lundi 20 février - par Amaury Grandgil

Relire Yourcenar contre la sottise

"Je ne vis pas comme ils vivent, je n'aime pas comme ils aiment, je mourrai comme ils meurent" était sa devine toute empreinte de morale aristocratique au vrai sens du terme...

Face à la bassesse avérée d'une époque, il n'existe parfois pas de solution réelle, pas d'alternative tangible. La bêtise peut être trop forte, plus que le reste. Comment se heurter à la sottise à « front de taureau » ? C'est d'ailleurs déjà l'accepter souhaiter argumenter contre elle. Pourquoi alors ne pas se retirer dans une refuge propice et passer ses journées durant l'orage à lire les auteurs que l'on aime à l'abri du soleil sous les feuilles d'une branche propice.

En la matière, on en revient toujours à ses anciennes amours, ses anciennes passions à tort ou à raison. La nostalgie, le sentiment que l'on n'aimera jamais quelqu'un aussi bien. C'est idem en littérature où l'on relit des auteurs encore et encore, en redécouvrant encore et toujours quelque chose à chaque fois. Marguerite Yourcenar est de ce genre d'amour. Tant d'intelligence, tant de finesse, tant de culture ne peuvent laisser indifférents. Certes, elle a écrit et dit quelques sottises sur les bébés phoques entre autres ou le nécessaire malthusianisme à l'entendre mais c'est tellement infime dans son œuvre que cela n'a guère d'importance.

Des imbéciles, ils sont légions, se manifesteront peut-être pour s'étonner du fait qu'un réac indécrottable dans mon genre, du moins c'est ce qu'ils pensent, puisse se passionner pour une lesbienne très libertaire, très cosmopolite. Mais Yourcenar a beau invoquer le bouddhisme, se dire citoyenne du monde, parler du hasard de la naissance voire de son inconvénient, elle n'en est pas moins une des dernières incarnations de la civilisation française à son point le plus élevé.

Ne voir en elle qu'une vieille femme laide comme malheureusement Albert Cohen serait réducteur...

 Elle a également quelque chose de plus que les autres écrivains de langue française, ce côté très terrien, très incarné aussi. En regardant son entretien avec Pivot lors d'un « Apostrophes » spécial lui ayant été consacré on comprendra ce que je veux dire. Sa maison des « monts Désert » ressemblait à un de ces intérieurs flamands chaleureusement peints par Téniers ou Rubens. Ses bocaux, sa cheminée, son bureau avaient les mêmes teintes de bois clair ou de chair que ceux des toiles dites "de genre".

Quand elle l'oublie ce qui lui arrive parfois cela donnera de ses œuvres plus intellectualisantes et plus pénibles, les personnages et l'écriture ne lui servant alors que de prétextes, de pantins pour démontrer des thèses plus ou moins absconses, plus ou moins pontifiantes. Et elle a beaucoup de mal à comprendre la poésie qu'elle ne peut imaginer autrement que millimétrée, cadrée, rythmée. Quand elle se laisse aller à descendre de son piédestal de grande lettrée c'est beaucoup plus réussi, ainsi les traductions des "spirituals" de "Fleuve profond, sombre rivière" qui retranscrive pleinement l'âme des esclaves dans leurs chants.

Il fallait avoir quand même une sacrée personnalité pour écrire en prétendant se mettre à la place d'un empereur décédé il y a des siècles, et le faire avec un talent extraordinaire. Il fallait "en avoir" comme le dit l'expression. On peut avoir moins de tendresse pour 'l'Oeuvre au noir" qui est bien souvent moins bienveillante avec les êtres humains en général et ses personnages en particulier. Ce qui n'empêche pas cet ouvrage d'être néanmoins un autre chef d'oeuvre.

C'est curieusement lorsqu'elle reprend et développe des idées d'écriture de jeunesse que Yourcernar est à son zénith. Elle souhaitait raconter l'histoire de sa famille en l'inscrivant dans celle des Flandres depuis ses vingt ans, et le fait merveilleusement dans "Archives du Nord" et "Souvenirs pieux" où dominent la figure de son père mais également celle de sa mère, qui mourut alors qu'elle venait de naître. "Quoi l'éternité ?" est moins joyeux, plus sombre et aussi plus amer, narrant une blessure qui jamais ne se refermera même si elle affiche une sagesse apaisée et sereine, dégagée des contingences humaines alors que rien n'est plus faux.

En témoigne son amour d'une grande violence pour son Antinoüs, Jerry Wilson, un gigolo se faisant passer pour un cinéaste, un artiste, violent avec elle.

Avant de mourir elle fit un dernier pied de nez aux conventions sociales en étant élue à l'Académie Française et en négligeant de se faire coudre l'habit traditionnel. Pire encore elle s'abstint du discours d'éloge toujours un peu hypocrite de son prédécesseur. Elle mourra en revivant des moments de sa vie avec Michel de Crayencour son père, frissonnant de volupté un soir à l'Opéra, se promenant dans les ruines de la Villa Adriana. Demeurent ses livres...

 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen,

Amaury - Grandgil

illustration empruntée ici



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