lundi 17 juillet - par Orélien Péréol

La convivialité (orthographique)

La convivialité d'Arnaud Hoedt et Jérôme Pion, conférence-spectacle

En Avignon, au Collège de la Salle à 17h50 (relâche 17 et 24 juillet)

Tournée en France (Monfort à Paris...) et en Francophonie.

Le titre vient d'Ivan Illich et signifie que notre rapport à l'orthographe du français a dépassé le stade de la convivialité : l'orthographe, telle que pratiquée, ne nous aide pas à vivre ensemble. Elle a d'ailleurs été instituée pour cela, au XVIIème siècle, où le mot apparait : l'orthographe servira « à distinguer les gens de lettres des ignorants et des simples femmes », dixit la toute nouvelle Académie française. Il est remarquable et assez incompréhensible que cet idéal soit ignoré (ou tu) et que l'orthographe soit devenue sacrée, y compris dans les discours et les pratiques de gens qui se pensent progressistes, de gauche. La question est double : 1/ à qui appartient la langue ? Qui décide des règles ? Qui fait la police, qui fait la justice ? 2/ une langue est un patrimoine et un travail, un stock et un flux.

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Le marteau est un outil, comme la langue

Arnaud Hoedt et Jérôme Pion brassent ces questions et les documentent dans un spectacle interactif, joyeux, rapide, léger et profond, très convivial, pour tout dire. Ils ne sont pas comédiens, ils sont profs. Ils sont sérieux et ne se prennent pas au sérieux. Cela commence, cela va sans dire, par une dictée. Ils ne ramassent pas et ce n'est pas noté, j'ai eu chaud ! Ensuite, on observe les écritures d'un son : le son « s » et on trouve douze écritures. Je vous mets les plus courantes : « s » ; « ss » ; « c » ; « ç » ; « sc » ; « t » (diction)... certaines écritures n'ont qu'un emploi, un mot rare, en général... A l'inverse, la lettre « s » se lit de trois façons : muette (Paris), le son « z » ; le son « s ».

Un mot inventé par eux aurait « droit » à 240 écritures, toutes correctes, toutes compatibles avec les règles et les longues listes d'exceptions de notre langue française. Seules trois lettres n'ont qu'une prononciation. On se demande comment nombre de Français arrivent à voir un exercice de l'intelligence dans l'apprentissage de ce gymkhana !

Tout cela est arbitraire, n'a pas de raison logique ! et bien souvent les raisons historiques évoquées sont très arrangées, voire inventées et fausses.

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crédit photo Véronique Vercheval

Arnaud Hoedt et Jérôme Pion nous engagent dans des jeux de créations, ils nous sortent du sacré, ils nous mettent dans un rapport inventif de décision... Le public est invité à proposer des orthographes alternatives et de voter pour ces orthographes inédites. Comme je souhaiterais que les mots étrangers entrant dans la langue s'écrivent avec une orthographe déjà instituée, j'ai proposé : « foute »... Score moyen. On ne débat pas, c'est un jeu alerte.

En 1977, le Collège de Pataphysique a proposé une orthographe hilarante l'orthographe d'apparat. Cela consiste, comme toute la pataphysique, à faire de l'exception la norme : ainsi le son « a » s'écrira « igt » comme dans doigt... On en arrive à des textes d'une beauté ésotérique à faire peur mais qui magnifient les caractéristiques fondamentales de notre attachement à une orthographe sacrée. On discute de son orthographe, de l'orthographe des autres, jamais de « l'orthographe » qui est intouchable et tomberait en poussière, entrainant avec elle toute la civilisation, si on en touchait un seul cheveu... D'ailleurs, à propos de cheveu, il y a une histoire, au sens de l'Histoire et également au sens de « faire des histoires »... Cependant, pas de cheveu sur la langue...

Les enseignants nous ont mis dans le cœur cette dévotion pour l'orthographe ; les élèves ne s'en souciant peu pour eux-mêmes et voyant assez clairement la vanité de cette adhésion excessive. Les deux à la fois. Il y a la norme, qui semble nécessaire, et une forte tension négative à propos des écarts à la norme, faire des fautes est abominable, rédhibitoire dans les lettres de motivation à l'embauche. On pourrait être plus tranquille et transigeant.

Allez voir ce spectacle-conférence iconoclaste, pourrait-on dire, qui se moque gentiment de cette passion idolâtre, très française, francophone. La convivialité nous met d'emblée dans un rapport vivant avec l'orthographe et la langue française. Utile et rafaichissant.



6 réactions


  • OMAR 17 juillet 17:36

    Omar9

    Bonjour @Orélien  ;« à qui appartient la langue ? Qui décide des règles ? »

    Merci pour ce partage.
    Je regrette l’absence de commentaires, surtout de la part de ceux qui se déclarent français de souche, nationalistes, patriotes, et tout et tout... qui s’insurgent contre les français des banlieues et la méconnaissance de cette langue par des immigrés.
    Mais il est vrai qu’à leurs yeux, la culture ça nourrit pas l’esprit...


  • babelouest babelouest 18 juillet 05:41

    L’orthographe ? Pour qui a une teinture d’étymologie (les cours de français en Quatrième autrefois !) son écriture procède d’une certaine logique, la plupart du temps ; pas toujours, bien sûr, et c’est parfois dommage.

    La langue française peut s’enorgueillir d’une certaine unité, c’est ce qui pourrait lui permettre de traverser encore les siècles malgré les coups de boutoir furieux de l’ennemi universel : le Globiche.
    https://www.facebook.com/groups/nonalanglaispartout/

     D’ailleurs, des cercles, des associations se proposent de la défendre, avec son orthographe parfois compliquée, rarement peu logique. Toutes les langues ont leurs difficultés. Selon des spécialistes, le français n’est pas la plus compliquée. Elle serait à peu près au milieu du troupeau.

    Donc, gardons notre orthographe, car si certains s’y penchent pour la « simplifier » à leur manière, personne n’y comprendra plus rien.


  • lisca lisca 18 juillet 10:05

    L’orthographe telle qu’elle existe doit absolument être préservée. Elle est un aboutissement réussi et la résolution raffinée d’une problématique propre au français.
    Cette langue issue du latin, parlée par des Germains et des Celtes, avait tellement « évolué » dans sa prononciation avant qu’on ne la régule au Moyen-Âge, qu’un grand nombre de mots étaient devenus homonymes (se prononcent pareil).
    Il fallait donc les distinguer à l’écrit. D’où les graphies différentes de père, pair, paire, pers, perds, perd... Tout en gardant au maximum la mémoire de ses origines et la logique. Ainsi on aura un D final dans « perd » parce qu’il s’agit du verbe perdre. L’usage du AI plutôt que du « è » par exemple tend, sans obligation, à rappeler le mot-racine quel qu’il soit (latin, grec, germain, celte...) qui comportait un A. L’accent circonflexe remplace souvent un S latin et signale une prononciation différente du A, même si ce A s’uniformise aujourd’hui. Etc.
    Sans son orthographe, la langue française deviendrait peu précise, peu subtile, peu complexe, bassement utilitaire, globichante, impropre aux usages complexes. La grande dame deviendrait une espèce de souillon.
    C’est une langue très poétique, avec la richesse de ses rimes, de ses noms de lieux et de ses patronymes. Très délicate, avec ses nuances.
    Et très logique. Son apprentissage maîtrisé ouvre les capacités d’analyse, de synthèse, de mémoire, d’exactitude scientifique.
    L’orthographe française n’est nullement un luxe. C’est une nécessité.


    • Orélien Péréol Orélien Péréol 18 juillet 19:55

      @lisca

      Les homophones ont rarement autant d’écriture que de sens, fort heureusement pour nous. Vous prenez un exemple qui tombe bien mais est assez rare.
      Il n’y a pas de distinction orthographique pour « note » selon qu’il s’agisse de musique, d’évaluation scolaire, de citation des sources en bas de page, de notes d’un cours, de restaurant... etc.
      Il n’y a pas de distinction orthographique pour enfant selon qu’il s’agisse enfant et d’adulte ou d’enfant et de parent. Vu mon âge et le leur, mes enfants ne sont plus des enfants et restent mes enfants. Une seule écriture et ça va très bien. Ce qui prouve qu’il n’y en a pas besoin.
      Il n’y a pas de distinction orthographique pour papier selon s’il s’agit de la matière ou des documents d’identité ; ni pour table selon qu’il s’agisse d’écrire ou de manger dessus ou d’une table des matières ou de multiplication.

      Vous devez savoir qu’il n’y a pas de « t » à la fin d’abri, malgré « abriter » (id cauchemar) ; j’ai éteint avec un « t » alors que c’est le verbe éteindre avec un « d »...
      Où est le « c » qui devrait annoncer « lionceau » ?

      Tout cela épuise le temps d’apprentissage pour aucune élévation de l’esprit et favorise les perroquets, les obéissants, pour ne pas dire les soumis, selon un mot à la mode en ce moment.

      Allez voir ce spectacle, s’il passe près de chez vous.

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