samedi 10 septembre 2016 - par Serge ULESKI

« Ainsi soit-elle » de Benoîte Groult

 De la génération des féministes mariées et mères de famille - avant l’arrivée dans les années 90 de féministes sans enfant, sans mari, sans famille ni foyer -, Benoîte Groult, romancière et essayiste, figure du féminisme français, nous a quittés en juin dernier.

   De cette auteure, la lecture de « Ainsi soit-elle » publié en 1975 est plus que salutaire car cet ouvrage nous permet de réaliser d’où sont parties les féministes des années 60 et 70 ; d’où… dans le sens : à quelles conditions d’existence la femme qu’elle soit épouse, mère ou bien célibataire sans enfant, issue des classes populaires ou de la bourgeoisie, était rattachée.

La liste est longue des pourfendeurs de l’émancipation féminine, du XVIIIe au XXe siècles : Rousseau, Baudelaire, Nietzsche, Robespierre, Freud, Coubertin, Byron, Balzac, Charcot, Mirabeau, Talleyrand, Auguste Comte :

« On n’a rien tenté pour les femmes parce que chacune est isolée dans son foyer, isolée dans sa cellule familiale et dans l’amour de ses propres enfants. Et toutes ces solitudes additionnées ne font pas un mouvement homogène, seule force capable d’obtenir justice. De par le monde, si les femmes demeurent aujourd’hui encore la survivance la plus massive de l’asservissement humain, c’est qu’il reste facile d’exploiter chacune d’elles séparément. » 

 

 « Quand suis-je devenue féministe ? » s’interroge l’auteure au début de l'ouvrage : « Je ne m’en suis même pas aperçue. C’est arrivé beaucoup plus tard et sans doute parce que j’avais eu tant de mal à devenir féminine. Toute cette jeunesse paralysée par le trac de ne pas correspondre à la définition imposée, donc de ne pas trouver preneur, m’est remontée à la gorge quand j’ai vu la jeunesse de mes trois filles, leur liberté. La vie n’est pas devenue facile pour elles, bien sûr… Mais du moins les problèmes qu’elles rencontrent ne sont-ils plus liés à cette désespérante notion de « vraie femme », hors de laquelle il n’était pas de salut et qui exerce encore ses ravages aujourd’hui.  »

Quand Benoîte Groult est-elle donc devenue féministe ? Si l'auteure peine à répondre à cette question, en revanche, au cours de notre lecture, une remarque pourrait bel et bien fournir un début de réponse : le jour où elle s’est aperçue que le destin des femmes contrairement à celui des hommes, était toujours une fatalité biologique ou une vocation, c’est-à-dire quelque chose qu’il était interdit aux femmes de refuser.

 

  Transmettre la vie ne dispense pas de la vivre ! 

 

 Aux hommes qui s’interrogeaient dans les années 70 à propos du mouvement féministe, en ces termes « Mais qu’est-ce qui leur prend, soudain, aux femmes ? » Benoîte Groult n'avait qu'une réplique à leur adresser : « Il nous prend sans doute que nous en avons assez d’être des harkis et d’oublier notre vérité et nos intérêts pour servir celle et ceux des autres. Nous avons un immense retard à combler et un immense amour à partager non plus seulement avec les hommes mais avec toutes ces femmes refermées sur un secret qui n’a jamais intéressé personne et qu’elles sont en train de mettre au monde aujourd’hui très lentement dans la douleur, l’émerveillement et l’amitié. »

 

       "Aimer un être, c‘est tout simplement reconnaître qu’il existe autant que vous" de la philosophe Simone Weil, décédée en 1943.

 

 Combien sommes-nous à savoir que la Révolution française n’a pas amélioré la condition féminine (1) ? Assurément, elle n’a pas fait de la femme une citoyenne à part entière. Un décret du 24 mai 1795 le confirme : « Toutes les femmes se retireront jusqu’à ce qu’autrement soit ordonné en leurs domiciles respectifs. Toutes celles qui seront trouvées attroupées dans les rues au-dessus du nombre de cinq seront dispersées par la force armée et mises en état d’arrestation. »

 

 Benoîte Groult a quelques mots à nous dire sur la galanterie française qu’elle qualifie d’attrape nigaud(e)s car enfin, avez-vous déjà vu un homme prendre la valise d’une femme moche ?

 « Que l’on nous fasse grâce de la galanterie ! » exhorte Benoîte Groult, d’autant plus qu’il ne s’agit que d’une manifestation de l’instinct sexuel. »

 

 L’Antiquité - Egypte, Grèce et Rome -, aura finalement mieux traité la femme que la relève chrétienne avec l’Eglise comme dépositaire, notamment en ce qui concerne la maternité et les conditions de l’accouchement : la vie de la mère sera préservée sous l’antiquité, sacrifiée sous l’ère chrétienne – cette « flaque sombre » qu’est la femme -, après des heures de charcutage comme autant de supplices sanglants à coups de crochet de rétameur. Il leur fallut attendre mille ans pour être délivrées de ce joug, à partir du XVIe siècle, tout en n’étant pas au bout de leur peine pour autant.

 Respect mystificateur ou injure, passant sans transition de la mère à la putain, au cours de ces derniers siècles, difficile de ne pas être d'accord avec l'auteure lorsqu'elle affirme que l’homme au masculin n’a jamais été autant insulté que la femme, excepté peut-être l’homme noir.

Aussi, contrebalançant les droits que les femmes venaient d’acquérir par l’avilissement, la souillure et la torture - la cruauté, comble de l’amour, censée répondre à la nature profonde de la femme et de l’homme : masochisme de l’une et agressivité naturelle de l’autre -, c’est alors qu’arriva le culte de Sade et le snobisme de ce culte (comme si Freud n’avait pas suffi !) avec des auteurs cravatés, à la fois proxénètes et clients tels que Henry Miller, Norman Mailer, Georges Bataille, Michel Leiris, Barthes et Sollers si justement qualifiés par Benoîte Groult de « pseudo-révolutionnaires » et de « pseudo-modernes » : en effet, leurs contributions s’articulèrent autour de la plus classique des régressions sadico-anales. Quant à la Révolution que ces mœurs étaient censés faire advenir, on sait aujourd’hui ce qu’il faut en penser : une fois que la sirène de l’usine a retenti à 17H, c’est le proxénétisme qui prend le relais d’une lutte des classes partie se reposer : il est vrai… à chaque jour suffit sa peine.

 

 Dans cet ouvrage, Benoîte Groult nous rappelle que l’oppression féminine s’est toujours fondée sur des mensonges ; elle n’hésitera pas non plus à préciser que la démolition de la sexualité chez la femme a été souvent confondue avec la vertu. Aussi, on n’oubliera pas de sitôt, pour l’avoir lue et relue à plusieurs reprises, cette citation de l’ethnologue Germaine Tillon : «  Il n’existe nulle part un malheur étanche uniquement féminin ni un avilissement qui blesse les filles sans éclabousser les pères, ou les mères sans atteindre les fils.  » Et puis celle-ci aussi, complémentaire, de Dominique Fernandez : « Les femmes écrasées fabriquent des sous-hommes vaniteux et irresponsables et ensemble ils constituent les supports d’une société dont les unités augmentent en nombre et diminuent en qualité. »

 Si l’on admet avec Germaine Greer que la violence masculine est le facteur fondamental de la dégradation des rapports humains… Benoîte Groult précise que « L’histoire nous prouve qu’on n’extirpera pas plus le sexisme que le racisme. Dans les ex-colonies d’Afrique, les Noirs n’ont pas réussi à rendre les Blancs moins racistes, ils se sont tout simplement soustraits (en partie, en toute petite partie seulement ! Hélas !… ndlr) à leur pouvoir. De la même façon, il faut que les femmes enlèvent aux hommes le pouvoir de leur nuire.  »

Le verdict est donc sans appel : celles qui s’imaginent encore pouvoir manœuvrer le monde et y faire leur chemin par la séduction (et la putasserie), sont des imbéciles aux tactiques d’esclave. Il est vrai que « la solidarité est une notion neuve pour les femmes si longtemps sorties de la maison d’un père pour entrer dans celle d’un mari. » précise une Benoîte Groult lucide.

Quarante ans après la parution de "Ainsi soit-elle", chez les Verts, l'affaire Maupin, cet iceberg dont on aperçoit à peine la partie émergée, nous le rappelle cruellement.

 Au cours des 200 pages qui compte cet ouvrage, Benoite Groult n'aura de cesse de démontrer, page après page, avec minutie, à quel point « le langage nous contraint à mal penser » tout en reconnaissant dès 1975 que le salut des femmes ne viendra que d’elles-mêmes après une prise de conscience de la nécessité d’une lutte spécifique :

 «  Il nous faut cesser d’avoir peur du mot féministe auquel on a habilement réussi à donner une nuance si péjorative que personne n’ose plus se poser en défenseur des femmes sous peine de mériter cette étiquette. Insérer le malaise et les craintes des femmes dans un sentiment commun de leur oppression dans la société, c’est précisément ce qui constitue l’indispensable prise de conscience. »

 

 

1 – On aura une pensée pour Olympe de Gouges guillotinée à Paris le 3 novembre 1793, femme de lettres française, devenue femme politique. Elle est considérée comme une des pionnières du féminisme français. Auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle a laissé de nombreux écrits en faveur des droits civils et politiques des femmes et de l’abolition de l’esclavage des Noirs.

 



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