Trois nouvelles de Raymond Carver, respectivement tirées de Tais-toi, je t’en prie, Les Trois Roses jaunes et Les Vitamines du bonheur, aux Editions de l’Olivier.
« Tais-toi, je t’en prie »« Quand Ralph Wyman quitta la maison familiale pour la première fois, à l’âge de dix-huit ans, son père […] l’avertit que la vie était une affaire des plus sérieuses, une entreprise notoirement ardue, et néanmoins gratifiante, dans laquelle un jeune homme qui s’essaye à voler de ses propres ailes doit s’armer d’un grand courage et d’une vision claire de sa destinée : telle était la conviction du père de Ralph Wyman, et c’est en ces termes qu’il l’exprima. »
Après quelques années de désarroi sous l’égide de ces paroles creuses, Ralph trouve sa voie grâce à un (vrai) père spirituel, et choisit l’enseignement. Il étudie sérieusement, rencontre Marian. Devenus profs tous deux, ils se marient, s’installent en Californie du Nord, achètent une maison, ont deux enfants. Tout va bien sauf une question qui visite Ralph en pointillé. Un soir où il se sent particulièrement heureux, Marian lui avoue qu’elle a bien eu une aventure d’un soir avec un autre homme, ne faisant que confirmer ce que Ralph avait inconsciemment compris. Après des cris et des hurlements, hagard, il quitte la maison pour une errance nocturne dans la ville, ses pas le poussant (métaphoriquement) vers des quartiers où il n’est jamais allé. Il n’est plus lui-même, ou plutôt il devient lui-même, rejoignant dans une prise de conscience progressive et cataclysmique une intuition troublante qu’il avait eue durant son voyage de noces. Par paliers, il réalise que sa vie entière est en train de changer. Durant cette nuit, il est comme un homme sans peau que le moindre contact physique blesserait : « …la femme rejeta ses cheveux en arrière et ce geste emplit Ralph d’une terreur sans nom » « Quand Ralph poussa la porte, une sonnette tintinnabula et il faillit fondre en larmes », « Dans une vitrine, il aperçut des lavabos et des tubes coudés étalés sur une table, et cette vision lui fit monter les larmes aux yeux ».
Le lendemain matin, l'esprit vide, il rentre chez lui, et ne sait pas quoi faire. Il s’enferme dans la salle de bain pour ne pas voir sa femme. Pressante, elle veut entrer, n’arrête pas de lui parler. « Tais-toi, je t’en prie, tais-toi ! lui dit Ralph. » En l’évitant, il se réfugie dans la chambre et se couche.
« Il ferma brusquement les paupières, se retourna sur le flanc et à cet instant précis, Marian pénétra dans la pièce. Elle glissa une main sous les draps et lui caressa doucement le dos.
– Ralph, dit-elle.
En sentant ses doigts se poser sur lui, il s’était raidi. Peu à peu il s’abandonna. C’était plus facile de s’abandonner. La main de Marian escalada sa hanche, descendit vers son abdomen, et à présent elle pressait son corps contre lui, s’asseyait sur lui, allait et venait sur lui. En y repensant par la suite, il devait se dire qu’il s’était retenu aussi longtemps que c’était humainement possible. Et puis il se retourna vers elle. Il tournait sur lui-même, tournait avec une lenteur de rêve, tournait et tournait encore, émerveillé par les impossibles changements qu’il sentait remuer en lui. »
« Ma mère a fait ses paquets, elle est prête à partir. Mais le dimanche après-midi, au tout dernier moment, elle téléphone pour nous proposer de venir manger avec elle. »
L’ homme qui reçoit cet appel va alors songer à ce qui a poussé sa mère à quitter la Californie pour venir s’installer dans la même ville que lui l’année précédente, et ce qui la pousse à déménager encore une fois aujourd’hui, et sans cesse depuis des années, parfois jusqu’à deux fois par an. Il va se rappeler que cela a commencé avec le licenciement de son père, mais n’a pas cessé avec sa mort. Sa mère ne s’est fixé nulle part depuis, vivant continuellement dans ses cartons, réglant sans cesse des problèmes administratifs nés de ses perpétuels changements d’adresse, dans une fuite en avant sans but réel. Il va songer à quel point elle n’est jamais satisfaite d’aucun lieu, ni d’aucune personne (pas même de lui), ni de rien. Que peut-il faire, à part prendre sa tête dans ses mains, perdre le sommeil, avoir des pensées coupables quand elle lui dit qu’elle préfèrerait mourir que rester dans cette ville, ou lui conseiller de voir un psychiatre ? Il est impuissant à l’aider.
Elle repart et il pense que peut-être il ne la reverra plus, car lui ne retournera pas en Californie, lieu de tous ses malheurs passés.
« Et c’est vrai : elle va me manquer. C’est ma mère après tout, pourquoi est-ce qu’elle ne me manquerait pas ? Mais, Dieu me pardonne, je suis heureux aussi que le moment soit venu, et qu’elle s’en aille enfin. »
A quelques soirs de là, elle l’appelle de Californie où elle vient d’emménager (dans un appartement qu’elle avait déjà occupé). Il y a trop de pollen, trop de circulation, il fait trop chaud, sa logeuse n’est jamais disponible.
« -Tu es toujours là ? me dit ma mère. Mais dis quelque chose, voyons.
Je ne sais pas pourquoi, mais c’est à ce moment précis que me revient le terme d’affection dont mon père usait parfois quand il était gentil avec ma mère – et il l’était toujours quand il n’était pas saoul. C’était il y a longtemps, j’étais encore enfant, mais à chaque fois que je l’entendais parler comme ça, je me sentais mieux, j’avais moins peur, je voyais l’avenir sous des couleurs plus gaies. « Mon petit cœur » disait mon père. Oui, c’est comme ça qu’il l’appelait dans ces moments-là : « mon petit cœur ». Avec douceur. « Mon petit cœur, lui disait-il, si tu vas faire des courses, n’oublie pas de m’acheter des cigarettes. » Ou bien : « Alors, mon petit cœur, ça va mieux cette grippe ? » « Où as-tu rangé ma tasse, mon petit cœur ? »
Les mots me jaillissent des lèvres avant même que j’aie eu le temps de réfléchir à ce que j’allais dire après : « Mon petit cœur ». Je le répète une deuxième fois. Je l’appelle : « Mon petit cœur ». Je dis :
- Essaye de ne pas avoir peur, mon petit cœur.
Je dis à ma mère que je l’aime, je lui promets de lui écrire bientôt. Ensuite je lui dis au revoir et je raccroche. Un long moment je reste pétrifié sur place. Debout à la fenêtre, je promène mes yeux sur les maisons du voisinage. Pour la plupart, elles sont encore éclairées. Une auto quitte la rue et s’engage dans une allée. La lanterne de la véranda s’allume. La porte s’ouvre, et quelqu’un se poste sur la véranda pour attendre. »
« Carlyle était dans le pétrin. Il avait été dans le pétrin tout l’été, depuis que sa femme l’avait quitté, début juin. Jusqu’à ces dernier temps, quelques jours avant de reprendre ses cours au lycée, Carlyle n’avait pas eu besoin d’une nounou. La nounou, c’était lui. Tous les jours et toutes les nuits, il s’était occupé des enfants. Leur mère, leur avait-il dit, était partie pour un long voyage. »
Jusqu’à l’arrivée de Mrs Webster, la nouvelle va naviguer entre les problèmes de nounou et le retour sur cet étrange été. Carlyle n’a pas compris le sens de « une nouvelle vie bien à moi » que sa femme a dit avant de partir avec un collègue à lui, comme il ne comprend pas le sens des lettres qu’elle lui envoie (« vivre ma vie ») ou de ce qu’elle lui dit au téléphone, ces « divagations » : elle lui parle de son « karma », du sien et de celui de Carlyle qu’elle a « étudié » et qui va « s’améliorer ». Pour lui elle est en train de devenir folle. Elle ne veut pas que les enfants « oublient que leur mère est une artiste […] C’est important qu’ils ne l’oublient pas ». Il n’a pas compris ce départ soudain, car il aimait et se sentait aimé. Il passe chaque minute de l’été avec les enfants et quand ils dorment il pense qu’elle va revenir, et aussitôt : « Je ne veux plus jamais te revoir. Je ne te pardonnerai jamais, espèce de salope. Puis, une minute plus tard : Reviens, chérie, je t’en supplie. Je t’aime et j’ai besoin de toi. Et les enfants aussi. » Les enfants ne réclament pas leur mère, et parlent de moins en moins d’elle, couvés par ce père devenu Père-Mère.
Après quelques jours, Carlyle renvoie la nounou qu’il avait embauchée (une fille irresponsable qui l'a mis dans une colère noire). C’est alors que sa femme l’appelle et lui parle de Mrs Webster. Le soir même, Mrs Webster téléphone à Carlyle, et se présente chez lui le lendemain matin à sept heures. Dès lors, grâce à cette femme âgée, calme, solide, à la parole rare mais utile, Carlyle commence à revivre, libéré de l’angoisse de n’avoir personne de fiable pour ses enfants. La vie recoule progressivement dans ses veines. Il fait cours différemment, sort avec une collègue, comprend et accepte peu à peu que sa femme ne reviendra pas, cesse d’imaginer son retour.
Quelques semaines après l’arrivée de Mrs Webster, Carlyle tombe malade, courbatures, migraines, fièvre. Il reste alité plusieurs jours durant lesquels Mrs Webster s’occupe des enfants et de lui. Alors qu’il se remet un peu, il reçoit un appel de sa femme qui renforce sa conviction qu’elle est devenue folle, quelqu’un d’autre, inaccessible. C’est à ce moment que Mrs Webster lui annonce qu’elle et son mari partent s’installer dans l’Oregon, où vit le fils de Mr Webster, qui leur a fait une proposition intéressante que le vieux couple, aux faibles revenus, ne peut refuser. Pour la première fois Carlyle prononce alors devant Mrs Webster des phrases concernant sa femme. Puis il ressent le besoin de lui parler. Mrs Webster s’assoit et écoute, rejointe par les enfants qui s’allongent sur le tapis et finissent par sommeiller, puis par Mr Webster venu chercher son épouse. Au cours de ce moment, la gêne et la migraine de Carlyle s’évanouissent, et il raconte (à elle, pas à nous) l’histoire depuis le début, quand « Eileen avait dix-huit ans et lui dix-neuf, un garçon et une fille amoureux, fous d’amour. »
Sa fièvre aura été le signe précurseur et le symbole de cet accouchement douloureux, le signe aussi de son intuition du départ de Mrs Webster. Accouchement, passage, rendus possibles par Mrs Webster, qui aura joué auprès de l’homme Carlyle un rôle aussi important que celui joué auprès du père. Pour que ce qu’il a vécu puisse devenir une histoire, c’est-à-dire quelque chose de racontable et donc de « traversable », il fallait à Carlyle un autre. Mais pas n’importe quel autre. Ce sera Mrs Webster, qui après l’avoir rendu à la vie pourra le laisser et s’en aller.
« C’est alors, debout près de la fenêtre, qu’il sentit que quelque chose se terminait. Cela avait à voir avec Eileen et leur vie en commun. Lui avait-il jamais fait au revoir de la main ? Sans doute, bien sûr, il le savait, pourtant il n’arrivait pas à se rappeler avec exactitude. Mais il comprenait que c’était fini, et il se sentait capable de la laisser partir. Il était certain que leur vie commune s’était déroulée comme il venait de le raconter. Mais c’était quelque chose de passé. Et ce passé – bien que cela lui ait paru impossible et qu’il l’ait refusé de toutes ses forces – deviendrait maintenant une part de lui-même, comme tout ce qu’il avait laissé derrière lui.
Pendant que la camionnette démarrait en cahotant, il leur fit encore au revoir. Il vit le vieux couple se pencher vers lui en s’éloignant. Puis il baissa le bras et se tourna vers ses enfants. »