Plusieurs raisons et non des moindres ont participé à la création de l’Union Européenne. Avançant à petits pas pragmatiques, celle-ci s’est dans un premier temps voulue comme une construction économique gérant l’acier, le charbon et une politique agricole commune. Ayant bouclé l’intégration de ces secteurs, sans toutefois limer les conditions disparates de par et d’autre des frontières de ses bassins miniers, ayant coordonné et modernisé la production agricole par des subventions importantes, elle pouvait se dire que ces petits pas à caractère économique avaient permis une adhésion citoyenne, un désir d’Europe qui parallèlement éloignait craintes (et souvenirs) traumatisants des deux guerres mondiales. L’Union des communautés européennes se transforma ainsi, par mutations successives, en Union Européenne, créant des nouvelles institutions, toujours en devenir, ayant comme objectif la gouvernance interne, sans toutefois toucher aux secteurs clé classiques de la Cité et qui concernent la justice sociale, l’harmonisation fiscale et judiciaire, la représentation.
Jusque là, comme dirait Godard, tout va bien (plus ou moins).
La création du parlement européen, décision se voulant avant tout symbolique, fini pourtant par le transformer en un acteur important (mais pas décisif) surtout après sa réforme ultime qui lui donnait un certain pouvoir sur le budget et la nomination des commissaires. Entre temps, l’élargissement vers les pays du sud européen et qui s’étaient débarrassés de leurs dictatures sans une aide décisive des pays membres du nord, prit la forme d’un acte politique à postériori : les dictatures en Grèce, en Espagne et au Portugal n’ayant pas été combattues tant qu’elles étaient là, il sembla évident que l’intégration de ces trois pays paraissait comme une prime à leur combat solitaire, mais aussi une garantie pour avoir sur ses flancs des régimes « raisonnables ». Ainsi, aux aspirations de la révolution des œillets on opposa le rêve européen, le PSOE fut financé et remis d’aplomb par la social-démocratie allemande et le Pasok antieuropéen fit taire son discours radical se transformant, dès sa victoire électorale, en gestionnaire des fonds de l’harmonisation européenne.
Jusque là, comme disait Godard, tout va bien (plus ou moins).
La gestion des grandes crises de l’époque, des plus lointaines (Afghanistan déjà) à celles situées au périmètre européen (Iran, territoires occupés, Liban, chute du mur de Berlin, guerres yougoslaves, Afrique centrale, etc.), soulignent essentiellement que le géant économique européen n’est qu’un empire suiviste, un nain politique miné par les politiques nationales des pays membre. Apparaît alors un dogme paradoxal, né sans doute de l’expérience acquise lors des premiers élargissements, celui de la globule blanche : les problèmes extérieurs (aux frontières européennes) on les intègre afin de les phagocyter. Cela permet par ailleurs de remettre aux calendes grecques les réformes politiques et de gouvernance interne, le bourgeonnement démocratique, et la mise en place d’une vision politique exclusive, basée sur la dérégulation du marché, et qui se conçoit comme la seule procédure technique des processus d’intégration. Elle sera déclinée par la Commission et portera sur tous les sujets de la vie économique, depuis la concentration des secteurs artisanaux et la disparition des petits et moyens acteurs (pêche par exemple) jusqu’à la privatisation au nom de la concurrence des secteurs stratégiques des Etats membres (énergie, transports, communications, etc.). Ce rouleau compresseur pérenne va de pair avec une politique de l’urgence, une sublimation du résultat éphémère, un argumentaire a - historique utilisant les deux, qui aboutit à l’intégration de tous les pays européens de l’ex bloc soviétique suivant le modèle de l’unification allemande. Comme si la symbolique (certes nécessaire à chaque acte politique) était plus importante que la gestion rationnelle d’un problème et l’évaluation des risques.
Ainsi, pour passer de la Communauté du charbon et de l’acier (1951) à l’UE (1993) il a fallut plus de quarante ans, mais moins de dix ans pour lui donner sa forme actuelle. Cet élargissement massif et précipité fut mené sans consultation du citoyen européen, justement à cause de cette culture de l’urgence, et du « dogme de la globule blanche ». Cependant, le citoyen dira non aux questions suivantes, presque à chaque fois qu’on le lui demandera son avis. Qu’à cela ne tienne, soit on lui redemande jusqu’à qu’il dise oui, soit, et c’est le plus commun, on s’abstient de le lui demander. L’Europe ne se pensant plus, elle présume que le citoyen européen ne pense pas non plus ou, pire, qu’il pense mal. Il est d’ailleurs significatif que le seul moment où l’Europe a du vaguement se définir, ce fut lors du débat concernant l’adhésion de la Turquie. Comme si elle allait de soit, qu’elle n’était plus que le produit d’une habitude paresseuse.
A partir de là, rien ne va plus comme dit le croupier du Grand Casino à Monte Carlo.
Peu importe le nombre de fois que l’on tourne la roue de la fortune, cette double dérive, (qui consiste d’une part à abandonner tout effort pour palier au déficit démocratique européen, et d’autre part à se penser plutôt qu’à gesticuler et à baptiser des détails pondus par les COREPER politique commune), se fixe invariablement sur le zéro. Par ailleurs, cette mise en cause du « vivre en commun » est systématiquement bafouée, aussi bien dans la gestion les problèmes externes à l’Union que pour ceux qui régissent la communauté des Etats – membre. Quand à la direction économique, elle apparaît comme magnétisée par le concept de la dérégulation, par la perte de toute solidarité communautaire et par le principe mégalomaniaque d’un euro – Superman et invariable auquel tout doit être sacrifié.
La crise grecque mettra à nu l’ensemble de ces défaillances structurelles : Les décisions, lentes contradictoires, aggravent la crise ; l’Europe ne parle plus dans un premier temps que par la voix du « couple » Franco-Allemand et finit par n’être plus que la voix de l’Allemagne ; la capitulation aux pressions du marché et de ses agences de notation est quasi - absolue ; dès lors que le premier grec conçoit un referendum il est traité comme un paria, chassé du pouvoir et remplacé par un technocrate docile. Il en va de même pour l’Italie quelque soit la forme institutionnelle que prennent ces « coups de force institutionnels » ; enfin, on demande à un pays membre d’inscrire à sa constitution l’aspect prioritaire du marché, aux dépends de tout un peuple, et on lui inflige un ultime chantage : son indépendance contre des aides financières.
Au delà de ces péripéties qui vacillent entre le burlesque et le drame, se dessine une Europe divisée, incapable, chaotique et qui cultive désormais les haines et les rancunes entre les peuples européens.
Il est donc légitime de se demander à quoi l’Europe sert-elle. Et que l’on ne réponde pas, à la manière du président de la république française, que sans elle cela serait pire. L’Europe a failli (en Grèce, en Hongrie, en Italie, en Irlande, en Espagne, au Portugal), au dicton latin Amicus certus in re incerta cernitur comme les démocraties qui la composent avaient failli pendant la longue décennie de la montée des fascismes.
Certes les Etats n’ont pas d’amis, certes l’Europe n’est pas une bande de copains, mais est-elle autre chose qu’une relative homogénéité de pensée renforçant l’Etat de droit, la justice et la démocratie ? Et si elle ne l’est pas, à quoi, une fois de plus, sert-elle ? A homogénéiser la TVA ? A sacrifier ses propres citoyens au marché ? A restreindre son rêve politique en une soit - disant « respectabilité » qui permet d’emprunter encore et toujours aux moindres frais au marché ?