jusqu’au niveau universitaire. Si nos étudiants n’ont pas la chance de faire des études universitaires dans leur langue maternelle, il y a de bonnes chances qu’ils y côtoient les gens de la majorité dans des universités de langue anglaise. »

Le privilège d’étudier en français dans une communauté minoritaire

La communauté francophone, en Colombie-Britannique, est tissée serrée. Les parents s’impliquent dans les écoles, un peu comme au Québec dans les écoles alternatives. Le sentiment d’appartenance est fort. Étudier en français est plus qu’un droit, c’est un privilège. Cette fierté développe une motivation pour le jeune qui peut sentir la présence de toute la communauté derrière lui.

Il y a une grande différence entre une école francophone et une école d’immersion en français. Une école d’immersion permet à un non-francophone d’étudier pendant un certain temps en français pour mieux maîtriser la langue française. L’école francophone donne des racines, des valeurs et une culture francophone aux jeunes qui la fréquentent. Cette confusion doit être expliquée régulièrement aux anglophones qui veulent inscrire leurs enfants quelques années en français. Ils sont dirigés vers une école d’immersion. Parce que pour pouvoir étudier dans les écoles francophones, il faut y avoir droit et démontrer ses racines francophones.

Le français dans l’Ouest du Canada : un droit chèrement acquis !

La communauté francophone a dû se battre, pour être reconnue. Il ne faut pas penser que le gouvernement de la Colombie-Britannique a accepté d’emblée de soutenir les écoles de sa communauté minoritaire.
En 1989, l’Association des parents francophones de la Colombie-Britannique poursuivait le gouvernement provincial
pour obtenir la gestion des écoles francophones et créer un conseil scolaire francophone.

Déjà, d’autres communautés francophones du pays se battaient pour le même objectif. Pour faire respecter leur droit d’exister, les francophones de l’Alberta se sont rendus jusqu’à la Cour Suprême.

En 1990, notre plus haut tribunal reconnaissait l’importance de préserver la culture de la minorité par le système scolaire. « Les écoles de la minorité servent elles-mêmes de
centres communautaires qui peuvent favoriser l’épanouissement de la culture de la minorité linguistique et assurer sa préservation.

Ce sont des lieux de rencontre dont les membres de la minorité ont besoin, des locaux ou ils peuvent donner expression à leur culture », précisaient les juges de la Cour Suprême dans la cause Mahé contre l’Alberta.

La bataille des francophones de l’Alberta a aidé les francophones de la Colombie-Britannique. En 1996, un tribunal de la province confirme le droit à la minorité d’exister par son éducation.

« Le gouvernement de la Colombie-Britannique a échoué à répondre, conformément à la constitution fédérale, au devoir de garantir une éducation en langue française. » Ce jugement oblige le gouvernement de la Colombie-Britannique à adopter une loi protégeant les droits à l’éducation en langue française et à assurer les moyens financiers et techniques pour y parvenir.

Aujourd’hui, suite à cette lutte pour le droit d’exister, le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique gère 39 écoles qui éduquent 4000 élèves. Autant d’institutions et de gens qui font rayonner notre culture et enrichissent la majorité anglophone de cette diversité.

Le reportage a été réalisé par Raymond Viger pour le magazine Québécois Reflet de Société.



16 réactions


  • Pierre R. Chantelois Pierre R. Chantelois 14 février 2009 12:40

    Cher compatriote

    Il est bon que ces choses-là soient dites. « [...] à partir de la 10e année, les élèves de l’école francophone réussissent mieux dans les tests provinciaux que ceux de l’école anglophone ! L’anglais, ça s’attrape ! Il ne faut pas avoir peur de placer son jeune à l’école francophone ».

    Pierre R.


    • Raymond Viger Raymond Viger 14 février 2009 12:46

      Vous avez parfaitement raison de souligner ces phrases. Cela est motivant à entendre et elles méritent d’être répétées haut et fort.


  • alberto alberto 14 février 2009 13:19

    Merci pour ce petit reportage de journaliste citoyen : instructif !

    Bien à vous.


    • Raymond Viger Raymond Viger 14 février 2009 14:11

      Merci Alberto pour votre commentaire et votre soutien au travail que nous accomplissons.


  • Parpaillot Parpaillot 14 février 2009 13:44

    @ Raymond Viger :

    Article très intéressant qui me permet de découvrir l’une des spécificités de votre pays majoritairement anglophone, à savoir le système d’éducation des francophones dans les provinces anglophones du Canada.

    En tant que Suisse francophone dans un pays majoritairement germanophone, je constate que nous sommes nous aussi confrontés à ce genre de problèmes, inconnus en France.

    Votre article ne précise pas si le système scolaire canadien relève de la compétence - organisation, programmes scolaires, financement, etc. - des provinces, ce qui me semble être le cas, ou de l’Etat fédéral ?

    Par ailleurs et si je vous ai bien lu, chaque province anglophone est tenue, par décision de la Cour Suprême, d’offrir aux élèves francophones une éducation dans leur langue maternelle. Est-ce bien ainsi ?

    Merci de nous le préciser.

    Bien à vous !


    • Raymond Viger Raymond Viger 14 février 2009 14:17

      Bonjour Parpaillot.

      Effectivement, au Canada, l’Éducation, comme la Santé relève de chacune des provinces. Le Canada oblige cependant chacune de ces provinces à offrir les services dans les deux langues officielles du Canada, soit l’anglais et le français. Pour l’obtention des services en français, les citoyens de certaines provinces, dont la Colombie-Britannique, ont dû utiliser les recours légaux pour obtenir gain de cause.

      Il y a une résistance réelle à offrir les services francophones dans les provinces anglophones. Tous les services aux citoyens à travers le Canada doivent théoriquement être disponible dans les 2 langues. La réalité en est malheureusement tout autre.


    • Parpaillot Parpaillot 14 février 2009 15:22

      @ Raymond Viger :

      Merci de ces précisions et bonne journée !


  • Arnes Arnes 14 février 2009 14:47

    Mes amis anglophones à Calgary disent qu’on se bouscule pour entrer au lycee francophone pour plusieurs raisons entre autres : pour postuler à un emploi federal, il est bon d’etre bilingue ; c’est un differentiateur par rapport aux yankees volontiers meprisants vis à vis des canadiens. Pour les canadiens anglophones, l’attachement des quebecois au francais est perçu plutot comme un avantage dont beneficie l’ensemble du pays.
    Par ailleurs, etant marié à une anglaise, le bilinguisme de mes enfants a été un avantage dans leurs apprentissages scolaires.


    • Raymond Viger Raymond Viger 14 février 2009 17:16

      Bonjour Arnes.

      Être bilingue est un atout énorme dans un pays qui a 2 langues officielles. Je pense qu’il existe un certain nombre de fonctionnaires unilingue anglophone qui ont "subi" le bilinguisme des services canadiens. Ils sont encore là comme une sorte de droit acquis. Avec les années, il est fort probable que la facilité d’être servi en français dans les différents départements gouvernementaux va augmenter avec l’entrée de recrues plus sensibles au bilinguisme.


  • dezanneau 14 février 2009 15:12

    la Francophonie est une carte majeure qui n’est pas jouée par N.Sarkozy : il a tort ! Est-ce que le Québec ou les Francophones d’Amérique du Nord n’apporteraient rien à l’Afrique par exemple ?

    Je présente à cette adresse http://www.la-france-contre-la-crise.over-blog.com/ ma contribution sur la question centrale de la dette dans nos économies, ainsi qu’ une solution portant sur plus de 1200Md d’euros dans le cadre de la Francophonie pour une sortie de crise et l’émergence de fait d’un monde multipolaire...J’y aborde aussi la question de la réforme territoriale.


     


    • Raymond Viger Raymond Viger 14 février 2009 17:22

      Bonjour Desanneau.

      Merci pour votre proposition d’article. Cependant quand je m’y rends et que je tente de cliquer sur le texte, apparaît ERREUR 404.


  • J. Thonnelier J. Thonnelier 14 février 2009 23:56

    Article intéressant.
    Au Nouveau Brunswick, les francophones minoritaires des centres urbains (car c’est bien là qu’ils se retrouvent minoritaires au sein du sud de la Province) font montre d’une forme de "résistance" assez féroce, participant ainsi de la vitalité de langue française hors Québec.

    Moncton, est ainsi une des rares villes du Canada anglophone à voir la part de ses francophones augmenter, l’université et les opportunités d’emplois aidants.

    Pour avoir participé à certaines conférences sur le thème des minorités francophones au sein de la Province, je peux cependant dire, qu’il persiste une inquiétude latente en ce qui a trait à l’anglicisation (et a terme à l’assimilation -cas extrêmes-) des élèves francophones évoluants à l’intèrieur même de structures éducatives francophones. L’anglais, dans tout ce qu’il sous tend de sens symboliques attractifs reste très tentant pour les jeunes des centres urbains, qui grandissent avant tout dans un milieu, un cadre anglophone.


    • Raymond Viger Raymond Viger 15 février 2009 00:28

      Je suis content d’apprendre qu’au Nouveau-Brunswick, le nombre de francophones réussi à augmenter.

      Effectivement, l’anglais demeure attrayant pour beaucoup de francophones, d’où l’expression "l’anglais, ça s’attrape !"


    • Raymond Viger Raymond Viger 15 février 2009 12:15

      Bonjour Léon.

      Les raisons pour un meilleur rendement des élèves francophones sont multiples. À plus d’un meilleur encadrement et d’une taille réduite des classes, l’implication des parents dans l’école francophone y compte pour beaucoup ainsi que la proximité des enseignants qui ne sont pas seulement des figues d’autorité anonymes, mais souvent des voisins dans la communauté. Tout le monde se connaît et se soutient.

      En ce qui concerne les valeurs francophones, c’est cette fierté de parler français et de vouloir protéger et conserver notre langue. Je suis francophone. Je connais ma culture, mon histoire. Je parle aussi anglais comme j’ai déjà parlé italien et espagnol. Mais je ne connais rien de ces cultures. J’ai conservé ma capacité de parler anglais parce que j’ai eu besoin de l’utiliser. Mais j’ai perdu mon italien et mon espagnol. J’ai fait 5 années dans l’aviation à une époque où un pilote francophone avec un copilote francophone et un controleur francophone devaient tous parler en anglais. En tant que francophone, je me suis battu pour que nous gagnions le droit de pouvoir parler en français dans un avion.

      À Vancouver, parce qu’être francophone est un principe, une valeur fondamentale, ils ont poursuivi le gouvernement de la Colombie-Britannique en justice pour les forcer à donner les services en français.


  • L'enfoiré L’enfoiré 15 février 2009 09:40

    Bonjour Raymond,

    Toujours intéressé de lire un article d’un Québecois comme vous. Ici ou sur une autre antenne.

    Ce sujet-ci est particulièrement intéressant. Dans ma folle jeunesse, j’ai pensé partir au Canada. A cette époque, je ne fixais pas mon choix sur la partie francophone ou anglaise. Nous avons chez nous cette même proximité de communautés différentes et marquées. Passons à l’article.

    Vancouver, c’est un peu la Méditerranée européenne, non ?

    Donc, des enseignants français mais pas d’élèves québecois et pas d’anglophones canadiens ?

    « L’anglais ça s’attrape » Phrase qui m’a interrogé sur le sens à y mettre.

    Je dirais que des langues s’attrapent toujours dès le plus jeune âge.

    Nous avons les meilleurs polyglottes en Belgique quand les parents proviennent des deux communautés. Pas d’aversion à avoir entre les langues. Ce sont de « bêtes outils » mais essentiels pour la vie dans le monde. Je râle souvent quand je pense qu’on a fait l’Europe financière sans choisir une deuxième langue commune enseignée comme la première dans les écoles.

    Derrière tout cela il y a des raisons politiques. Quand on s’harmonise pas on duplicie les postes au gouvernail. smiley

     

     

     

     


    • Raymond Viger Raymond Viger 15 février 2009 12:00

      Bonjour L’enfoiré.

      Content de pouvoir mettre un visage sur vos commentaires.

      Est-ce que Vancouver est la Méditérannée européenne ? Bonne question, il faudrait me dire comment vous définissez la Méditérannée européenne. J’ai fait un article sur le Downtown East side, le quartier chaud de Vancouver. On peut y voir que beaucoup de francophones sont partis à l’aventure pour Vancouver et sont devenus des itinérants. En fait, 25% des itinérants de Vancouver sont des francophones unilingues qui ont de la difficulté à obtenir les services dont ils ont besoin.

      Pour le sens de "L’anglais, ça s’attrappe" : Un couple formé d’un parent francophone et d’un autre anglophone, les enfants risquent d’aller à l’école anglophone et tout le monde va parler en anglais. Une sorte d’assimilation non pas exigé par les anglophones, mais par difficulté des francophones à garder leur place. En peu de temps, même le parent francophone va commencer à casser son français. Le francophone veut tellement que ses enfants se trouve un emploi qu’il est inconsciemment convaincu que d’apprendre l’anglais est plus important que de garder ses racines francophones. 


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