jeudi 3 mars 2011 - par Sandrine Lagorce

Paris brûlera-t-il ?

Les photomontages de Patrick Chauvel présentés à la Monnaie de Paris rappellent que les champs de bataille d’aujourd’hui ne sont pas uniquement confinés aux marges de l’Hexagone, que l’hypothèse d’un conflit qui ravagerait notre capitale n’a rien d’une transe paranoïde. Entre tapage alarmiste et froide lucidité, une perspective qui laisse songeur.

 Je me suis demandé ce qu’un baroudeur comme Chauvel allait faire dans la quincaille de la Monnaie de Paris. J’imaginais le reportage de guerre plus à son aise sous le cliquetis des mitraillettes que sous celui des lustres en cristal. La séduction d’une reconnaissance institutionnelle, d’une respectabilité du métier enfin prononcée depuis la tribune officielle, a peut-être convaincu notre « rapporteur de guerre » d’alerter le peuple d’un grand danger. Quoi de plus symbolique en effet qu’annoncer l’apocalypse depuis le cœur de la ville, dans un axe permettant de vérifier du Pont-Neuf l’avancée de l’ennemi ? Le site est stratégique, il en a vu beaucoup.

 Patrick Chauvel est une sorte de sentinelle du pire. J’en ai rêvé, il l’a fait. Je veux dire qu’un Paris pilonné, un Paris bombardé, un Paris ravagé, est un film que j’ai maintes fois visionné en solitaire. Le ronron des Transall en bande-son, le feu des missiles sol-air, les tirs de roquettes et la progression des blindés ; la fumée, les gravats, la poussière, la promiscuité des abris souterrains, les gens en loques qui crient, qui pleurent, qui saignent ; les souvenirs de mes grands-parents, les témoignages d’amis serbes, libanais, chypriotes, ce que j’ai vérifié in situ en Algérie et en Palestine : les vestiges de la peur et de la dévastation.

 Mais le problème avec la guerre, c’est qu’elle se passe toujours ailleurs. Ici, on ne la vit que par procuration. On la commente, l’analyse, la condamne ou la cautionne. Parfois on l’élabore et on l’entretient. On y est souvent mêlé, sournoisement ou en plein jour. L’idée de Chauvel est d’inverser les rôles, histoire d’assimiler une bonne fois pour toutes que les combats à la télé n’arrivent pas qu’aux autres. Quand un civil se fait buter par un sniper, son sang n’éclabousse pas nos charentaises. Enfin, pas directement. Il passe d’abord par le traitement d’une caméra, puis d’un montage hâtif et vendeur, puis par un comité de rédaction qui jauge selon les lois du marketing. Enfin, le produit final est balancé dans les chaumières à l’heure du dîner, via la bouche de Roselmack. C’est donc dire si l’on s’en fout.

 Chauvel pense à l’efficacité du message. Montrer l’horreur, oui, c’est son affaire, mais montrer davantage qu’une horreur fignolée, esthétisante : faire de la pédagogie. Au premier regard, c’est compliqué, l’émotion l’emporte. Ensuite, on s’y habitue et à force, on la banalise. Alors il a trouvé une solution : pour s’identifier, rien de tel qu’importer les combats chez soi. Pour de faux bien-sûr, mais quand même un peu pour de vrai. Toujours rester sur le qui-vive, prêt au pire. Du haut de l’escalier d’honneur, urbi et orbi, Chauvel en appelle à la vigilance. Son discours passe par des clichés pris sur le vif : Beyrouth, Sarajevo, Belfast en plein chaos. Par un tour de passe-passe infographique, les scènes sont ensuite intégrées au décor parisien : une femme abattue sur le couloir cyclable du pont de la Concorde, un char retourné sur un quai de Seine, le Sacré-Cœur d’Amélie Poulain livré aux tirs de M16, rien n’est épargné, Chauvel a sorti le grand jeu. Et c’est stupéfiant.

 Les photos sont présentées dans un format qui vous coupe d’emblée le souffle. D’une netteté et d’une concision redoutables, elles vous projettent instantanément dans une fiction hyperréaliste où l’on se prend à douter. Les lieux exposés m’évoquent des souvenirs personnels, familiaux, amoureux, des moments de joie, de liberté, d’insouciance et toute ma vie, devant ces images, reste soudain en suspension, dans un flottement d’abord perplexe, puis douloureux. Ces combats sont comme une effraction, un viol d’existence et de mémoire, la mienne et celle de mes proches, ma lignée, mes amis, mes voisins, mon pays. L’efficacité du procédé est infaillible, Chauvel a fait mouche.

 La méthode est loyale, le bidonnage expliqué. L’auteur superpose une image de guerre réelle avec une vue de Paris, il n’escamote pas le contexte authentique puisque les photos d’origine sont placées sous les tirages définitifs avec les commentaires afférents. Malgré cela, l’esprit demeure happé par ces visions fictives, la projection de soi en elles, persistante, au point que le reste de l’exposition paraît bien terne. Les prises aléatoires de Michael Wolf par le logiciel Google Street View, déshumanisées par l’hypertrophie des pixels dans les agrandissements, dénoncent les « agressions » quotidiennes des systèmes urbains de reconnaissance – fichage et quadrillage de tout et de n’importe quoi. Les photos d’archives de Paris Match, quant à elles, remémorent les événements parisiens spectaculaires – fusillades, attentats, émeutes, bastonnades – où les pavés ont volé, les voitures brûlé et le sang coulé. Les deux approches constituent un complément au travail central de Chauvel, un préambule puisé dans la réalité et un prolongement de la réflexion.

 Didactique, cette exposition l’est assurément. L’émotion se dissipe au profit d’un raisonnement qui, à son tour, déclenche une suite de constats ouverts à toutes les possibilités. Paris a déjà connu le pire et cette expérience ne l’immunise pas. Au nom de quelle faveur surnaturelle, de quelle suprématie rêvée, Paris serait-il épargné ? Les temps de paix n’ont jamais été très longs en France, il faut toujours que les instincts s’expriment, que l’ordre explose. Le « théâtre des opérations » peut s’installer en bas de chez soi, un jour, sans crier gare, et grand Guignol faire pleurer les enfants dans un Luco labouré de trous d’obus. Je force le trait, exprès, mais quel cuistre jurerait du contraire ? Les experts, peut-être, à force de se tromper. Ces photos raniment en effet des vérités premières que nous avons sans doute mises à l’écart trop vite. Comme l’humiliation de se faire envahir par des troupes arrogantes et sûres d’elles, d’être aux mains de puissances qui se partagent le magot, piétinent des peuples, une culture, un patrimoine, s’arrogent l’autorité d’une pensée vraie et sans appel. Ajoutons à cela combien il est facile de faire dire aux images ce que l’on veut, de truquer le réel, d’enfumer son monde. La propagande, la manipulation des foules, l’endoctrinement des consciences, l’idolâtrie d’un chef ou la diffusion de la terreur se mettent souvent en place par les images, la photographie. C’est un outil fabuleux, diaboliquement efficace.

 Cette présentation est une prise de conscience, probablement ponctuelle car le confort, les habitudes, les emmerdes, le mouvement quotidien éteignent vite les éclairs de lucidité qui nous traversent de temps à autre. Il serait absurde d’en être obsédé – autant se liquider tout de suite – car la vie et la peur ne font jamais bon ménage. C’est d’ailleurs ce qui me gêne un peu dans cette exposition : son sensationnalisme, son titre racoleur, son goût du traumatisme. L’abnégation d’un vieux briscard de la bourlingue qui témoigne pour le bien de l’humanité, le ton sentencieux d’un académicien – encore un ! – qui nous rappelle, le doigt levé et l’œil fixe, que « Paris est un volcan assoupi mais en activité », tout ce côté pontifiant et menaçant n’était pas nécessaire. Paris gronde, nous l’entendons, et il suffirait d’un rien pour que Paris s’embrase. Les photos extraordinaires de Chauvel en disent davantage que toutes les harangues et les leçons de morale de la terre. Après la rétine, elles se fixent à jamais dans la tête… et tu peux toujours causer.

 

« Peurs sur la ville. Photographies historiques, réelles et imaginaires. »

Guerre ici de Patrick Chauvel, Paris Street View de Michael Wolf et photographies d’archives de Paris Match.

Du 20 janvier au 17 avril 2011 à la Monnaie de Paris.

 

Photographies :

Le Panthéon, Patrick Chauvel, photomontage Paul Biota.

L’Assemblée nationale, Patrick Chauvel, photomontage Paul Biota.


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