On est tellement obnubilés parfois par
ce qui se passe sous nos pieds que l’on en finit par oublier ce qui
se trame plus haut. Ce n’est peut-être pas aussi primordial parfois, mais l’importance des choses ne se mesure pas à l’immédiateté d’un événement.
Le 24 Aout 2006, la vénérable Union Astronomique Internationale a donné le plus gros coup de pied dans une fourmilière qui puisse exister en définissant plus précisément ce qu’est une planète. Mais la définition donnée déclassait Pluton du rang de planète au stade de « planète naine ».
Depuis ce jour, l’ UAI est scindée en deux camps irréconciliables. Ceux qui sont d’accord avec cette décision, et ceux qui sont contre. On est loin du conflit israélo-palestinien, mais depuis cette décision, l’assemblée générale de l’ UAI (qui se déroule tous les trois ans) est plus fortement animée qu’à l’ordinaire.
Que le Système Solaire compte 8 ou 9 planètes, ce décompte ne prend pas en compte les innombrables autres corps qui orbitent autour du Soleil. Se crêper le chignon à ce sujet est donc fallacieux et inutile, d’autant plus qu’il est évident qu’un système à 9 planètes, c’est quand même plus sexy qu’avec huit seulement.

Nul ne sait, et nul ne saura jamais qui aura vu et baptisé pour la première fois les corps qui, dans le ciel nocturne, s’obstinent à changer de place chaque soir ou presque.
C’est cette particularité qui a fait que l’on nomme « planète » les corps massifs du Système. Le mot vient du grec « πλανήτης » (planetès), que l’on peut traduire par « astre errant ».
La définition actuelle précise que l’objet doit être de forme sphérique et être en orbite directement autour de l’étoile centrale. L’objet doit aussi avoir nettoyé les orbites proches des corps plus petits. C’est ce point qui a provoqué le déclassement de Pluton. Les détracteurs soulignent que Mars, Neptune et Jupiter sont accompagnées sur leurs orbites d’astéroïdes situés sur les Points de Lagrange de leurs orbites. Donc en toute logique, Jupiter, Neptune et Mars ne devraient plus porter le nom de planètes. Inutile de dire que la prochaine assemblée s’annonce encore agitée...

Le Point de Lagrange est un point sur une orbite ou un corps est en équilibre stable avec la planète et l’étoile centrale. Les gros corps célestes peuvent en revanche perturber ces points. La proximité du Soleil fait que Mercure, Vénus et la Terre n’ont pas de Troyens. Jupiter perturbe les Points des orbites de Saturne et d’ Uranus.
Dès l’origine des observation astronomiques, les Hommes ont su que ces corps étaient particuliers. Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne ont donc été baptisés des noms des Dieux les plus importants du panthéon romain. Ces corps sont tous visibles à l’oeil nu, dans des conditions de facilité différentes cependant : la légende prétend que Copernic n’a jamais, en dépit de ses efforts, pu voir Mercure de ses propres yeux, tellement ce corps est difficile d’accès en raison de sa grande proximité avec le Soleil.
Les Anciens savaient que ces corps avaient quelque chose de particulier, car ils se mouvaient sur la voute céleste, au contraire des autres étoiles (nous savons désormais que cela est faux. Les étoiles se déplacent, mais trop lentement pour être discernable sur le temps d’une vie humaine). Pour expliquer leur mouvement, quantité de théories furent émises. Toutes étaient fausses car elles se basaient sur le fait que Terre était au centre du système, et que tout tournait autour, y compris le Soleil. Afin de tenir compte des variations entre les positions prévisionnelles et les observations effectuées, le système ptolémicien ( du nom d’un célèbre astronome égyptien ) se précisa et se compliqua à l’extrême. La découverte de corps erratiques lumineux (les comètes), ainsi que l’observation ponctuelle de nova stellae (des novae ou des supernovas), finit, au fil des siècles, à faire comprendre aux scientifiques occidentaux que le modèle ptolémicien, soutenu bec et ongles par l’Eglise Catholique, était faux. Si les premiers courageux obstinés à tenir tête à Rome furent brûlés vifs ou forcés de se dédire publiquement sous la menace du bourreau, vint enfin le temps de la Raison.
Galilée fut le premier à démontrer, par l’existence même des satellites de Jupiter, que le système de Ptolémée ne correspondait pas à la vérité. Copernic, Kepler et d’autres trouvèrent les règles mathématiques et géométriques qui expliquaient comment le Système tournait rond.
Mais la grande révolution eu lieu en 1781, quand l’astronome anglais William Herschell annonça officiellement qu’un septième corps massif existait dans le ciel nocturne.
Aucune raison n’existait quant à la recherche d’une nouvelle planète. D’ailleurs, personne ne recherchait une nouvelle planète. Uranus ( que Herschell pensa baptiser au départ Georgium Sidus, en l’honneur du roi anglais Georges III ) ne fut d’ailleurs officiellement considérée comme étant une planète qu’en 1783 : Herschell voulait être sûr et certain qu’il n’avait pas observé une nébuleuse ou une comète. L’anglais a eu de la chance à ce sujet : la compilation des relevés astronomiques montra qu’en 1690, Titius Bode la repéra et la catalogua comme étant une étoile, 34 Tauri.

La découverte fut une véritable bombe dans le milieu de l’époque, et une tombe pour l’astrologie, qui se basait visiblement sur un système faux.
Mais très vite, Uranus donna des sueurs froides aux astronomes, et pas seulement en raison de sa récupération douteuse par les chansonniers. La planète parcourait son orbite de 84 ans de plus en loin de sa position prévisionnelle. Les astronomes se demandèrent alors si les Lois de Kepler et de Newton s’appliquaient aussi loin du Soleil. D’autres misèrent sur des perturbations originaires d’un autre corps massif, non encore découvert. Si une septième planète existait, il n’y avait aucune raison pour interdire la présence d’un huitième corps.
Une recherche mathématique s’enclencha alors. En France, en Angleterre, en Allemagne ou en Pologne, les astronomes calculèrent à la main les caractéristiques d’un tel corps, ainsi que sa position prévisionnelle. C’est le français Urbain Le Verrier qui le premier franchit la ligne d’arrivée en 1846. L’astronome prussien Galle ( ses collègues français se fichant totalement d’une telle course, Le Verrier préfère s’adresser, avec raison, à un ami personnel ) confirme optiquement l’existence d’un huitième corps massif, très près de l’endroit indiqué. Le pauvre astronome anglais Adams perdra la course à cause d’une rivalité professionnelle qui lui fera perdre un an sur le planning de son travail. Sans cela, il l’aurait emporté : des carnets mentionnent une observation antérieure, mais la publication scientifique fait seule foi, et Le Verrier devient le découvreur officiel de Neptune. Par la suite, Adams et Le Verrier deviendront de bons amis. Enfin, il sera démontré que Galilée avait aussi observé Neptune deux siècles avant tout le monde, mais qu’il la considéra, tel Titius Bode avec Uranus, aussi comme étant une étoile.
Le champagne aura à peine le temps d’être cuvé que les astronomes constatent avec un mélange de dépit et d’ excitation que Neptune, à l’image d’Uranus, n’en fait qu’à sa tête sur son orbite. La course à la neuvième planète est immédiatement lancée.
Bien des astronomes tentent de démontrer que leurs calculs sont bons, mais aucune trace d’un neuvième corps massif ne se révèle. Le recours systématique à la photographie permet de repérer plus facilement les déplacements de corps célestes mais la chasse reste infructueuse jusqu’en 1930.

La ceinture de Kuipert est sans doute un résidu de l’ Anneau planétaire, datant de la formation du Système.
Percival Lowell, un ancien homme d’affaires parti à la retraite une fois fortune faite, se piqua d’astronomie et décida de se lancer dans la course à la neuvième planète. Il se fait construire un observatoire en Arizona en 1894, qu’il dédie entièrement à la traque. De 1905 à 1916, il lance des campagnes photographiques afin de découvrir le corps caché, mais toutes sont des échecs. Il meurt cette année là, mais par testament, il laisse à sa femme de quoi chercher. Cette dernière confie les clés de l’observatoire à son beau-frère, qui engage Clyde Tombaugh, un astronome réputé de l’époque. Son apport est très important : il corrige de nombreuses erreurs de conceptions de l’observatoire qui rendaient nombre de clichés peu exploitables. Les campagnes de prises de vue se succèdent et finissent par porter leurs fruits. Le 13 mars 1930, la nouvelle est diffusée. Pour rendre hommage à Lowell, la planète est baptisée Pluton (ses deux premières lettres reprenant les initiales).
Très vite pourtant, les astronomes constatent que les choses ne sont pas aussi claires que ça : Lowell s’attendait à trouver un corps faisant les 2/5è de la masse de Neptune, orbitant à 47 UA du soleil, tournant autour en 320 ans à peu près ( l’ Unité Astronomique est égale au rayon moyen de l’orbite terrestre, soit à peu près 150 000 000 kilomètres).
Or on en est loin : Pluton semble ne faire que 3000 km de diamètre. Son orbite est assez inclinée par rapport aux autres corps du Système Solaire, et très excentrique : son orbite la fait passer entre 30 et 49 UA autour du Soleil !
Sa masse apparaît comme étant trop faible pour perturber l’orbite de Neptune. La réponse au problème est donnée en fait dans les années 70 : la masse même de Neptune avait été surévaluée, ce qui induisait que les calculs de trajectoires étaient faux. Les corrections apportées cadraient avec les nouvelles mesures : les astronomes en déduisirent qu’aucun corps massif supplémentaire ne trainait dans les parages.

Pour autant, les astronomes ne pensaient pas que l’espace était vide ou presque au delà de Neptune. Kuipert, un astronome néerlandais (par la suite naturalisé américain), postula l’existence dans le passé de résidus glacés d’eau et de méthane, issus de la formation du Système, sous forme d’un gigantesque anneau, semblable à la ceinture d’astéroïdes qui existent entre Mars et Jupiter. Cet anneau aurait été dispersé au fil des siècles par l’influence de Pluton. Mais les nouvelles mesures sur la planète ne lui donnant plus que 2300 kilomètres de diamètre, les successeurs de Kuipert postulèrent que cette ceinture existait toujours. La découverte de Chiron, une comète qui orbite entre Saturne et Uranus, en apporta une preuve supplémentaire : son orbite était trop instable pour permettre une longévité supérieure à 2 000 ans sur cette trajectoires. Chiron était un corps récent. La thèse se développa alors que les comètes à faible périodicité (moins de 200 ans entre chaque passage, comme la comète de Halley) venaient de la ceinture de Kuipert. En 1992, les progrès accomplis en optique permirent de localiser et de suivre les premiers objets de cette ceinture. Certains se révélèrent si gros par rapport à Pluton (parfois même plus gros encore) que le statut de planète de cette dernière commença à être remis en question : Pluton ne serait qu’un objet kuiperien parmi les autres. Et soit il fallait compter les autres corps sphériques de la région comme étant des planètes, soit il fallait déclasser Pluton. Un compromis fut trouvé par la création de la catégorie des « planètes naines ».

Une vue des objets les plus importants découverts. Eris ne fait pas partie de la ceinture de Kuipert, mais il y a été formé et orbite tout proche. De même, l’étude de sa composition a permis de montrer que Triton, le plus gros satellite de Neptune, en était aussi issu avant de se faire capturer par la planète géante.
Plus gros objet de la zone, Eris orbite sagement entre 40 et 97 UA de la Terre, faisant un tour complet en 550 ans. Ses 2 400 km de diamètre lui permettent de passer juste devant Pluton en taille. Il n’est toutefois pas l’objet le plus lointain. Le corps (87269) 2000 OO orbite jusqu’à 1 000 UA du soleil. Un conseil : ne demandez pas à un astronome de donner un nom à votre enfant...
Plus loin encore, se trouve, à 50 000 UA du Soleil ( ou 0,8 année lumière), le gigantesque nuage de Oort. Ce nuage est composé de blocs de roche, d’eau et de gaz gelés. Leur température est proche du Zéro absolu ( - 270 ° ). Ces blocs orbitent en des temps proches du million d’années. Parfois, le passage d’un objet (planète solitaire, étoile proche) perturbe les objets qui soit sont éjectés dans l’espace interstellaire, soit sont précipités vers le Système interne. S’approchant de plus en plus du Soleil, leur eau et gaz gelés se subliment et forment une longue traine derrière eux dès lors que l’orbite de Mars est franchie. Ces comètes soit plongent dans le Soleil, soit sont éjectées pour l’éternité hors des limites et partent se perdre dans la Galaxie. Rarement, elles restent captives du Soleil mais leur périodicité se compte alors en milliers d’années : la comète West, observée en 1975, ne reviendra que dans 559 000 ans. Et si les calculs sont exacts, la comète C/1992 J1 ne reviendra que dans 22 millions d’années. Une paille...

Le nuage est sensible au passage d’autres étoiles. Si Beta Persei (Algol) a frôlé notre Soleil il y a 7 millions d’années, Gliese 710 sera assez proche du Soleil pour perturber le nuage et déclencher une nouvelle pluie de comètes. Mais ce sera dans 1,4 million d’années. Pas en 2012...
On en sait beaucoup plus désormais sur les confins du Système. Le temps est loin ou Herschell ne s’imaginait avoir découvert qu’une nouvelle nébuleuse. La recherche se poursuit actuellement car les astronomes s’attendent à de nouvelles surprises dans ces confins gelés.
Mais nous verrons qu’à force de chercher ce que l’on veut voir, on finit par trouver ce qui n’existe pas...