L’« individualisme » a généralement mauvaise presse. Dans l’esprit commun il est synonyme d’égoïsme, terme qui définit, pour un individu, la posture consistant à ne pas tenir compte du sort ou du devenir des autres et à ne considérer, dans toutes ses actions, que le bénéfice qu’il peut en retirer pour lui même. Il peut également être assimilé à l’égocentrisme, travers qui amène un quidam à ignorer l’existence même des autres et à se considérer comme étant le seul à vivre sur terre.
Pourtant l’individualisme a fait l’objet de nombreuses déclinaisons sociales et morales sous forme de doctrines aussi dissemblables que le personnalisme chrétien et le libertarisme athée. Au plan politique, il peut être associé aussi bien au capitalisme qu’à l’anarchisme. Chrétiens, libertins, capitalistes, libéraux, anarchistes pourraient ainsi être réunis sous la bannière unique de l’« individualisme ». Et même les marxistes n’échapperaient pas à cette classification, le but ultime du communisme et sa phase supérieure, selon Marx, étant « à chacun selon ses besoins », idée confirmée par Lénine qui écrit dans L'État et la Révolution en 1917 « L'État pourra s'éteindre complètement quand la société aura réalisé ce principe ».
Donc tout le monde est individualiste, sauf peut être les socialistes, qui, en bons réformistes qu’ils sont, ont besoin, pour exister, d’une situation sociale dans laquelle l’individu de base reste durablement dominé par une superstructure, le principe de la « revendication permanente » remplaçant alors avantageusement celui de la « révolution permanente » et garantissant ainsi le maintien à long terme de leur fonds de commerce.
Si, comme nous le voyons, l’individualisme est partout, il n’a encore jamais fait l’objet d’une doctrine politique à part entière, se réclamant ouvertement et complètement de lui. L’individualisme des anarchistes, par exemple, ne se définit que par rapport au rejet de l’état et de toute forme d’autorité supérieure. Celui des libéraux, ne se justifie que dans le cadre d’une liberté totale de l’entreprise commerciale encadrée par un état réduit au rôle de gendarme.
L’idée d’un mode de vie qui place délibérément l’individu au centre des préoccupations mais qui ne rejette pas l’existence d’une organisation sociale utile à tous, n’a pas encore fleuri. Dans un tel système, les droits, les intérêts et la valeur des individus seraient privilégiés par rapport à ceux du groupe, l’état n’existant que « par défaut », dans les seuls cas où il paraîtrait plus utile (pour les individus) de faire réaliser telle tâche par celui-ci plutôt que par une multitude d’efforts individuels. Car, en réalité, le véritable individualiste est celui qui considère l'intérêt de tous les individus, et non le sien uniquement.
Or, il se trouve qu’un bouleversement sociétal de grande ampleur s’approche de nous à grands pas et va ouvrir la donne politique comme rarement l’histoire nous a donné le loisir de le faire. Cette révolution ne sera pas provoquée par le réchauffement climatique, ni par la pollution de l’air, encore moins par je ne sais quelle « broutille » écologique, mais par la diminution régulière et inéluctable de l’offre énergétique fossile et le déclin consubstantiel de notre civilisation industrielle. Gageons que cette lame de fond emportera le capitalisme avec elle sans pour autant faire ressurgir les fantômes du collectivisme bureaucratique.
Afin de voir commence se présente le bébé, passons tout d’abord la future maman à l’échographe politico–économique. Il en résulterait un diagnostic en 17 points :
1. Le système politique unique qui régit actuellement la totalité des pays de la planète est celui du « capitalisme étatique ». A quelques variantes près, il est globalement caractérisé par l’alliance de personnes morales et physiques détentrices de capitaux importants avec des états tout-puissants intervenant dans chaque domaine de la vie des individus de base.
2. Le capitalisme est un système économique qui attribue un rôle prépondérant à l’argent qui, historiquement simple instrument d ‘échange, devient créateur de richesse par un processus de fiduciarisation introduisant le facteur « confiance » au sein d’un concept initialement « sonnant et trébuchant ». Il joue un rôle moteur dans l’économie mondiale depuis le milieu du 19ème siècle, soit depuis 160 ans seulement, et a consacré la domination d‘une classe - les patrons - sur une autre - les salariés. Ces deux classes sont néanmoins entrées en lutte historique pour l’obtention du pouvoir, c’est-à-dire le contrôle de l’Etat et, de 1917 à 1990, une expérience de gouvernement par les salariés, le communisme, a été menée dans certains pays, se soldant finalement par un échec.
3. Afin de faire accepter durablement le système capitaliste par les salariés, le patronat, avec le concours de l’Etat et sous la pression des ces derniers, a consenti de nombreux avantages sociaux et prises en charge. Citons la couverture maladie, la retraite, la couverture chômage, les allocations familiales, les congés payés, les indemnités journalières, les congés maternité, assortis d’un impressionnant dispositif d’aide aux populations en difficulté : revenu minimum, allocation handicapé, aide aux personnes dépendantes.
4. Grâce à ces avantages dénommés « acquis sociaux », le système capitaliste s’est constitué une immunité qui le préserve durablement contre toute remise en cause de sa légitimité. La preuve en est qu’aucun gouvernement, ni aucun parti politique dans le monde ne se prononce ouvertement pour une rupture avec lui.
5. L’Etat, pour sa part, exerce un double rôle de coercition et de sécurisation. Il intervient dans tous les domaines de la vie économique, sociale et civile : emploi, économie, métiers, éducation, aménagement du territoire, mœurs, justice, successions, commerce, immobilier, etc… Bref, il n’existe pas un seul domaine de la vie quotidienne de l’individu qui ne soit encadré par un règlement, arrêté, loi ou décret. Il assure la gestion des grandes prises en charge, « achetant » ainsi la paix sociale pour le compte du capitalisme. Enfin il prélève par la force une multitude d’impôts et de taxes dont l'ensemble constitue pour lui un salaire libre de toute obligation de résultat. Cet état, toutefois, n’est pas despotique et, émanant du suffrage universel, nous pouvons considérer que son comportement est conforme aux désirs de la majorité.
6. Depuis quelques dizaines d’années les populations se sont émues des incidences possiblement néfastes de l’industrialisation capitaliste sur l’environnement, créant ainsi un courant d’opposition au système qui se démarque de la traditionnelle stigmatisation des inégalités sociales. Afin de faire face à cette agitation d’un nouveau genre et de tenter de la canaliser, le capitalisme a inventé une doctrine politico-sociale subjective et partiale, l’« écologisme », dont l’appellation usurpatrice crée volontairement une confusion avec l’ « écologie », science réelle et neutre étudiant les équilibres de la nature. Son objectif avoué est de convaincre le grand public que le capitalisme peut ne pas être néfaste pour l’environnement, ou du moins, que les nuisances générées par la société industrielle qu’il régit peuvent rester supportables.
7. Les principales revendications et inquiétudes des populations étant ainsi assouvies par les grandes prises en charge, les acquis sociaux et les (simili-)mesures écologistes, le capitalisme étatique règne sans partage sur le monde le plus opulent et le plus riche que l’histoire humaine ait jamais connu, les quelques insatisfactions anecdotiques étant facilement récupérés et phagocytés par le système. Toutes les revendications résiduelles dans le domaine économique, social ou environnemental apparaissent donc comme non fondées et marginales, émanant du taux incompressible de mécontentement statistiquement inévitable. Dans ces conditions, un changement radical de régime, fut-il localisé, ne paraît pas pertinent ni souhaitable à la quasi-totalité de la population, ce qui explique en partie l’indigence grandissante de la vie politique.
8. En dépit de cet état des lieux plutôt favorable pour lui, le capitalisme étatique est menacé par un danger vital car il va bientôt être privé des ressources naturelles fossiles que la dot terrestre lui fournit depuis 160 ans et qui constituent le carburant indispensable de sa croissance, comme la sève constitue celui des arbres et le sang celui du corps humain.
9. Malgré l’émergence d’un certain nombre de courants et de voix qui tentent d’alerter l’opinion sur la déchéance énergétique et la décroissance économique probable qui devrait en résulter, cette réalité inéluctable n’a pas de prise sur les populations qui restent très majoritairement convaincues que le développement capitaliste est « durable » et que d’ « autres » sources d’énergie vont venir prendre le relais du fossile, grâce au génie sans limite du cerveau humain.
10. Or le moment crucial où la demande mondiale journalière de pétrole, qui est en progression constante, deviendra supérieure à la capacité de production, qui est en stagnation et bientôt en régression, n’est plus très éloigné. Il apparaît donc opportun d’imaginer un nouveau système politique adapté à la gestion des transformations radicales de notre mode de vie imposées par la raréfaction cette énergie fossile, au cas où l'incommensurable génie de l'homme ne parviendrait pas à remplacer les 90 millions de barils journaliers utilisés par la société industrielle mondiale par autre chose d'aussi énergétique et d’aussi bon marché.
11. De nombreux prévisionnistes ont déjà décrit, parfois avec force détails, l’évolution des modes de vie liés à cette décroissance industrielle probable, mais aucun n’a encore proposé de système socio-politique susceptible de l’accompagner, une majorité jugeant même que le système actuel pourrait fort bien faire l’affaire, moyennant quelques aménagement dits « durables ». Cette vision paraît irréaliste car l’histoire a montré qu’un grand bouleversement civilisationnel, s’accompagne toujours d’une modification en profondeur du système politique.
12. Il serait souhaitable que le bouleversement énergétique des années à venir soit l’occasion de poser les bases d’une société nouvelle dans laquelle le capitalisme étatique serait éradiqué, la liberté individuelle renforcée, l'égalité des chances garantie et la responsabilité sociale rénovée. Les moyens d’action devraient être pacifiques, démocratiques et respecter les dispositifs électoraux.
13. La société post-fossile serait bien inspirée se débarrasser du système capitaliste par une modification en profondeur du droit des sociétés et du crédit. Ces mesures législatives devraient être techniques et non coercitives. Elles auraient pour objectif la disparition naturelle des multinationales et des grandes entreprises, au profit d'un tissu de petites entreprises individuelles, libres et localisées.
14. L’état deviendrait alors un simple outil au service des individus. Il pourrait lui être attribué des activités (secteur marchand) dans tous les domaines de l'économie où il apparaîtrait plus commode de faire gérer telle tâche par une structure centralisée plutôt que par une multitude de petites unités indépendantes. L'état tirerait ainsi ses seules ressources des bénéfices réalisés par la vente de ces produits et services, à l'exclusion de toute forme d'impôt ou taxe prélevés sur les individus. Avec les bénéfices ainsi réalisés dans son secteur marchand, et toutes charges inhérentes ayant été déduites, il financerait les services d'intérêt public gratuits (secteur non marchand) qui lui seraient attribués.
15. La liberté individuelle serait élargie plus fortement qu'elle ne l'a jamais été par le passé, les seules limites fixées étant le respect de l'intégrité des biens et des personnes.
16. Les conditions maximales de l'égalité des chances entre tous les individus seraient garanties grâce à une série de mesures visant à effacer tout handicap objectif relatif à la condition ou à l'origine sociale.
17. La responsabilité sociale serait assurée par la mise en place d'un système rationnel, simplifié et complet de prise en charge des populations en difficulté, entièrement financé par l'état dans le cadre de ses attributions non marchandes, à l'exclusion de tout impôt sur les individus actifs.
Ce projet politique complet serait celui d'une société alliant liberté et frugalité, rejetant les dérives tant capitalistes, que bureaucratiques ou collectivistes et optimisant les expériences du passé pour construire l'avenir. Et surtout, enfin et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, miserait sur la réalité d’un individu responsable, plutôt que sur l’illusion d’un état vertueux.