mercredi 18 janvier - par pirate

Requiem pour un massacre

A 9 ans Elem Guermanovitch Klimov dut fuir Stalingrad sous les bombardements allemand, il se souvint toute sa vie de cette expérience. Toute la ville, même la Volga, en flamme, une certaine idée de l'enfer, de celle qui faisait dire à Ernest Wiechert dans Missa sine nomine que "les gens bien nés placent l'enfer dans l'au-delà" . De cette expérience en tant qu'enfant naitra le projet de Requiem pour un massacre (1984) le dernier film d'Elem Klimov. Il ne meurt pas après et ne renonce pas au cinéma : il a simplement tout donné et ne réussira jamais à faire mieux.

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De l’enfance à la folie

Le film suit un schéma classique d'initiation. L’histoire du jeune Flora qui veut partir à la guerre. Il ne sait guère pourquoi, on lui parle d’idéologie, de nazis contre communistes ; et de la guerre il ne sait rien. Seulement cet étrange avion dans le ciel comme un vautour bizarre et son fruit, un fusil enterré. Pour Klimov, c’était ça d’abord la guerre : il n’y avait plus que des fusils à manger. Et aussi les commissaires du peuple, grotesques, qui veulent vous entrainer dans une grande croisade, et un ennemi, inconnu, lointain, dont on ne sait rien sinon les uniformes volés sur les morts et dont se parent les partisans comme s’il s’agissait d’un folklore, une farce. Et la farce est cruelle.

C’est par la farce que l’enfant va rentrer dans cet univers. C’est le regard d’un enfant portant un casque allemand trop grand pour lui, c’est la résistance russe qui pose pour la photo, c’est la moustache hitlérienne sur le visage d’un officier russe volontairement grotesque. C’est cette jeune fille qu’il rencontre lors d’une scène de quasi-vaudeville, alors que Flora fait ses premiers pas comme soldat, qu’il monte la garde, complètement perdu dans ce qui ressemble à du scoutisme armé. Un enfant qui ne comprend pas les avertissements muets que lui lance la jeune fille, alors qu’il prend un bain au milieu d’une marmite, comme si on s’apprêtait à le manger. Qui simultanément découvre l’érotisme, la folie et la mort au cours d’une scène qui commence comme un conte, une échappée belle, et glisse lentement sur l’entrée concrète dans la guerre, la jeune fille prise de désespoir, Flora qui refuse de l’écouter, un bombardement, un parachutage, les soldats allemands qui envahissent la forêt.

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Un film qui vous mange cru

Klimov fait faire à son spectateur un exercice de mémoire. Puisque l’indicible et son expérience ne peuvent être ressenti par ceux qui ne l'ont pas vécu, c’est par nos souvenirs communs d’enfants qu’il nous conduit au cœur de l’enfer. Le jeu, le parfum de l’été, les premiers émois, les sensations physiques et sensuelles. Sensualité qu’il veillera toujours à garder tout au long du film, de sorte que ce qu’il nous montre nous en ressentons d'abord l’atroce obscénité. Mais c’est également par le renvoi permanent d’un symbole à un autre qu’il va nous emmener dans ce qui prend bientôt la forme d’un cauchemar halluciné. L’avion vautour qui plane, accompagné d’un son étrange, l’ibis dans le marais, symbole du passage de la vie à la mort. L’enfant et son casque trop grand qui renvoie à ce mannequin plus tard que les partisans fabriquent, à partir d’un manteau nazi et d’un crâne d’enfant, les mouches sur les poupées… Symbolisme qui tient d’autant plus de la figure cinématographique forte qu’il ramène au chamanisme sibérien et enfin au paganisme dont se réclamait la barbarie brune.

Mais cela n’aurait qu’un sens purement gratuit et cela ne serait qu’un exercice de cinéaste si, en réalité, chacun de ces moments clé du film ne révélait finalement la plus complète horreur. Quand Klimov filme un monceau de cadavres, il filme la viande crue et nue, il ne s’attarde même pas, il nous prend totalement par surprise, alors qu’on attendait l’horreur ailleurs, et nous laisse comme sa victime, Flora, paralysé par ce que nous voyons.

Et quand arrive le final, le dernier quart d’heure, c’est à une « fête » totalement insoutenable qu’il va nous convier, sans jamais, une seconde nous permettre de nous échapper, de nous dire qu’il ne s’agit que d’un film. Nous sommes avec les soudard allemands qui rotent et se saoulent, rient gras, au son de tyroliennes, tandis que leurs officiers raffinés dégustent des écrevisses ou dorlotent leurs animaux de compagnies, face à un bûcher fait d’enfants qu’on jette dans le feu comme des chaises, de femmes et d’hommes qui hurlent dans une église incendiée. Avec cette jeune fille que l’on traine par les cheveux, violée à tour de bras et qui revient, un sifflet entre les dents, les jambes couverte de son sang, les yeux ravagés par la folie. Nous serons avec les partisans et le procès improvisé qu’ils feront plus tard aux Allemands, et écouterons ce discours halluciné d’un nazi expliquant qu’il faut éliminer les inférieurs comme des cafards, en commençant par les enfants.

Mais Requiem pour un massacre, dont le titre original Idi i Smotri, vient et voit, emprunte selon son auteur à un passage de l’Apocalypse existe sans aucun doute également grâce à l’hallucinante performance de son acteur principal, le jeune interprète de Flora. Alexei Kravtchenko a 15 ans quand Klimov l’engage. Volontairement, il se sous-alimente pour donner à son personnage une fièvre intérieur qui confèrera à son visage de gamin celui d’un vieillard à mesure qu’il avance dans l’horreur.

Klimov est si inquiet de l’état de santé de Kravtchenko qu’il le fera suivre par un psychologue et un hypnotiseur durant le film, et le jeune acteur dont c’est le premier rôle prendra tous les risques, manquant de se noyer au cours de la scène du marais et de mourir écraser sous une vache quand celle-ci est tuée (réellement) par des balles allemandes. Une performance hors du commun dont il s’est apparemment remis, puisqu’il joue aujourd’hui dans de petites productions de film d’action russe. Reste qu’il n’y a aucune chance que le spectateur oublie un jour son visage, ou même les scènes auxquels Klimov nous convie. Car, bien au-delà d’un simple document sur la guerre que menèrent les nazis à l’Est ou d’un simple et énième film sur l’horreur, Requiem pour un massacrer va bien au-delà même de la seule expression filmique, tient à vrai dire moins du film que de l'expérience sensorielle, une expérience qui nous mange cru.

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Sans pitié ni excuses

Le titre de chef d’œuvre est bien souvent usurpé et laissé à l’appréciation de chacun. Pour avoir vu quantité de films j’aurais pu, avant celui-ci, l’attribuer à de nombreux grands films déjà reconnus comme tel. Mais justement il ne s’agit que de films, de fictions, dans lesquels un cinéphile pourra apprécier tel jeu d’acteur ou tel montage et estimer qu’il s’agit d’une pure idée de génie. Mais Klimov, qui expliquera plus tard qu’il n’a pas voulu tout montrer, a réalisé quelque chose d'inédit. Il donne vie, au sens premier, à ce qui pour la plupart d’entre nous n’est qu’un fait historique, ou tout au plus des images atroces d’archives de la guerre. Par le sensuel, par la mémoire, par l’onirisme et le symbolisme si chers au cinéma russe, il nous entraîne par la main dans un univers qui nous devient quasiment intime en concluant par cet incroyable message, qu’il faut tuer le Hitler en nous, qu’Hitler fut lui aussi un enfant, et que ce n’est pas l’enfant qu’il faut tuer, mais le monstre qui y sommeille. Il me faudra cinq visions de ce film pour parvenir à en faire une analyse plus ou moins détachée, et encore aujourd’hui, dix ans après, certaines images me restent gravées dans l’esprit. Alors oui, je crois que si un film mérite le nom de chef d’œuvre, c’est bien celui-ci. Cependant, si vous décidez de le regarder je ne vous conseillerais que trop d’être dans de bonnes dispositions, car vous n’en sortirez pas indemne.

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14 réactions


  • Jade4230 18 janvier 10:39

    @O’ Tipiak

    Hey piraaaaate t’as peur du grand méchant loup ou quoi ? Banane smiley smiley smiley


  • Jelena Jelena 18 janvier 11:12

    Déjà vu ce film... C’est sans aucun doute le film le plus réaliste sur ce que fut la SGM sur le front de l’Est (ou dans les Balkans ou « le climat » était grosso-modo le même).
     
    Vu que la France est un pays qui soutient « les banderistes ukrainiens », c’est un film qui devrait être diffusé sur TF1.


  • Elric de Melniboné Griffon Jaune 18 janvier 12:50

    @Abou antoun

    Fais pas ta pucelle motocycliste, viens lécher les babou ouch de la Fist Lady dans son #B53 du jour smiley


  • LE CHAT LE CHAT 18 janvier 13:10

    J’ai vu ce film russe il y a déjà très longtemps , c’est vrai qu’il est très réaliste !

    on peut reconnaitre aux russes de savoir faire de très bon films de guerre


    • pirate pirate 18 janvier 16:11

      @LE CHAT
      ça tombe mal ce n’est pas un film de guerre, un film de guerre c’est le un Pont trop loin, Sauver le soldat Ryan, Stalingrad, Fury ou quand les aigles attaquent. C’est un film sur la guerre comme Johnny Got his gun, Catch 21, Apocalypse Now ou les Visiteurs d’Elia Kazan. Et encore mieux c’est un film spécifique d’une sous catégorie spécifique, d’un film sur la guerre dans le cadre délimité d’une guerre précise, comme Apocalypse Now toujours, ou Johnny Got his gun encore, ou les Sentiers de la Gloire, Croix de Fer ou Outrage.

      désolé de la mise au point en forme de donnage de leçon mais quand je vois la médiocrité des commentaires j’espère seulement que ceux qui lisent sans rien dire en auront tiré un peu plus que « oh wé un bon ti’ film de guerre bin réaliste pour commencer la soirée avant le dernier star war »  smiley


    • MAIBORODA MAIBORODA 19 janvier 09:29

      @pirate

      largement approuvé.

  • Elric de Melniboné Griffon Jaune 18 janvier 16:45

    Ohhh hombre, t’es là ma First Fist Lady ?


  • Shawford Orange Skink 42 18 janvier 21:49

    Personne a vu passer Fier Atome ce soir ? smiley smiley smiley


  • GetREDy 18 janvier 22:24

    C’est effectivement un fait historique que l’armée allemande a commis ses pires atrocités durant ses offensives sur la population civile en Union Soviétique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les divisions allemandes lors de leur débacle faisaient tout leur possible pour plutot se rendre, s’il en avaient l’occasion, du coté américain sachant ce qu’il leur serai réservé dans le cas contraire.

    Si l’auteur a survécu durant son enfance au bombardement de Stalingrad on peut aisément comprendre ce qu’il a cherché á retransmettre dans ce film. Film d’ailleurs que je n’ai pas eu l’occasion de visionner mais que j’essaierai de me procurer.

    Petite parenthese, la bataille de Stalingrad a tenu une place toute particuliere durant de la 2eGM car elle a eu un impact psychologique et symbolique tres important dans les deux camps.

    Elle a permis pour la premiere fois de mettre fin au mythe de l’invincibilité allemande et celle-ci prit conscience que la victoire n’était plus possible á l’Est. D’un coté elle a gravement atteint le moral allemand dans son ensemble, et de l’autre elle a permis de galvaniser celui de l’armée rouge lui permettant de la mener a la victoire.

    Car ce sont bel et bien les russkoffs qui ont menés les teutons á la déconfiture et non les yankees comme on tente de nous le faire croire aujourd’hui.


  • QAmonBra QAmonBra 19 janvier 17:12

    Merci @ pirate pour le partage.

    Excellente initiative de proposer à AV la vision de ce film, je confirme que c’est le plus beau film sur l’absurdité, l’horreur et l’ignominie de la guerre qu’il m’a été donné de voir dans ma vie.

    La photographie, la musique, la poésie, les scènes et l’acteur principal de ce chef d’œuvre du cinéma russe, relèvent d’une prodigieuse maîtrise et m’ont longtemps « habité », car il est vrai que ce film ne vous laisse pas indemne et tue quelque chose de malsain en nous.

    En ce début du XXI siècle, où retentit à nouveau le sinistre bruit des bottes en Europe, si il y a bien un film a voir impérativement pour comprendre l’âme russe et la Russie d’aujourd’hui c’est bien celui là.


    • pirate pirate 19 janvier 17:26

      @QAmonBra
      MERCI !

      1) de partager mon avis au sujet de ce film
      2) surtout de laisser enfin un commentaire intelligent ici, les trolls c’est marrant un peu mais à force c’est déprimant.


  • Renaud Bouchard Renaud Bouchard 19 janvier 20:20

    Bonsoir à l’auteur.

    Bonne critique d’un film sur la guerre particulièrement remarquable et dont on ne sort pas indemne.
    A voir.
    Il n’y a pas de place pour dénigrer ce chef d’œuvre cinématographique.
    Ci-après, E. Klimov parle de son film :
    https://www.youtube.com/watch?v=VN9_r1NEnGM


    • pirate pirate 19 janvier 20:48

      @Renaud Bouchard
      merci, je note je regarderais plus tard smiley


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