Me voilà reparti sur la route plus tôt que prévu. En fait, je retourne au Moulin Bregeon où j'ai déjà passé presque 3 mois. Il était prévu que je reste dans la Creuse pour clore cette première année de voyage, alors pourquoi un tel changement ?
Presque 11 mois que je n'ai posé mes valises dans un endroit connu, presque 11 mois que j'ouvre une porte inconnue pour essayer de trouver ma place, presque 11 mois que je m'adapte aux gens qui m'accueillent : 11 mois c'est long. Chez Chloé, dans la Creuse, je me retrouvais dans l'environnement le plus alternatif de ma feuille de route.

Ce n'est pas pour rien que j'avais décidé d'en faire mon étape de conclusion et bien que raccourcie, elle reste mon étape de conclusion. Chloé vit dans un lieu très isolé. D'abord potière, elle s'est réorientée vers une activité de pépiniériste il y a quelques années. Entre terres cuites et greffons d'arbres fruitiers, son domaine est toujours entre deux. Elle vit de ces activités, travaillant de temps à autres pour payer les factures. C'est un esprit libre, elle vogue sur les flots de la vie sans se laisser contraindre par le monde que nous connaissons tous. On peut la taxer de "décalée" car elle refuse de se fondre dans le moule, quitte à en pâtir de temps à autres. Nous avions par exemple échangé sur l'actualité, thématique dans laquelle je suis fortement impliqué de part mes activités extra-alternatives. Pour elle, c’est trop sombre et peu porteur de solutions, difficile de lui donner tort... En personne élevée dans l’insouciance, elle mène sa vie à la manière d'un enfant. Après 11 mois, je n'ai pas atteint ce détachement vis à vis de la société "par défaut", après 37 elle ne s'y est jamais attachée. Alors vu la description que j'en fais, vous vous dites sûrement : pourquoi être parti ?
A avoir toujours vécue dans un monde composé de valeurs plus terre à terre, Chloé a entretenu une distance avec le commun de ces contemporains. Il ne s'agit pas ici de savoir qui a raison ou tort, simplement de faire un constat. Je suis ingénieur en réseaux et télécommunication et ai travaillé durant 6 années dans l'un des domaines les plus artificiels qui existe. Pour autant, je n'ai jamais renié mes rêves d'enfants, c'était simplement une mise au second plan. Cette dualité est une des raison pour lesquels j'ai souhaité partager mon expérience sur des plates-formes de publication comme Citazine.

Je me disais que le dialogue aurait certainement été riche et ce fut le cas. La rencontre avec Chloé s'est apparentée à un vrai choc de culture. Alors que nous nous étions pris le bec à propos d’une tâche quotidienne et après lui avoir fait part de mes remarques, nous avions tous les deux compris que la communication allait être difficile. Pertinente, elle m'a dit : « d'où tu viens, vous êtes plus durs ». Pragmatique, sans sentiments, désillusionné et sans doute un peu pressé, j'avais fait preuve d'une certaine violence dans ma manière de lui parler, c'est sans doute une manifestation de plus de ce « décalage ». Si je suis parti c'est parce que je ne me suis pas senti capable de renier toute une partie de moi même profondément ancrée dans la société dominante. Vivre avec Chloé impliquait, à minima, de se fondre dans son mode de vie. Elle a en effet adopté une réelle opposition envers ce qui ne rentre pas dans son champ de vision. Ce n'est pas de l'intolérance, juste le résultat d'une vie cheminant dans une direction précise, dans l'incompréhension d'une majorité et la reconnaissance de ses semblables. C'est un OVNI avec lequel je ne me voyais vivre, même pour quelques semaines sans en ressortir affaibli. Il lui manquait la compassion pour échanger équitablement avec ceux qu'elle ne comprend pas. Au fond de moi, je sais qu'on se reverra car s’il était trop tôt, nous avons beaucoup à faire ensemble.

Matthew, qui vit chez elle depuis quelques semaines, m'a accompagné pour mon départ. Rêveur lui aussi, il veut construire une maison dans un bois de la Creuse. Plus âgé aussi, il reste avec Chloé pour l'aider dans ses travaux et pour préparer sa nouvelle vie. Moins pressé et plus serein, il accepte plus facilement de reléguer ses origines en faveur de ce qu'il souhaite construire. Pourtant, pour ce repas d'adieu, après nous être tapé des courgettes (excellentes ceci dit) toute la semaine, il m'a offert un repas dans un petit bar avec viande et pinard pas bio du tout. Lui fait la part des choses et est un pont précieux entre deux mondes qui se regardent en chiens de faïence. C'est certain, j'ai encore beaucoup de chemin à parcourir et tant mieux, je n'ai que 27 ans !