lundi 2 janvier - par Desmaretz Gérard

L’assassinat de l’ambassadeur russe, comparaison n’est pas raison

Après l'assassinat de l'ambassadeur russe, Andréï Karlov, venu assister à une exposition photographique à Ankara le 19 décembre 2016, des journalistes britanniques se sont empressés de relever des points communs avec l'assassinat de l'Archiduc François- Ferdinand de Habsbourg, héritier du trône de l'Empire Austro-hongrois, par un nationaliste serbe ; d'oublier les circonstances de l'assassinat du représentant plénipotentiaire des Soviets, Vatzlav Vorovsky, venu à Lausanne (Suisse) et abattu le 10 mai 1923, qui présente des rapports historiques plus prégnants mais peu connus.

La Première Guerre mondiale terminée, la défaite allemande va avoir des répercussions sur la Turquie, ses détroits sont internationalisés et placés sous le contrôle d'une Commission internationale, l'Angleterre, la France et l'Italie occupent cette zone (les Anglais accapareront Arkhangelsk sur la Mer Blanche et les Français Odessa en 1920) la Turquie ne conservant que Constantinople et l'Anatolie. Mustapha Kemal va prendre la tête de l'opposition au gouvernement du Sultan et à la tutelle des alliées. Kémal refuse de reconnaître le traité de Sèvres et est fermement décidé à l'apparition d'un mouvement pan-islamiste et pan-asiatique s'étendant de Samarkhand au Caire. En réponse, les Grecs occupent la Thrace et l'Anatolie, Mustafa Kémal soutenu par l'URSS, repousse l'offensive, l'Angleterre aide la Grèce, tandis que la France joue la carte kémaliste. En septembre 1922, les troupes turques s'emparent de Constantinople, la Turquie recouvre la Thrace (Traité de Moudania) et s'engage à respecter la liberté des détroits. L'Assemblée d'Ankara destitue le Sultan et proclame l'annulation de tous les traités et conventions signés par Constantinople, l'Assemblée exige le départ immédiat des alliés qui s'y refusent. Lausanne est choisie comme lieu des négociations pour le « rétablissement de la paix générale en Orient. »

La famille de Conradi dont le grand-père suisse est venu s'installer en 1850 à Saint Petersbourg a subi la répression rouge en raison de l'appartenance d'un de ses membres à l'Armée blanche. La jeune veuve, titulaire de la nationalité suisse, rejoint la Confédération avec ses quatre enfants. Moritz Conradi est un employé consciencieux qui joue de temps en temps aux cartes avec d'autres réfugiés modestes. Licencié au mois de juin 1921, il part avec sa femme Wanda rejoindre sa mère à Zurich. Bénéficiant de la nationalité suisse, héritée grâce à son grand-père, il se considère cependant cent-pour-cent russe. Il adresse un courrier à la Croix-Rouge russe à Genève, un rendez-vous lui est accordé pour le 23 mars avec le docteur Lodygensky, un membre de l'ancienne Croix-rouge russe qui représente le Comité National Russe en Suisse, très proche du général Piort Wrangel à Belgrade qui tient son armée prête à intervenir pour reprendre le pouvoir aux Soviétiques.

Le cabinet du docteur est divisé en deux parties, une réservée à son activité, une autre sert de salle de réception et de secrétariat à ces activités politiques. Le docteur présente Arcadius Polounine, son secrétaire, à Moritz, la rencontre va se poursuivre dans la salle d'un petit café-restaurant. Conradi se plaint de sa modeste situation et demande à l'émissaire, lequel de ces « chiens » qu'il aimerait voir ad patres ! Ce dernier loin de s'offusquer, se fait « pédagogue », d'expliquer que la disparition de : Tchitchérine, Krassine, ou de l'amiral Behrens, serait un geste de nature à semer le trouble au sein du Kremlin et aurait un retentissement énorme sur la scène internationale.

De retour à Zurich, Moritz achète un pistolet Browing 6.35 et des munitions avant d'écrire à Polounine qu'il part avec son épouse pour la Pologne assister à des manifestations anticommunistes. Le 14 avril 1923, il s'arrête à l'antenne de la Croix-Rouge russe à Berlin pour y déposer une lettre à l'attention de Polounine, avant de remettre son passeport et 30 000 marks à sa femme avec pour consigne de prendre le train de 18 heures pour Zurich, s'il n'est pas de retour. Il se rend ensuite à l'ambassade soviétique où il se présente comme l'émissaire d'un colonel suisse et demande à parler à Tchitchérine, Krassine, ou à l'amiral Behrens, personnalités qui lui avaient été désignées par Polounine. L'employé lui répond qu'elles sont à Moscou, mais devraient se rendre prochainement à Lausanne. C'est quelque peu déçu qu'il rentre à Zurich après avoir retrouvé sa femme à l'hôtel. Son voyage n'a pas été inutile, il peut annoncer à Polounine la venue prochaine des délégués soviétiques à Lausanne.

Le 19 avril, Conradi apprend que la délégation soviétique a pris ses quartiers au Savoy à Lausanne, information qu'il s'empresse d'adresser à Polounine. Pour ce dernier, la cible est Vorosky. En 1922, l'Union Soviétique a déjà été reconnue par l'Allemagne et des négociations sont en cours avec la France. Vatzlav Vorovsky, fin diplomate et polyglotte, a réussi à conclure un accord commercial avec l'Italie (Conférence de Gênes), entrainant de facto la reconnaissance de la Russie soviétique. Le 7 mai, Polounine qui bénéficie d'une accréditation, se rend au Cercle de la Presse à Lausanne, où il y apprend que Vorovsky dispose d'un second appartement à l'hôtel Cécil (aujourd'hui disparu). Il va dès lors surveiller les deux hôtels et finit par apercevoir Vorovsky quitter le Savoy. De retour à Genève, il adresse un courrier à Conradi l'informant que la cible ne dispose d'aucune protection et qu'il lui adresse un mandat express. Conradi va dilapider cette somme en photographies de sa personne... Polounine ne s'était pas trompé en flattant l'égo de Moritz qui se voyait déjà en héros et sauveur de l'humanité...

Le 9 mai, Moritz quitte soudainement ses proches avec lesquels il soupe pour rejoindre Lausanne où il arrive le lendemain à 4h 50. Il loue une chambre à l'hôtel Europe. Son repas terminé, il s'accorde une sieste avant de s'en aller faire une reconnaissance au Savoy, le barman lui apprend que les Soviétiques logent au Cécil. De retour dans sa chambre d'hôtel, il se change et empoche les photos des délégués soviétiques découpées dans un journal, ensuite de se rendre au Cécil où il choisit une table située au milieu de la salle du restaurant afin de pouvoir se déplacer en n'importe quel endroit. Vorovsky fait son entrée à 20h 45 accompagné de Jean Lvovitch Arens, chef de propagande à l'agence Rosta, et de Maxime Divilkovsky, secrétaire au Commissariat des Affaires étrangères. Les trois hommes s'attablent entre la table de Conradi et une fenêtre. Dix minutes plus tard, Corandi tire sur Vorovsky, lui logeant une balle entre l'oreille et la nuque, criant « Voilà pour les communistes. » Il tire ensuite trois balles sur Arens qui est atteint à l'épaule, et deux sur Divilkovsky qui a tenté de le désarmer avant de s'enfuir. Conradi recharge son pistolet lorsque le maître d'hôtel lui demande : « Donnez moi votre arme », Moritz de s'exécuter en clamant : « J'ai tué des chiens russes. J'ai fait une bonne chose, parce que les Russes ont ruiné toute l'Europe. » Il se rend au kiosque pour y acheter deux journaux avant de s'asseoir dans un fauteuil et d'attendre l'arrivée de la police. Dans l'entre-temps, le quatrième délégué qui a entendu les coups de feu, s'est précipité, a fouillé le corps et emparé des objets que Vorovsky transportait, retourné dans l'appartement pour les brûler.

Des membres du Parti communiste suisse se chargeront d'organiser le rapatriement de la dépouille de Vorovsky à Moscou dont l'urne sera déposée dans un mur proche du Kremlin aux côtés des héros de la révolution. Le gouvernement soviétique lui organisera des funérailles nationales. Une rue moscovite porte le nom de Vorovsky et une statue lui a été érigée. L'affaire fait grand bruit, sont tenus pour responsables les gouvernements : suisse, anglais, français et italien, accusés d'avoir convié la Russie sans assurer la sécurité de ses représentants. Le PCS organise des manifestations dans plusieurs cantons suisses. Trois ambassadeurs, seulement, exprimeront les condoléances au nom de leur pays : l'Allemagne, la Turquie et le Vatican ! Le 1er juillet, le Comité Central Panrusse et le Conseil des Commissaires du peuple déclarent le boycott de la Suisse.

La police trouvera un mémoire dans la chambre de Conradi, dans lequel il raconte son parcours de vie et le désir de venger son père ainsi que son oncle Victor fusillé par erreur. Polounine sera arrêté le dimanche suivant au sortir d'une église à Genève et extradé à Lausanne. Rien de compromettant n'ayant été découvert à son domicile, il reconnait seulement avoir versé une modeste somme à Conradi. Pour le Conseil fédéral, il s'agit de l'acte d'un seul homme, il faut surtout éviter « un conflit international ». Les Soviétiques se refusent d'admettre l'acte d'un isolé, une équipe de la Guépéou est envoyée à Lausanne pour suivre les débats, tandis que des enquêtes sont conduites : en France, en Allemagne et en Serbie, le souvenir de Sarajevo est présent encore dans toutes les mémoires (Si l'armée russe n'avait pas fait défection, nul doute que la situation géopolitique aurait pu être très différente à celle que nous connaissons actuellement. L'allié d'hier est devenu l'adversaire, et ce rendez-vous manqué pèse encore dans les relations européennes avec la Russie). Les défenseurs des accusés, des anticommunistes convaincus, vont retourner la situation habilement, on ne fera pas le procès des assassins, mais le procès du bolchévisme et de ses représentants.

Le procès s'ouvre le 5 octobre 1923, un des avocats déclare : « Il n'y a pas besoin d'attendre cinquante ans pour que le tribunal de l'Histoire se prononce. » Conradi : « Je venge mon père et mon oncle torturés par les bolchéviks puis condamnés à mourir de faim » (la famine de 1920 a fait 5 millions de morts). Et d'insister sur son passé militaire et les nombreuses scènes d'horreur de la guerre civile, notamment celle d'un pope dont on a ouvert le ventre pour en extraire une extrémité d'intestin pour la fixer à un arbre, et obligé la victime à tourner autour duquel l'intestin s'enroulait ! « Où sont les tribunaux qui jugent les crimes des tortionnaires de Moscou ? Il n'y a pas de justice en Russie, l'assassinat y triomphe.  » Les Russes blancs émigrés ont remis des milliers de documents et de témoignages pour la défense de Conradi : « le nouveau Guillaume Tell qui s'est dévoué pour sauver l'humanité. »

Le 16, après deux heures de délibérations, le jury s'apprête à prononcer un verdict historique, les deux accusés ne sont pas coupables, le coupable est le bolchévisme ! La salle applaudit à l'énoncé du verdict (Raoul Vilain, l'assassin de Jean Jaurès avait été lui aussi acquitté. Il sera assassiné en 1936 par des républicains espagnols). Le lendemain, la presse communiste clame son indignation. L'affaire est loin d'être terminée. La vengeance va s'abattre sur le frère et la sœur Conradi, Victor et Xenia sont arrêtés, incarcérés, et déportés en Sibérie ! Plus personne n'entendra jamais parler d'eux... Moritz rejoint Marseille et s'engage dans la Légion Étrangère. Au mois de mars 1933, le corps d'Arcadus Polounine est découvert dans un train de banlieue, mort empoisonné après avoir consommé le contenu d'une bouteille de bière... Conradi décède de mort naturelle en 1947, à Coire (Suisse).

 



3 réactions


  • roman_garev 2 janvier 11:17

    Comparaison n’est pas raison, certes, mais l’auteur, tout en contredisant son propre titre, compare quand même cet assassinat à celui de Vorovsky.

    À vrai dire, il ne fait aucune comparaison, mais se contente de rapporter ici, en profitant de l’occasion, une page de l’Histoire sous l’angle évidemment anti-russe.
    Et d’ailleurs, avec des erreurs : que veut dire ce mystérieux « Comité Central Panrusse » ? Imaginé par l’auteur de toutes pièces...
    N’importe, l’idée principale de l’auteur, c’est que la Russie serait aujourd’hui non moins coupable que l’URSS des années 1920, donc ce nouvel assassinat de 2016 serait pleinement justifié.

    Pourquoi ne pas rapporter, au lieu de celui-ci qui est tiré par les oreilles dans les fins russophobes de l’auteur, un autre assassinat d’ambassadeur russe, mais plus près de la Turquie, à Téhéran, et surtout plus près quant aux auteurs du crime, fanatiques islamistes, celui d’Alexandre Griboïedov, le 30 janvier 1829 ? Parce que là-bas la culpabilité de la Russie aurait été moins évidente pour l’auteur ?

  • izarn izarn 2 janvier 17:29

    Et alors ?
    Le rapport ?


    • izarn izarn 2 janvier 17:42

      @izarn
      Foin d’explication de surface, bonne pour les couillons abonnés aux merdias. La réalité crue :
      Obama était derrière le bras qui a tué le diplomate russe. Gladio dans la police turque. Les memes qui ont tenté d’assassiner Erdogan, pour cause de rapprochement avec la Russie le 15 juillet. Les memes qui ont envoyé le F16 abattre le Su-24 russe, au dessus de la Syrie...
      C’est tellement évident, que meme les anti-systèmes, devant le sourire cool d’Obama joueur de golf nobélisé, n’arrivent pas à y croire. La stratégie du choc. smiley
      Il s’agit de pousser Poutine à la « faute »... smiley
      La réalité est simple. Et pas ailleurs. Il faut ouvrir les yeux, savoir lire, et avoir plus de deux neurones dans le cerveau ! smiley


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