jeudi 26 janvier - par pirate

Rango, lézard initiatique

Jusqu’ici Gore Verbinski s’était surtout distingué comme un bon faiseur, servant bien la soupe à ses vedettes. Que ce soit le Mexicain, polard pas trop mauvais qui se voulait original ou la série des Pirates des Caraïbes avec un Johnny Depp en plein numéro de cabotinage, le réalisateur avait le mérite de servir des scénarios pas trop bâclés, en développant un sens visuel plutôt élaboré pour de si grosses productions aussi normalement formatées que tout ce que fait Disney. Mais rien de très personnel ni de très notable, après tout le Pirate tient essentiellement sur le nombre de caméos possibles dans un même film, et le bagout de sa vedette. Avec un film d’animation, considérant le marché et où Pixard avait mis la barre jusqu’ici, on pouvait raisonnablement s’attendre à un bon petit film tout juste distrayant pour les mômes et les adolescents. D’autant que l’acteur principal, encore Johnny Depp en interprète du rôle-titre, ne cachait pas alors ses intentions d’apparaître dans des films que ses propres enfants puissent regarder. Comme beaucoup de comédiens n’ayant plus grand-chose à prouver, parvenu à une certaine renommé, Depp, comme De Niro ou Pacino, enquille les succès sans risque en se reposant sur un registre qu’il maîtrise -quoique Black Mass contredise cette assertion, mais ce dernier film fait un peu figure d'exception dans la carrière de l'acteur. Mais à la différence de ses confrères, Depp a visiblement encore quelques ambitions au-delà de son seul compte en banque, refusant de s’auto-parodier dans des rôles ayant fait sa réputation, comme De Niro en boss de la mafia ou Pacino en personnage border line. Et ici, pour commencer, en participant à un film d’animation s’adressant résolument aux adultes.

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Oui, dire que les mômes risquent de s'ennuyer avec ce film est une possibilité largement envisageable. Rien que le point de départ… Un pauvre caméléon esseulé s’inventant une vie de comédien faute d’avoir une vie tout court, nous ramène à des considérations d’adultes. Dans un décor qui renvoie au surréalisme pictural de Magritte et Dali, et avec des lignes de dialogues référant au théâtre, à Stanislavski, à la bonne construction d’une histoire. Et puis très vite notre caméléon voit sa vie littéralement basculer, éjecté dans le monde à la faveur d’un accident, conduit sur le chemin d’un voyage initiatique par un opossum écrasé et mystique, parti à la rencontre de l’Esprit du Far West …

 

Rango, mystical Far west

Les voyages mystiques, c’est le truc de Depp. Que ce soit dans The Brave, Dead man, Arizona Dream, ou Las Vegas Parano on ne compte pas les scènes oniriques où le personnage incarné par Depp découvre des vérités sur lui-même qui le révèle à une autre existence. D’ailleurs, si le film fait appel à de multiples références cinématographiques, avec en tête la Guerre des Etoiles, les films de Depp sont souvent cité, et justement ceux qui recouvre ce domaine. Tel plan du début est une référence à la tournée dans le désert de Las Vegas Parano (avec un Hunter Thomson en pleine montée d’acide) tel autre renvoie à Dead Man ou à Arizona Dream. L’imagination au pouvoir, tel pourrait être le credo de Depp, comme celui du film. Car c’est en s’imaginant une vie et un personnage que ce caméléon (une métaphore du métier de comédien justement) va devenir le héros qu’il croit ne pas être.

En effet, poussé par l’opossum, le pas encore Rango, va se joindre à Dirt, une ville de western, où toutes les créatures peuplant le désert forment une population hétéroclite de bouseux à fort accent, vivant comme on vivait dans l’ouest. Ignorant l’évolution du monde et sa marche, ce que n’ignore pas au contraire le maire de cette ville qui fera bientôt de Rango le nouveau sheriff. Une ville mise en coupe réglée et totalement dépendante de l’accès à l’eau. Eau qui deviendra très vite le cœur même des enjeux qui conduiront Rango vers son destin de héros malgré lui. Car au-delà d’un récit initiatique, ponctué par un cœur de chouettes Mariachi annonçant sa mort prochaine à chaque épisode, c’est une quête d’identité que poursuit notre Rango, lui le fabulateur et le comédien bientôt confronté aux limites de ses mensonges, et qui le pousseront à se transcender. Ceci après une rencontre toujours mystique, avec le fameux Esprit du Far West, Clint Eastwood himself habillé comme son personnage immortalisé par Sergio Leone, se baladant dans son caddie de golf, occupé avec un détecteur de métaux à ramasser des… hameçons.

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Depp, seconde carrière psyché.

L’humour du film fonctionne à plusieurs niveaux, clin d’œil référencé, comique de situation, le bagout naturel de son interprète, dont on devine volontiers quelques improvisations fantasques de son cru, et un solide goût pour le non-sens, les situations absurdes et hilarantes. Comme par exemple cette scène, où chaque mercredi avant d’aller chercher de l’eau, les habitants de Dirt se livrent à une danse absurde et millimétrée.

On le voit donc, c’est aux adultes et surtout à eux que s’adresse Rango, et aux adultes cinéphiles puisque on pourra compter dans la quantité de références empruntées, un hommage à Délivrance, Apocalypse Now, Star Wars, Chinatown (et à John Huston dans le film) ainsi que les films de Depp. Et surtout, bien entendu au western spaghetti puisque c’est là où va directement puiser toute l’imagerie et l’imaginaire du film. Qu’il s’agisse de la trame scénaristique où le héros se voit chasser de la ville et écrasé par les méchants, comme Eastwood dans Et pour quelques dollars de plus, ou dans la thématique même d’un Ouest mourant, devant laisser place à l’Amérique industrieuse et moderne. Thème notamment abordé dans Tom Horn ou la Horde Sauvage, mais également d’une manière plus détourné dans Il était une fois la Révolution. Rango est après tout le mariage entre Django et Ringo, deux personnages récurant du western, classique ou moderne.

Si Tim Burton fut sans doute le réalisateur attitré de la star dans la première partie de sa carrière. Celui qui lui a donné ses plus beaux rôles, et des personnages fabuleux comme Edward aux mains d’argent. Verbinski semble devenir celui de sa seconde partie. Une carrière qu’envisage sans doute Depp comme moins exigeante au sujet des personnages, mais toujours créative et barrée. Peut-être même plus personnelle qu’on ne le croit, puisque son univers et son jeu particuliers le suivent désormais dans tous ses films-à l'exception notable de Black Mass à nouveau. Ici il semble même avoir presque été coréalisé, et ce ne serait pas surprenant après trois collaborations avec le réalisateur sur des films à très gros budget. Comme des vacances que s’offriraient les deux en rendant hommage au cinéma en général et au western en particulier, aussi directement que l’a fait un Tarantino dans son Django ou un Sam Raimi dans Mort ou Vif. Et ceci avant la nouvelle franchise Lone Ranger. Où Depp joue évidemment l’indien Tonto (le sot en espagnol, qui est aussi le nom original du compagnon indien du justicier masqué) mais j'en reparlerais peut-être dans une autre chronique tant l'influence de l'acteur a finalemet plombé le film en bien à mon sens. Mais en attendant que dire de plus sinon... let's riiiiiide !

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4 réactions


  • LE CHAT LE CHAT 26 janvier 13:44

    ça se laisse regarder , mais c’est vrai que ce n’est pas pour les plus petits , mes petites filles ont tenu quand même 1/2 heure quand c’est passé sur Canal l’hiver dernier . j’aime bien ce Rango déjanté ,c’est vrai que la référence à Tarantino colle bien ( je me suis bien régalé ce week end avec 8 salopards )

    il y a néanmoins un message écologique , car la pénurie d’eau est avant tout causée par les humains qui pompent tout autour de Las Vegas


    • pirate pirate 26 janvier 13:55

      @LE CHAT
      En fait cette référence sur l’eau est emprunté au film Chinatown où l’eau est détourné au profit des orangeraie. Perso je suis pas fan des huis clos de Tarantino à l’exception de Reservoir Dog. Il en profite toujours pour produire des dialogues à rallonge, mais ce que j’aime bien dans les salopards c’est que finalement c’est une bataille à savoir qui sera le plus raciste et insultant pour l’autre, partant en plus du fait qu’il n’y a que des salopards dans cette auberge. Les bons et les méchants chez QT c’est une notion assez flou finalement sauf sans doute dans le soporifique Boulevard de la Mort qui répond juste à un archétype valable autant chez Russ Meyer que dans le moindre slasher.


    • LE CHAT LE CHAT 26 janvier 14:00

      @pirate
       Chinatown , où Nicholson se fait taillader le pif qu’il avait fourré là où il fallait pas ....

      Dans les Salopards , qu’est ce qu’il a morflé Kurt Russel ! il a une tête façon Sam le Pirate des looney tunes ! smiley


  • Raoul-Henri Raoul-Henri 28 janvier 18:47

    Vu grâce à votre publicité.

    Vous êtes passé à côté de la métaphore du film (ou n’en dites rien). L’eau est la monnaie ; d’ailleurs elle est est détenue à la banque. Ce film est l’allégorie d’une apocalypse lorsque l’eau (ou la monnaie) est délivrée du pouvoir centralisateur.


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