vendredi 10 février - par Bernard Dugué

Le Dieu-marché est le maître du temps parce que vous le voulez bien. Ce Dieu dont la puissance repose sur votre impuissance

 L’époque des craintes est des paniques s’offre à nous, avec ce spectacle de gens qui courent après l’argent, la gloire, la jouissance et d’autres, gouvernants, politiciens et observateurs, qui s’agitent au lieu d’agir et quand ils agissent, c’est sans comprendre le monde. On le constate avec le mélodrame du triple A vécu passionnément en France. D’autres époques avaient plus de gueule. La passion du christ était à la hauteur d’une vie d’homme dotée d’une dimension tragique. La passion du triple A s’avère pathétique, tout comme le chemin de croix tracé pour la France, à porter le fardeau de la dette et inventer des plans de rigueurs successifs comme autant de stations. Méfiez-vous quand même, car au bout de ces stations, ce ne sera pas forcément la résurrection de la France mais peut-être le terminus. Tout ce monde frétille et s’agite sans pour autant avoir compris les ressorts de la société et ses tendances. La onzième thèse de Marx sur Feuerbach énonce que : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer ». En la paraphrasant on peut traduire l’esprit de la classe gouvernante en ce début de 21ème siècle : quelques citoyens et philosophes essaient de donner du sens et de comprendre où va le monde mais on s’en fout, ce qui importe, c’est de corriger le monde. Et j’ajoute, d’évaluer si les corrections produisent des effets. Ce principe est partagé par des formations politiques de bords opposés qui n’ont pas forcément la même idée de ce qu’il faut corriger mais qui s’entendent sur le fait que le capitalisme doit être régulé, corrigé, ou mieux encore, moralisé. C’est un principe qui se généralise au monde entier et qui inscrit notre époque dans l’âge technologique. Nous ne sommes plus dans la société bourgeoise comme disait Marx, ni dans l’humanité socialisée comme l’espérait ce même Marx mais dans une société technicisée marquée par une hyper industrialisation ainsi que l’idéologie du calcul et des corrections. Qui sont en fait désignées comme solutions. Apportées aux problèmes des citoyens, français ou non, avec des ajustements si nécessaire et des arbitrages. Finalement, on peut se demander si le système capitaliste n’aurait pas trouvé son inspiration dans les thèses de Marx sur Feuerbach. Avec des sociétés ayant placé la vie technique, festive et collective comme substitut à l’utopie de la vie sociale pratique.

 La condition humaine ne se résume pas à la condition pratique. L’univers de la conscience transcende du point de vue formel la finitude des actions, objets et autres dispositions du monde matériel composé d’expressions finies se manifestant dans une succession de moments présents. La conscience a le choix entre deux processus, l’élargissement et le rétrécissement. Ces deux processus concernent les facultés cognitives qui chez l’homme, sont de loin plus puissantes que celles du règne animal. Des facultés qu’on ne confondra pas avec le système perceptif qui, chez l’animal, peut être supérieur à celui de l’homme. On pense à la vision de l’aigle, à la perception des ultrasons chez la chauve-souris ou à la finesse de l’olfaction chez le chien. L’évolution suit une ligne ascendante, celle du dispositif cognitif qui chez l’homme, traduit la faculté de vivre avec d’autres finalités que celle de perpétuer l’espèce en réalisant trois tâches nécessaires, se nourrir, se reproduire et échapper aux prédateurs ainsi qu’aux aléas climatiques. Peu à peu, l’homme trouve le sens de l’existence en dehors de la nature. La médiation de ce sens se construit progressivement et collectivement avec les arts, les techniques, la religion, le langage, l’éducation, le combat. La civilisation du 21ème siècle place l’homme dans un technocosme. L’animal ne vit pas dans l’histoire même s’il peut avoir une mémoire phénoménale. L’homme est un animal historique, vivant dans l’histoire et habité par le temps.

 Le dispositif théologal inscrit l’homme dans une histoire conditionnée par Dieu. La foi se porte sur la révélation, le passé, l’étude des livres sacrés. Le présent ordonne la charité. Le futur est marqué par une espérance. L’homme du 19ème siècle est bien plus encore un homme de l’histoire, la sienne, puis celle fictionnelle habilement narrée par les grands romanciers et enfin, la grande histoire, écrite comme roman national. L’histoire est même un prétexte à lier des amitiés épistolaires consignées dans des correspondances où leurs auteurs échangent leur vécu, sous forme d’anecdotes, événements, ressentis. Ce sont deux histoires qui se rencontrent. L’engouement pour le roman et le livre s’est légèrement étiolé dans les années 1960 avec le nouveau roman annonçant la fin de la graphosphère, remplacée par la vidéosphère. Fin du grand récit annonçait Lyotard en 1979.

 Le rapport au temps et à l’histoire est un marqueur de civilisation. Certaines activités se déroulent sur un temps long. La vie est longue. D’autres activités ne durent pas longtemps. La vitesse est arrivée avec les machines. L’homme se déplace plus rapidement. Le système industriel fournit en masse des objets nouveaux qui deviennent obsolètes aussi rapidement qu’ils ont été conçus et fabriqués. La vitesse fit l’objet d’un culte néopaïen, célébré par les futuristes. La technique modifie la perception du monde et la conscience du temps. Les gens aiment toujours se raconter leur vie. C’est très humain. Ils se prennent aussi au jeu et c’est le succès des séries télévisées qui elles aussi, racontent des fragments de vie. Regarder l’écran demande moins d’effort et d’imagination que de lire un roman. Le rapport au temps a également été changé dans le domaine des affaires économiques et politiques. L’investissement doit être rentable au bout de quelques années. Les politiques sont souvent faites de réformes et de correction dont les effets sont mesurés chaque année. C’est devenu un constat banal que celui du temps accéléré faisant que l’existence se conçoit et s’exécute dans une temporalité réduite, avec plus d’emprise sur l’instant, la prospective, le calcul, l’assurance et un relation plus déliée avec le passé. L’engagement sur le long terme est délaissé au profit de la succession de périodes d’expérience où l’on se dégage quand la relation est épuisée ou que l’on s’ennuie ou alors qu’on n’est plus satisfait et qu’on fait jouer la concurrence. Ces phénomènes sont constatés dans la vie professionnelle autant que dans les relations de couple. Un cadre supérieur ou un PDG est recruté dans une entreprise pour une mission de durée moyenne. Une fois la tâche accomplie, ce cadre peut choisir d’aller exercer ses talents ailleurs. Avant, dans les temps anciens, je parle des années 1960, les managers élaboraient des stratégies sur le long terme en se souciant du devenir de l’entreprise qu’ils dirigeaient.

 Les fins observateurs de la société l’ont compris, le rapport au temps s’est transformé et les actions s’inscrivent dans une perspective courte, que ce soit en politique, en recherche ou dans le système financier qui cherche le rendement rapide au lieu d’attendre patiemment les œuvres mûries dans le temps. Les comportements individuels épousent eux aussi cette tendance. L’époque ne cherche plus à se comprendre en se référant au passé, en imaginant des avenirs. Elle se donne comme tâche principale la correction des problèmes. En une formule, on dira que les équipes de technocrates cherchent les avaries du navire pour les réparer le plus vite possible sans essayer de comprendre si le navire va dans la bonne direction et si les avaries ne proviennent pas d’un cap erroné. On verra dans ce principe le pragmatisme politique en œuvre. Et qui ne manque pas de spécialistes, administrateurs, managers, conseillers et autres technocrates. Car le job paie bien son homme. Cette politique du court terme explique l’endettement progressif des pays européens. Tant que ça passe, on emprunte, jusqu’à ce que les agences de notation sonnent du tocsin en dégradant les notes des dettes souveraines.

Cette description du champ social et politique permet de configurer la place de l’homme. Les initiés à la philosophie ancienne verront sans doute quelque réminiscence de la pensée de Pic de la Mirandole, exemplifiée dans son traité sur la dignité de l’homme. Mais c’est surtout l’ombre de Nietzsche qui hante la nouvelle anthropologie que je tente d’esquisser dans cet essai. L’homme se singularise autant dans ses compétences pratiques (technique, gestion, résolution de problème, orientation, socialisation) que dans un rapport spécial au temps. Et c’est là toute la difficulté de cette approche qui différencie les types d’existence selon deux modalités, l’une tangible, offerte aux observations, visible comme toutes les objectivités et l’autre, invisible, logée dans le psychisme et le système cognitif, faite d’une inscription dans la temporalité et l’histoire, subtile mais pourtant bien plus fondamentale que la première. En suivant une piste nietzschéenne, je serais tenté de dire que ce qui fait la puissance d’exister d’un homme, sa grandeur, sa hauteur, c’est de s’inscrire dans une temporalité étendue, d’être constamment en chemin, certes, avec des stations, mais sur une route qu’il affronte, avec ténacité et persévérance, progressant telle une créature spinozienne mobilisant autant que faire se peut la puissance de son conatus. Une autre option consiste à suivre Pic et à tracer un portait de l’homme frappé de dignité lorsqu’il suit sa destinée. Certes, il n’est plus nécessaire de situer Dieu comme destination mais, en faisant de l’homme un être douée d’une destination, on l’inscrit dans une temporalité qui toujours le dépasse, incitant à attribuer une dignité à celui qui affronte un destin. Dans le schéma de Pic, l’autre voie, c’est celle de l’homme devenu bestial, possédant les facultés humaines mais les employant d’une manière tellement dégradée qu’il en devient inférieur en dignité à l’animal. Nietzsche a lui aussi dépeint un individu ayant perdu sa dimension humaine, c’est le dernier homme, créature dégradé qui n’a même plus le désir de vivre en poussant son chariot et qui en ce sens, en devient inférieur à l’animal qui lui, ne perd jamais son instinct. Ce qu’il faut constater, c’est l’inscription, dans une perspective temporelle atrophiée, de l’homme destitué de sa dignité ou de sa puissance d’exister. La dignité de l’homme se conçoit dans l’Histoire ou dans son histoire. Le jeu peut être un agréable divertissement ou servir l’errance.

 La technologie servirait-elle de prothèse existentielle ? Proposant un horizon d’attente limité au cadre du jeu et résolu dans ce même cadre. Attendre les derniers objets high-tech, les nouveaux jeux vidéo, les produits culturels de masse, les nouvelles des célébrités, les résultats sportifs, les catastrophes, les nouvelles du temps. Nous voyons une fois de plus se dessiner la frontière entre le secteur social des puissants, ceux qui usent des technologies et des réseaux en étant placés dans les endroits tactiques où l’on peut déclencher et recevoir la puissance. Les autres, ils attendent. Celui qui attend reste impuissant et dépendant du temps. Attention à ne pas confondre la simple attente avec la patience, qui est une vertu cardinale et avec l’espérance, qui est une vertu théologale. Et maintenant, entendons les, ces partis politiques qui la plupart, s’érigent en producteurs de solutions pour répondre, selon une formule consacrée, « à l’attente des Français ». Cette formule recèle sans doute un aveu sémantique qu’on peut traduire ainsi : ils sont les surpuissants et nous sommes les impuissants. Peut-être, la liberté a été oubliée entre temps. Puissance et voie, autre débat et pour ne rien conclure, un déplacement du regard offert par ce propos apparemment trivial mais recélant néanmoins une profonde sagesse philosophique :

 « Aristote dit cette chose étonnante, que le vrai musicien est celui qui se plaît à la musique, et le vrai politique celui qui se plaît à la politique. « Les plaisirs, dit-il, sont les signes des puissances. » Cette parole retentit par la perfection des termes qui nous emportent hors de la doctrine ; et si l'on veut comprendre cet étonnant génie, tant de fois et si vainement renié, c'est ici qu'il faut regarder. Le signe du progrès véritable en toute action est le plaisir qu'on y sait prendre. D'où l'on voit que le travail est la seule chose délicieuse, et qui suffit. J'entends travail libre, effet de puissance à la fois et source de puis­sance. Encore une fois, non point subir, mais agir. » (Alain, Propos sur le bonheur)


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