vendredi 19 mai - par C’est Nabum

L’atelier lecture en public

La Brasserie Littéraire

Tout commence en musique ; un ami sonne le rassemblement du nombreux public sur un air d’accordéon. Puis l’animatrice chauffe la salle en proposant à nos auditeurs un virelangue. Bons enfants, les amis venus nous écouter, articulent avec aisance, avant qu’un quatuor de lecteurs ne se lance dans un exercice bien plus délicat : un texte plein de chausse-trappes et d'assonances de Julios Beaucarne. Une soliste reprend ,seule et de mémoire, le délicat exercice d’articulation. Un numéro de funambulisme oratoire !

Puis les lecteurs dévalent la piste sur la Luge de Yasmina Réza. J’avoue avoir reculé devant l’aspect roboratif de ce récit. Puis, à force de l’entendre, interprété par mes collègues, j'ai fini par lui trouver un certain charme. Il faut reconnaître que le sens très personnel de la ponctuation de l’auteur avait quelque peu troublé les premières interprétations. Par la suite , au fil des séances, chacun trouva ses propres repères et la fluidité de la vocalisation vint éclairer le sens.

À la première lecture, le silence se fait. Au fond de la salle, je laisse glisser mes doigts sur mon clavier. Lire ainsi un roman aussi exigeant dans la salle de café d’un quartier, quel beau défi ! Il y a des spectateurs venus spécialement pour l’occasion, mais aussi des clients qui respectent les lecteurs. Le miracle a lieu, tandis qu’une seconde lectrice prend le relais de la première, évoque Spinoza. Le choc des cultures ne peut s’exprimer de la plus belle des manières en ce lieu.

Que de progrès réalisés au cours de cette année ! L’articulation est parfaite, l’intonation sert l’auteur sans mettre en avant son interprète. Le texte a été préparé avec sérieux ; il est possédé du cœur. Le petit jeu de scène sert la situation. Des sourires ponctuent un passage, des rires colorent la situation décrite. Que nous sommes loin de la première découverte de ce livre que je jugeais alors trop ardu !

La guimbarde permet le changement l’interprète. On passe ainsi d’un chapitre à l’autre pendant que les lecteurs se transmettent le relais. La vieillesse, le sexe, le désagrément, la fin des passions sont autant de situations qui sont dépeintes avec justesse et parfois férocité. La lecture à haute voix renforce singulièrement l’ironie acide de Yasmina. C’est ainsi que le public entre véritablement dans ces confidences qui prennent toute leur impudeur, leur férocité douce-amère.

« La robe de chambre conduit droit à la catastrophe ! », la réplique provoque les premiers applaudissements. Le ciment a pris ; le pari est gagné. La suite ne sera qu’une formalité, tant chacun est entré dans sa partition et la propose avec talent et conviction. Les tonalités changent d’un lecteur à l’autre ; les voix se font éclairages distincts qui nous permettent de mieux saisir la complexité du récit.

« Comment peut-on enjamber le temps sans anxiété ? » la question est grave ; la flûte renforce encore plus ce questionnement fondamental. Nous sommes loin de la robe de chambre ; les gorges se serrent, la tension est perceptible. La lecture orale permet, sans aucun doute,ce mystère du partage et de l’adhésion la plus parfaite. Je me souviens alors de ce moment que j’adorais par-dessus tout dans mes classes, quand je prenais un livre pour l’offrir aux élèves. C’est la même communion, le même souffle retenu.

C’est maintenant le passage le plus sévère, à moins que ce ne soit celui qui, au premier abord, est totalement privé de commisération. La tonalité provoque le malaise, le renforce encore plus. Une lecture scandée rend la tension et finit par provoquer, elle aussi, rires et adhésion. Le temps n’a plus prise, les auditeurs ont franchi le miroir : ils sont entrés eux aussi dans le livre. C’est miraculeux !

Le même chapitre, toujours aussi impitoyable, va prendre une autre teinte. Le changement de lectrice repousse l’interprétation belliqueuse, vindicative pour, progressivement, imperceptiblement, la faire devenir bienveillante, émouvante, sensible. Il n’en va pas de l’art de lire de celle-ci ou celle-là, mais bien des éclairages différents que le lecteur est en droit de donner à son appropriation du texte d’un autre. C’est un moment fort qui vient conclure ce voyage en Luge : la compréhension de l’extraordinaire complexité de ce rapport étrange qu’entretient un lecteur avec un texte qu'il a fait sien.

Les applaudissements sont mérités. Les lecteurs vont alléger l’atmosphère avec des nouvelles, des textes qu’ils ont choisis. L’argot pointe le bout de son museau ; la langue se fait plus légère. Paradoxalement, l’exercice n’est pas plus facile : bien au contraire. La transition non plus n’est pas aisée. Un petit bonheur prend le relais avant qu’il ne passe en procès. François Morel a les honneurs d’une lecture après Jean-Louis Fournier qui a ce privilège, lui aussi. D’autres morceaux choisis suivront, poésies et sketches, nouvelles et morceaux de bravoure. Un autre procès clôturera la séance : celui du temps qui finit par manquer et qui, ce soir-là, était resté en suspens durant cette heure trente de partage et d’attention extrême.

Saint-Augustinement vôtre.

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14 réactions


  • Sergio Sergio 19 mai 18:07

    Nabum


    Je ne sais pas comment vous faites, vous êtes une ’ machine gun ’ épistolaire, vous fleurez l’overdose

    • Etbendidon 19 mai 19:00

      @Sergio
      On dit typewriter gun
      OUI il est vachement FORT car en plus d’écrire un texte tous les jours sur sa Word machine gun,
      Il fait de la rando, du vélo et du jogging
      Il fait aussi du golf et du tennis
      Toutes les après midi quand il fait beau il joue aux boules
      si mauvais temps il jour au bridge ou à la belotte
      Il va souvent à la pêche et il fait de la voile sur la loire (parfois de la planche à voile)
      Tous les soirs il chante au cabaret des troubadours de la loire
      Et plein d’autres activités encore
      Bref une machine
      Chapeau
       smiley


    • Sergio Sergio 19 mai 19:53

      @Etbendidon



    • C'est Nabum C’est Nabum 19 mai 21:05

      @Sergio

      Pardon


  • rogal 19 mai 19:32

    C’est Nabum secundum ?


  • François Vesin François Vesin 19 mai 19:36

    Nous touchons enfin à l’essentiel,

    là où le réel a lieu, où l’on fait corps
    dans le respect et l’écoute de l’Autre.

    Depuis « les Lumières », il reste une flamme
    vacillante qu’entretiennent les affranchis,
    un souffle révolutionnaire qui réchauffe.

    Merci Nabum 

    • C'est Nabum C’est Nabum 19 mai 21:07

      @François Vesin

      Il n’est pas simple de tenir le cap
      Mais c’est bien là l’essentiel


  • juluch juluch 20 mai 12:21

    La lecture en public...j’arriverai pas.....


    merci nabum

  • Carte Senior 20 mai 14:28

    Un cordial salut, cher « c’est Nabum »,


    Les lieux d’échanges sont ici semble-t-il plus fréquentés que lorsque vous ramez ou vous laissez porter par le courant ligérien du côté de Nonobs...

  • Giordano Bruno 20 mai 20:08

    Je serais curieux de voir un tel exercice. Connaissez-vous l’adresse d’une vidéo sur le net où il serait possible d’écouter un lecteur à la hauteur de ceux dont vous faites les louanges ?

    Je vous remercie par avance.


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