vendredi 23 décembre 2011 - par Aurélien Péréol

Les neiges du Kilimandjaro (4)

Pour ce film, Robert Guédiguian se recommande d’une adaptation libre, voire très libre, des « pauvres gens » de Victor Hugo. C’est un beau cadeau qu’il se fait à lui-même. L’ensemble des critiques sur ce film étant très suivistes, chacun détaille, avec ses mots comme on dit, comment Guédiguian a bien filmé ce qu’il dit qu’il a filmé. Le rapport entre ce poème hugolien et les « pauvres gens » d’Hugo et ceux de Guédigian ne fait presque jamais le sujet de discours sur le film.

Cependant, l’histoire que Robert Guédiguian raconte n’a que peu de liens avec l’histoire du poème de Victor Hugo. Les ressemblances sont dans la fin de chacune des histoires : dans les deux, le couple protagoniste adopte les enfants d’un autre couple, plus malheureux qu’eux, et l’homme et la femme le font d’un commun accord tacite qu’ils découvrent par leurs actes, qu’ils ne se déclarent pas l’un à l’autre. Dans « les pauvres gens », le couple est même tout-à-fait plus malheureux qu’eux puisque deux époux sont morts ; les enfants adoptés sont orphelins.
 
La générosité des « pauvres gens » d’Hugo est autrement plus grande que celle de nos contemporains de l’Estaque : c’est en partageant leur nécessaire, leur si strict nécessaire, que les pêcheurs d’Hugo adoptent.
 
Il y a une différence de nature entre le prolétaire et le travailleur : le prolétaire n’a que sa progéniture pour subvenir à ses besoins quand il ne pourra plus travailler, du fait de la maladie, de l’accident ou du grand âge. Nous avons superposé les deux, Guédiguian aussi. Les pauvres gens d’Hugo sont des travailleurs prolétaires, ils ne sont pas ouvriers ; à l’inverse, les ouvriers d’aujourd’hui ne sont pas prolétaires. Les ouvriers d’aujourd’hui ont mille lois imparfaites et insuffisantes, mais ils ne sont pas dépendants au jour le jour de leur effort quotidien. Hugo : « L’homme est en mer. (…) …il faut qu’il sorte (…) car les petits enfants ont faim. » Je préfère préciser que je n’en ai nul regret, qu’il me semble que si l’on veut trouver une correspondance entre ces deux époques, il faut traiter cette différence.
 
Le poème d’Hugo est une longue description du métier de pêcheur, du froid, du danger, du hasard… « être en proie aux flots, c’est être en proie aux bêtes… » Où voit-on le travail, dans le film de Guédiguian ? Il me semble qu’on ne voit du travail que la distribution des journaux gratuits, avec ces échanges très didactiques : une dame remercie Michel et Marie-Claire de cette distribution qui la distrait, juste après qu’ils aient pesté contre leur participation contrainte à l’aliénation de la consommation.
 
Surtout, il n’y a rien de commun dans ce qui amène à ces deux adoptions généreuses. Chez Hugo, les enfants adoptés sont ceux d’une veuve qui vient de mourir dans la nuit, ses petits près d’elle. Le père comme la mère sont morts à la tâche. C’est ce qu’on comprend. Ils partagent le même monde, la même condition que le couple adopteur. Ils n’ont vraiment que leur travail avec eux, et un travail terrible, à mourir à chaque instant.
 
"Pour moi, nous dit Guédiguian, l'une des choses les plus graves dans la société actuelle est qu'il n'y a plus de conscience de classe. Il n'y a plus de « classe ouvrière », il y a des « pauvres gens ». Or, la conscience d’être des pauvres gens n’existe pas. Hier, on pouvait être ensemble, avec des intérêts communs. » Si l’on s’appuie sur une comparaison des « neiges du Kilimandjaro » et « des pauvres gens », c’est tout-à-fait le contraire. Les prolétaires s’entraident, se soutiennent. Ils choisissent même d’adopter les enfants sans s’occuper d’enterrer la mère (peut-être le feront-ils plus tard). Ils choisissent la protection de la vie.
 
Les ouvriers de nos jours s’opposent par tous les moyens, y compris la violence physique, pour bénéficier des structures sociales, justement parce qu’elles sont déficientes et en diminution.
 
« Aujourd'hui, il y a deux peuples, l'un autochtone, salarié, syndiqué, pavillonnaire, l'autre chômeur, immigré, délinquant, banlieusard. Je veux démasquer cette imposture intellectuelle. Je ne changerai jamais d’avis là-dessus, c’est là l’essentiel. » D’autres fois, Guédiguian dit « il n’y a pas deux peuples » c’est-à-dire, on veut nous faire croire qu’il y a deux peuples. Certes, mais qui est ce « on » ? Et pendant que ce « on » agissait ou agit, que faisait la classe ouvrière ? Et puis, ce qui fonctionne dans son film, c’est deux peuples pour le jeune et un seul pour les anciens. Hier le bien (un seul peuple). Aujourd’hui, le mal (une imposture intellectuelle : la division du peuple).
 
Il semblerait qu’il suffise de parler explicitement, nominalement de la classe ouvrière, de contempler le fossé qui nous sépare du temps passé mais proche où les ouvriers dans les grands ensembles industriels étaient solidaires et généreux (hum…), pour faire œuvre utile, progressiste, de gauche. Et de croire ? (de déclarer, comme le fait Guédiguian, qu’on ne changera pas d’avis). Quant à moi, je ne souhaite pas croire, je souhaite analyser (dire de quoi c’est fait).

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