samedi 14 janvier - par pirate

Le Péril Rouge était jaune

La détestation absolue et maladive d’une chose. De ce genre de chose qui, faute de vous soulever le cœur, fronce vos sourcils et laisse entrevoir, un instant, dans l’œil de l’autre, le petit psychopathe qui sommeille en chacun de nous. Cette haine en forme de certitude, qui nous pousse à dénoncer avec force l’aberration chaque fois qu’on nous en donne l’occasion, et parfois même quand on nous ne la donne pas. Cette conviction aveugle de la bouche à l’œil, issue de quelques dégustations hasardeuses, car il faut bien essayer, est, je l’affirme d’expérience, piètre conseillère. Refusant d’en nourrir sa bouche, le détestateur n’en nourrit pas son esprit non plus. Il se moque, il caricature, il gausse, et finalement quand on lui demande de s’expliquer avec précisions sur la raison de cette haine, parfois si fameux, si venimeux dans cette exécration, il ne sait plus que l’insulte et la moquerie. Des approximations de chansonnier et de mauvais calembours. Personne ne l’écoute, on rit peu, mais poliment. Son combat si célèbre se perd dans le cimetière des causes perdues, où il ira enterrer sa solitude d’homme que le bon goût aveugle.

 

Eradiquons le condiment !

Mais après tout qu’était-ce que ce combat dans le fatras des luttes incessantes qui agitent le monde ? Qui, en ce siècle où les voitures ne volent toujours pas, sinon en éclats éparpillés sur les étals des marchés bagdadi, peut bien se soucier de l’éradication d’un condiment ? De la reconnaissance de son crime et de son bannissement des tables et des cuisines égarées ? Qui sinon un homme ou une femme de goût peuvent trouver plus d’intérêt aux choses qu’ils mettent dans leur bouche qu’à toutes les crises et les guerres qu’on essaye de mettre dans leur tête ? Et comme nous le savons tous, les gens de goûts sont rares. Leur cause n’en est que plus précieuse.

Elle ne peut se contenter du locuteur approximatif, du comique assermenté pour amuser la galerie (marchande). On ne doit pas non plus seulement se suffire d’en trahir l’inutilité et scientifiquement dénoncer sa nuisance par l’excès de sel et de sucre, si peu glorieusement commun à l’industrie alimentaire. Cela ne suffirait pas justement. Du point de vue de la science, quelques groupes d’influences au nom byzantin auraient tôt fait de convaincre une sommité de prouver non moins scientifiquement que l’objet du dilemme contribue à l’équilibre alimentaire, sinon psychique, des enfants et des imbéciles. Des magazines féminins exhiberaient des mannequins prépubères aux formes moulées, dardant des bouteilles écarlates vers la ménagère boudinée et crieraient haut et fort que la couleur de l’été serait le rouge tomate. Les Américains prendraient des mesures contre le camembert et ce serait la fin.

Du point de vue de la raison et de la philosophie, quelques cuisiniers exotiques auraient tôt fait de préparer des inventions en forme de canapé rouge, au goût coca-cola. Et sur les plateaux le Cassandre des repas, obligé aux canapés, humilié par la caméra. Pourquoi croyez-vous qu’aucun de nos critiques du goût, gardien de la saveur, ne se soit jamais risqué à dénoncer cette chose dégoûtante ? Le défi est vertigineux. Il faut que l’avocat à charge démontre, au-delà de sa nuisance pour le corps, le péril pour l’esprit. Il faut qu’il démontre que ce qui nourrit le corps nourrit l’esprit, et que l’esprit nourrit le goût. Démontrer que sans saveur aucune, sinon une seule vautrée en rouge dans l’assiette malencontreuse, la raison se conditionne au néant. Bref, qu’avec ça même la merde aurait du goût. Que puisqu’en ces temps de finances en bernes et de chaîne de production approximative, la merde pourrait bien effectivement finir dans nos plats, il serait contre-indiqué d’encourager les industriels de l’estomac à nous la servir en sauce. Et il faut que ce héraut des repas aille même plus loin, en excommuniant le nom de cette peste cardinale de sa plaidoirie, comme ci-présent, en abolissant toute référence à une marque, une appellation américaine ou assimilée. Car il la croit, américaine, cette spécialité.

 

Le goût est relatif

Mais le goût voyez-vous, et surtout celui de la bouche, c’est relatif, il l’a toujours été. Ce que mangeaient les Romains dégoûtait les Gaulois, et personne ne fera dire à un vieux Papou qu’un bon jus de cervelle c’est pas la crème de la crème. Et puis l’époque n’est pas au temps, on veut le rattraper, le ralentir, on veut le dépasser, la question de ce que l’on met dans nos bouches n’est plus conditionnée que par sa fonctionnalité. Les bananes sont priées de présenter leurs papiers, à la calorie près, la choucroute ne nourrit que si elle est de tradition, la viande est NF, le poulet est une question économique, et l’œuf est bio. Bref, tout le monde s’en fout du moment que ça se mange et que ça coûte pas cher. Face au monde du comestible et des consommables, l’avocat des papilles a perdu sa langue.

Mais, comme disait Bernardo, l’ami de Zorro, tous les muets ne sont pas niais, certains même sont têtus. Et ils comprennent que face à l’argumentation économique, la philosophie de l’utile, le triomphe de la raison sur nos ventres et nos esprits, il faut opposer un péril. Un péril simple, un péril de réputation mondiale, un péril qui a fait ses preuves, et qui ne peut être réfuté sans rencontrer en chemin autant de voix pour démontrer dudit péril. Un péril relayé, absolu. L’apocalypse ? Le cancer ? Quand même pas. Alors celui qui défend la langue contre cette punition régressive prendra son dictionnaire et cherchera dans son codex un danger véritable.

Et que voit-il sous l’index tremblant de sa lecture vengeresse ? Que l’origine n’est pas américaine. Que le bruit que produisait l’énoncé de ce machin à sa table, comme si on tentait de lui sucer la langue et qui sonne si bien avec catch up (attrape), qu’il ne pouvait l’imaginer qu’issu de quelque esprit tordu de Texan amateur de grosse grillade, n’était pas une contraction, ou un américanisme, ou même la contraction d’un américanisme inventée par une marque d’anciens nazis reconvertis dans l’industrie des choses qu’on met dans la bouche. Non. L’origine est chinoise, du mot Ké Tsiap, sauce tomate. Le péril rouge était donc jaune. Tout s’explique.

 

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