vendredi 24 mars - par VICTOR Ayoli

Déchets nucléaires : les approches opposées de l’Allemagne et de la France

Le problème des déchets de l'industrie nucléaire déchaine des passions aussi bien en France qu'en Allemagne. Chez nos voisins – qui sont en pleine transition énergétique, avec l'arrêt progressif de toutes les centrales - le parlement fédéral a établi des règles : le choix d'un site de stockage des déchets nucléaires sera scientifique et sa recherche s'étendra jusqu'à 2030. La ministre de l'environnement allemand a été sans ambigüité : « Les déchets nucléaire doivent être tenus hors de l'environnement pendant un million d'année. Ce qui montre de manière explicite à quel point le recours à l'énergie nucléaire a été une erreur. »

Les lieux de stockage actuels sont en piètre état. Un des principaux centres de stockage du pays, « Asse II », en Basse-Saxe, a du être évacué : en 2008, la presse allemande révélait la pénétration de près de 12 000 litres d’eau par jour dans la roche saline, ayant provoqué des effondrements de galeries. Des barils seraient même endommagés.

Mais c’est surtout l’ancienne mine de sel de Gorleben, également en Basse-Saxe et longtemps considérée comme le site de stockage idéal, qui cristallise les passions. Cette petite commune de 634 habitants située dans le nord-est de l’Allemagne est devenue le symbole même de la lutte anti-nucléaire, des militants campants même sur les voies ferrées amenant les déchets. C'est une véritable poudrière politique que l’actuel gouvernement veut neutraliser avec son projet de loi.

En cas de problèmes, les déchets doivent pouvoir être récupérés sur une durée de 500 ans. Le gouvernement estime à 2000 le nombre de « castors », ces conteneurs spéciaux devant être stockés. Mais personne n'en veut…

En France, le puissant lobby des nucléo-nuisibles sévit avec d'autant plus de virulence que leur cause recule dans l'opinion. Ainsi la justice a débouté jeudi en appel les antinucléaires qui demandaient la condamnation de l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Ces associations demandaient à la justice civile de condamner l'Andra pour avoir dissimulé et sous-estimé la présence d’une nappe phréatique présentant un intérêt particulier pour la géothermie. L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) exclut en effet ce genre d’action en France lorsque cela peut représenter un intérêt particulier pour la géothermie. Jeudi, la cour a pourtant confirmé le premier jugement et estimé que les demandes de ces collectifs étaient bien recevables, mais les a déboutées car « l'examen attentif de leur argumentation ne permet pas de caractériser contre l'Andra la moindre faute. » Une victoire pour l'Agence nationale empêtrée dans de nombreuses procédures engagées par les opposants à son projet. Ceux-ci ne s’interdisent pas dans un avenir proche de saisir la Cour de cassation pour obtenir gain de cause.

Contrairement à ce qui se passe maintenant en Allemagne (recherche d'un site sur le strict critère scientifique), chez nous les nucléocrates n’ont pas choisi le site de Bure sur le critère technique de sa structure géologique, ce qui aurait été au moins scientifiquement honnête, mais sur un critère « d’acceptabilité par la population » ! Une population, ou plutôt des élus, des collectivités locales achetées à grands coups de subventions.

Le pognon – le nôtre ! - coule à flot dans le milieu nucléaire. La première estimation du projet de Bure, d’environ 15 milliards d’euros, a fait l’objet d’une « actualisation suite à l’approfondissement du travail technique ». La Cour des Comptes jugeait elle de son côté, dès 2009, que le coût pourrait atteindre près de 35 milliards d’euros. Bonjour la fiabilité !

La nocivité des nucléocrates se retrouve aussi dans un rapport publié par l’OPECST (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologique), officine chargé d’informer le Parlement, qui préconise le stockage géologique profond, la valorisation et le recyclage des déchets radioactifs. Un rapport très favorable aux grands acteurs industriels du secteur.

Ce nouveau rapport de l’OPECST propose de "récupérer les matières énergétiques présentes dans les combustibles usés" pour les réutiliser, à court terme, dans les ERP, les réacteurs à eau pressurisée, dont le parc naturel actuel est doté. Ou, à long terme, de les recycler dans de nouveaux types de réacteur dits "à neutrons rapides". Ce qui implique évidemment l'abandon de la sortie du nucléaire...

Les ONG qui militent contre l’utilisation de l’atome dénoncent la partialité des deux députés ayant piloté sa rédaction, le député PS Christian Bataille et le sénateur UDI Christian Namy. Bataille, on le connaît bien, c'est le fer de lance du lobby nucléaire. Estampillé "nucléocrate" par l’ONG Sortir du nucléaire, il est à l’origine de la loi de 1991, une nouvelle fois votée en 2006, sur les déchets radioactifs. Il a organisé des colloques à l’Assemblée sponsorisés par… Areva, le spécialiste du combustible et du retraitement des déchets nucléaires, BNFL, son concurrent britannique, ou encore l’ANDRA, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs ! Bonjour l'impartialité ! Tiens, au fait, il vient de rejoindre le clan des Macroniens...

Bure, késako ? Il s’agit de créer un centre de stockage des déchets atomiques résultant de l’activité des centrales électronucléaires. Pour ce faire, l’ANDRA (l’organisme en charge de cette réalisation) doit creuser dans le sous-sol argileux de Bure (petite localité de Lorraine) des puits d’accès, des galeries de circulation et des loges où seront entreposés pour des millénaires et des millénaires des conteneurs d’acier emplis des déchets nucléaires vitrifiés. A charge pour l’Andra de faire en sorte que ce stockage soit réversible, c’est-à-dire que – si l’avancement de la science le permet dans l’avenir – ces colis soient récupérables ! Ce qui n’est pas évident comme l’a montré un incendie dans une installation similaire aux États-Unis…

Bure, 93 habitants… C'est dans ce petit village de l'Est que l’État envisage de créer cette poubelle nucléaire. Poubelle où seront stockés – si le projet voit le jour - jusqu’à 80 000 m3 de déchets radioactifs ayant une durée de vie estimée entre quelques milliers d’années et plusieurs centaines de milliers d’années. Ces "colis" seront enfouis dans des couches d’argile, à 500 mètres sous terre, pendant au moins 120 ans. S'ils ne représenteront que 0,2 % du volume des déchets nucléaires produits, ils concentreront 98 % de la radioactivité émise par ces résidus.

Rien d'équivalent n'existe dans le monde. En Allemagne, ça vire au désastre. Aux États-Unis, c'est pareil avec les déboires à Yucca Mountains.

Au fait, ces déchets, où sont-ils actuellement ? Les plus radioactifs d'entre eux se trouvent à La Hague, Marcoule et Cadarache. Dans de simples bidons métalliques…

 

Sources :

http://www.humanite.fr/nucleaire-les-opposants-au-projet-cigeo-deboute-devant-la-justice-633875

http://www.la-croix.com/Actualite/Economie-Entreprises/Economie/Le-stockage-des-dechets-radioactifs-en-Allemagne-vire-au-desastre-_NG_-2010-02-08-546433

http://www.novethic.fr/lapres-petrole/energie-nucleaire/isr-rse/etats-unis-ou-stocker-les-dechets-nucleaires-a-haute-valeur-radioactive-142919.html

 

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14 réactions


  • petit gibus 24 mars 22:11
    Victor smiley

    En France, j’ai trouvé le lieu idéal
    pour stocker nos déchets en toute sécurité
    l’Elysée

  • Sergio Sergio 25 mars 08:49

    Ne nous inquiétons pas, l’évolution génétique permettra à l’homme, de recycler les déchets nucléaires, passés et avenirs




  • sarcastelle 25 mars 09:11

    Victor, j’apprécie trop vos articles sur la folie atomique pour ne pas souhaiter corriger un petit défaut. 

    « nucléocrate » n’est pas un mot bien formé. C’est l’association incorrecte d’une racine latine et d’une racine grecque. Le terme convenable pour dire la même chose entièrement en grec sera caryocrate

  • sarcastelle 25 mars 13:26

    Ben... Cinq réponses... Les antinucs, vous dormez ? 


  • eau-du-robinet eau-du-robinet 25 mars 16:03

    Bonjour,
    .
    Déchets nucléaires : l’incroyable héritage impossible à gérer
    Les déchets nucléaires vont s’accumuler dans les années à venir avec le démantèlement des centrales et l’accumulation des combustibles radioactifs traités. Et aucune solution pour les éliminer n’a encore été trouvée.
    .
    Lorsque la décision a été prise de lancer en France le programme de construction de 19 centrales nucléaires et de 58 réacteurs, les experts savaient bien qu’ils n’avaient aucune solution à proposer pour éliminer les déchets radioactifs produits par ces centrales. Mais ils croyaient, comme beaucoup, que la science avec le temps allait permettre de trouver des solutions techniques pour régler le problème. Mais 50 ans après rien n’a encore été trouvé. Les déchets provenant des matériaux contaminés et des combustibles usés nous restent sur les bras et sont stockés dans des centres en surface, en attendant une solution miracle...
    http://www.bioaddict.fr/article/dechets-nucleaires-l-incroyable-heritage-impossible-a-gerer-a3783p1.html
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    L’ASN alerte sur le coût des déchets nucléaires
    L’Autorité de sûreté nucléaire montre à nouveau sa fermeté dans le dossier des déchets nucléaires. Les plus dangereux, ceux formés avec les atomes radioactifs des combustibles nucléaires usés. L’ASN intervient avec un « avis » rendu le 10 février 2015 et rendu public le 10 janvier 2016 qui souligne la nécessité d’une estimation « prudente » du coût de leur gestion.
    http://sciences.blogs.liberation.fr/2016/01/12/lasn-alerte-sur-le-cout-des-dechets-nucleaires/
    .
    Paris (AFP) – La ministre de l’Écologie et de l’énergie, Ségolène Royal, a rendu vendredi son verdict sur le coût global du projet Cigéo d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure (Meuse), qui faisait l’objet de chiffrages divergents, en fixant son évaluation à 25 milliards d’euros.
    https://www.goodplanet.info/actualite/2016/01/17/dechets-radioactifs-royal-fixe-le-prix-de-cigeo-a-25-milliards-deuros/
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    Les six failles du projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Cigéo

    - Faille n° 1 : l’insécurité géologique
    - Faille n° 2 : l’insécurité logistique
    - Faille n° 3 : l’insécurité chronologique
    - Faille n° 4 : l’insécurité économique
    - Faille n° 4 : l’insécurité économique
    - Faille n° 6 : l’insécurité historique
    plus de détails sur ses failles : https://www.greenpeace.fr/les-six-failles-du-projet-denfouissement-des-dechets-nucleaires-cigeo/
    .
    L’énergie nucléaire qu’on consomme aujourd’hui, à crédit, ce sont les générations futures qui vont être confronté au réel cout du nucléaire, car c’est eux qui devront payer pour la gestion dans le temps de nos déchets nucléaires !
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    • Alren Alren 25 mars 16:55

      @eau-du-robinet

      Les déchets nucléaires vont s’accumuler dans les années à venir avec le démantèlement des centrales et l’accumulation des combustibles radioactifs traités. Et aucune solution pour les éliminer n’a encore été trouvée.

      Il faut briser les noyaux lourds et naturellement radioactifs avec des neutrons dans des centrales au thorium, jusqu’à obtenir des noyaux plus légers qui ne seront pas spontanément radioactifs.

      Les atomes ainsi traités devront être retirés du « chaudron » régulièrement en utilisant le fait qu’ils auront des propriétés chimiques différentes (tableau de Mendeleïev).


    • eau-du-robinet eau-du-robinet 25 mars 19:12

      Bonjour Alren,
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      Il faut ... c’est bien ... mais est-que c’est vraiment applicable à la quantite des déchets pour "neutraliser des déchets radioactifs ?
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      J’en doute très fort !
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      Céla me fait penser à certains candidats à la présidentielle qui disant qu’il faut changer l’UE ... ce qui est utopique...
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      Et si nous imaginons un instant que cette technique est au point vue la quantité des déchéts cela devrait être hyper cher, ... ?
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    • Alren Alren 26 mars 16:15

      @eau-du-robinet

      Et si nous imaginons un instant que cette technique est au point vue la quantité des déchets cela devrait être hyper cher, ... ?

      Cela ne coûtera rien mais rapportera au contraire de l’énergie supplémentaire comme tout fission nucléaire en produit.

      Le problème d’une centrale au thorium, c’est qu’il faut lui fournir de l’énergie sous forme de neutrons ou de particules accélérées dans des synchrotron pour obtenir des décompositions du noyau. C’est ce qui fait la sûreté d’une centrale nucléaire au thorium : livrée à elle-même elle « s’éteint ».

      En mélangeant au thorium des déchets radioactifs venant de centrales à uranium on obtiendra une réaction continue. Pour éviter un emballement dans ce cas en cas d’incident grave sur le circuit d’extraction d’énergie calorique, il faudra pouvoir retirer ces éléments du cœur du réacteur qui sera rappelons-le à pression atmosphérique. Donc il ne devront pas être dissous dans le sel fondu de thorium mais trempé dans celui-ci sous forme de plaques solides.

      Vu leur innocuité, les centrales à thorium sont destinées à être installées dans le monde entier et notamment dans les régions tropicales. En fait on risque alors de manquer d’élements radioactifs pour les faire fonctionner toutes.


  • Onecinikiou 25 mars 16:29

    Une petite vidéo de Jancovici qui remet quelques pendules à l’heure :



  • Saint-Aroman Marc 27 mars 00:31

    Veuillez trouver ci-dessous quelques précisions d’un spécialiste germanophone

    Bonne lecture !

    Un des principaux centres de stockage du pays, « Asse II », en Basse-Saxe, a du être évacué : en 2008, la presse allemande révélait la pénétration de près de 12 000 litres d’eau par jour dans la roche saline, ayant provoqué des effondrements de galeries. Des barils seraient même endommagés.
    Rectificatifs : le site n’a pas été évacué, ils en sont encore à envisager les moyens de l’évacuer... tout en acceptant de combler des galeries ce qui pourrait amplifier les problèmes. Ils compte avoir évacué les 20 000 m3 en 2033. 200 000 m3 car les déchets ont contaminé du sel.
    En 2008 il n’y avait pas encore d’effondrement, on parlait du risque.
    Quant aux barils, à la fin ils ont été jetés dans des cavités, même les pro-nucléaires pensent que tous n’ont pas résisté. Et on a de l’eau contaminée ce qui montre que les fûts ne sont pas étanches.
    Il faut dire que des fûts métalliques dans un air très salin...
    Mais Klaus Kühn, pape de l’enfouissement (voir ci-dessous) critique la méthode car... ça fait des photos spectaculaires.

    Mais c’est surtout l’ancienne mine de sel de Gorleben, Correction : le sel de Gorleben n’a jamais été exploité.
    Celui de Morsleben, si. Et les positions géographiques ne doivent rien au hasard : le site d’Allemagne de l’Est se trouve dans une pointe vers l’ouest et celui d’Allemagne de l’Ouest dans une pointe à l’est. Ce qui fait que centre d’Allemagne de l’est est plus à l’ouest que celui d’Allemagne de l’Ouest ! Depuis la réunification ils se sont retrouvés au centre de l’Allemagne.
    Il est de notoriété publique que le choix de Gorleben s’est fait durant la guerre froide à la suite du choix de Morsleben "afin d’agacer sérieusement ceux de la RDA".
    Donc de part et d’autre, les critères scientifiques sont l’acceptabilité sociale et la science politique.
    Comme à Bure, l’argent de l’industrie nucléaire arrive sous la forme d’industries (conditionnement de déchets nucléaires, centre d’entreposage de castors, centre d’entreposage de DMA, « laboratoire » de stockage).

    Contrairement à ce qui se passe maintenant en Allemagne (recherche d’un site sur le strict critère scientifique),
    Les mêmes critères scientifiques règnent de part et d’autres de la frontière : faible densité de population. Acceptabilité accrue par retombées financières de l’industrie nucléaire.
    Les critères géologiques étaient 200 m de sel de toute part dixit le pape de l’enfouissement Klaus Kühn. À Asse il s’est contenté de 20 m et ça il le savait depuis le début.

    Le pognon – le nôtre ! - coule à flot dans le milieu nucléaire Aussi valable en Allemagne où les producteurs de déchets ont calculé le coût et ne payeront que ça (les déchets devenant une affaire de l’état).
    Là tous les surcoûts seront à la charge de l’état..

  • Ouraline de Bar 28 mars 11:07

    La France et l’Allemagne avaient, dans les années 80, recherché des sites de stockage de déchets radioactifs sur des bases purement scientifiques. A l’époque, en France, on avait étudié le sel , l’argile, le schiste et le granite. Cette démarche scientifique avait été rejetée par les populations. Après le moratoire du gouvernement Rocard, il a été décidé une démarche politique de consutation des élus départementaux, le parlement estimant qu’il s’agit d’abord d’un problème de société. Avant le moratoire, l’argile du Callovo-Oxfordien avait été retenue et un site identifié dans le département de l’Aisne. La démarche de consultation a mené à un Laboratoire et un projet de stockage dans cette même formation du Callovo-Oxfordien en Meuse... dont les qualités sont les mêmes que dans l’Aisne.

    l’Allemagne avait dans les années 80 identifié une couche de sel à Gorleben. Nul doute qu’une consultation purement scientifique aboutisse à remettre sur le devant de la scène le site de Gorleben... Si la démarche n’est pas biaisée... et il faudra bien négocier avec la population et les élus et ne pas cantonner ce débat aux experts... Pourquoi peut-on penser qu’une démarche ayant échoué il y a trente ans puisse fonctionner aujourd’hui ?

    En fin de compte, ce que montre la démarche des allemands, c’est qu’il n’y a pas d’alternative au stockage en formation géologique pour des déchets aussi dangereux.. aussi longtemps.


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