lundi 6 février - par Desmaretz Gérard

L’enjeu économique du futur président

L'équilibre d'un pays est maintenu dans un vaste maillage de réseaux qui relie les individus entre eux. La société française n'échappe pas aux grandes mutations, voila quatre décennies que l'on nous parle de crise, au moins depuis le premier choc pétrolier survenu en 1974. L'évolution de toute crise économique affecte le cœur de la vie économique mais aussi le cœur de la vie sociale. L'enjeu en est d'autant plus considérable que l'entreprise est à la fois source de richesses mais aussi d'emplois. Chacun contribue à la vie de sa famille, de son entourage et de la nation, on ne saurait séparer ordre économique et ordre social. La cohésion sociale dépend autant, sinon plus, de la cohésion de tous ses membres qui composent la société. Quant aux grandes administrations, elles n'ont pas été conçues pour se substituer aux managers ni pour adapter les structures industrielles du pays aux nouvelles demandes du marché.

Une crise, c'est la mutation d'un système qui atteint la croisée d'un chemin, mais c'est aussi l'opportunité de faire de nouveaux choix. Quand celle-ci survient, l'ordre social est bouleversé et la politique est mise en accusation, mais que peut réellement faire la politique ? Notre société se débat dans une crise économique de plus en plus sérieuse : économie dirigée, économie marxisante ou économie libérale, toutes ont démontré leur incapacité, et certains s'orientent vers une économie redistributive axée sur le bien être des hommes. La société industrielle d'après guerre a profondément marqué la société et notre mode de vie actuel. Pour disposer de la MO nécessaire à l'industrie, on a vidé les campagnes, ce qui a eu pour résultat de concentrer les populations dans le paysage urbain des villes dont le potentiel d'accueil a été vite saturé. Tout cela nous rappelle qu'aucune organisation politique, économique, sociale n'est immuable, et qu'il lui est extrêmement difficile d'éviter qu'une fissure économique ne se transforme en fracture sociale.

L'augmentation de la production appliquée à la fabrication de biens de consommation et d'équipement croît plus vite que ce besoin, et avec la profusion des biens dont la durée de vie est bien supérieure à leur durée de vie économique, le désir va en se réduisant. Selon la théorie de l'économiste Jean-Baptiste Say (XVIII°), toute offre crée sa propre demande (autorégulation). L'entreprise qui met un bien sur le marché rémunère ses salariés - verse des dividendes - s'acquitte d'impôts, et les sommes dégagées sont utilisées pour acquérir d'autres produits ou services (la quantité de monnaie en circulation dans l’économie n’a aucun impact sur le niveau de production). Le krak financier des années trente a mis à mal cette théorie, son corolaire moderne ? l'uberisation... La doctrine de Keynes, la relance de l’économie par l’injection de monnaie, a montré ses limites lors de la crise des années 1970. La « politique de l’offre » consiste à favoriser le secteur productif plutôt que de soutenir artificiellement la demande avec pour effets : désindexation des salaires, la libéralisation de certains marchés, baisses d'impôts et avantages fiscaux pour les entreprises, etc., afin de créer de la valeur et des emplois. C'est une façon moderne de renouer avec la noblesse de robe.

La consommation de biens ne saurait être infinie. Elle atteint, selon le bien, plus ou moins rapidement son «  point de satiété ". La satisfaction d'un bien n'est pas sans présenter une fonction décroissante de la consommation. Nombreux sont les secteurs à avoir anticipé ce point de saturation et à avoir entamé une réduction de leur coût de production. Cette position n'a pas eu hélas les bénéfices escomptés et de grands secteurs industriels se sont transformés en cimetières d'entreprises. Des pays à la main d'œuvre bon marché se sont engouffrés sur ces secteurs à contenu technologique faible, pendant que l'aide apportée à certaines entreprises dans des pays européens ressemblait à de l'acharnement thérapeutique. L'injection de capitaux massifs n'étant jamais rentabilisée, cela a pour effet de venir accélérer l'inflation des coûts qui est tout aussi dangereuse que celle des prix. Reculer l'échéance ne fait que retarder et aggraver la situation de l'ensemble de notre économie. Ce sont les petites entreprises qui réussissent le mieux à créer des emplois, alors que les grandes en suppriment. Les milliards dépensés pour défendre l'emploi dans des entreprises moribondes ne feront qu'accroître le chômage de demain.

Le marché national devenant par trop restreint, les entreprises contraintes à diffuser leurs produits se tournent vers les pays à l'économie instable, oubliant parfois que ces pays ne disposent pas des moyens de les acquérir sans aide (crédit-bail, offset, etc.). Si on prenait en compte les créances des pays à risques, les grandes banques mondiales pourraient bien se retrouver en situation de faillite. On ne parvient à retarder cette situation qu'en consentant à ces pays de nouveaux prêts pour leur permettre de payer les intérêts de leurs dettes, quand au capital sera t-il seulement un jour remboursé...

L'historien Braudel a décrit le mécanisme du trend (tendance) séculaire. A chaque moment de l'histoire, l'espace économique mondial est divisé en vastes réseaux faiblement reliés les uns aux autres, par contre, chaque réseau est très fortement structuré et son nœud est le centre d'une place économique dominante. Il en donne comme exemple l'économie-monde en Europe : Venise - Anvers - Gènes - Amsterdam - Londres. Au sein du trend séculaire se produisent des cycles qui le modulent ou cycles de Kondratieff, économiste russe qui découvrit en 1920 ces cycles d'une durée d'une cinquantaine d'années. Chaque cycle comprend une phase ascendante et une phase descendante de durée sensiblement égale. On distingue généralement les cycles : 1790 (1815) 1850, 1850 (1873) 1896, 1896 (1929) 1940. Pour Braudel, les crises marquent le début d'une déstructuration. Le système-monde cohérent qui s'est développé et prospéré se détériore tandis que lentement, un autre système apparaît. Les cycles de Kondratieff ne s'opposent nullement à la théorie des économies-mondes, la crise monétaire de 1929 est interprétée par certains économistes comme une victoire de New York sur Londres.

En ajoutant les Kondratief à la montée ou à la descente du trend séculaire, les cycles se renforcent ou s'atténuent, une fois sur deux le sommet d'un Kondratieff coïncide avec le sommet d'un trend. Selon des économistes, 1974 correspondrait à la phase descendante (faillites, chômage, xénophobie, protectionnisme) d'un Kondratieff dont la phase ascendante (expansion, plein emploi, ouverture à la main d'œuvre étrangère, libre échange, expansion intérieure et extérieure des marchés) se serait amorcée après le seconde guerre mondiale. Parmi les industries porteuses et le premier Kondratieff, on pourrait mentionner : le textile, l'acier, les chemins de fer, l'électricité, l'automobile, l'électronique, l'aviation, l'informatique, la robotique.

La phase ascendante d'un Kondratieff est caractérisée par l'industrialisation, la standardisation, l'innovation, ce qui contribue à inonder un marché et à atteindre son point de saturation. La baisse des prix, la compression des coûts et la différenciation des produits ne suffisent bientôt plus à s'opposer à l'effet engendré par une surproduction. Les entreprises qui avaient fondé leur stratégie sur l'hypothèse d'une expansion quasi infinie en sont pour leurs «  frais ». Sous la pression d'une concurrence toujours de plus en plus dure, leur profit va en s'amenuisant et elles finissent par fermer leur porte. Pour entamer un redressement, il ne suffit pas de réduire ses coûts ou de procéder à l'amélioration de ses marges, l'entreprise doit innover pour devenir capable de proposer de nouveaux produits ou services et ainsi partir à la conquête de nouveaux marchés et induire la phase ascendante, jusqu'à répétition du scénario.

La politique économique dont l'objet principal est de permettre la satisfaction des besoins à la plus grande partie de la population est d'inspiration Keynésienne, et le système de protection social l'accompagnant, représente un effort d'adaptation. L'état providence voit se multiplier les résistances de toutes natures et qui entravent la réponse adaptative que devrait permettre le système économique. Une constatation est souvent avancée, l'inégalité entre les PME et les grandes, inégalité capable de décourager bien des initiatives, et quand un grand groupe perd des marchés, cela peut conduire à la ruine les petites entreprises sous traitantes, quant aux tracas administratifs, ils incitent à l'immobilisme.

Il y a tout lieu de penser que nous ne quittons pas une ère postindustrielle, mais que nous évoluons vers une hyper-industrialisation qui tend à se manifester par la technologie, l'innovation, et que ces dernières affecteront notre devenir. Les États et les entreprises européens préfèrent se tourner vers les firmes étrangères accroissant ainsi leur dépendance, que de contribuer à former un tissu industriel européen. Cette incapacité à unir les potentialités et à regrouper les intérêts, conduit à la dépendance technologique et à limiter les bénéfices de la recherche appliquée. L'industrie aéronautique peut servir de cas d'étude, en 1965, le transport aérien des États-Unis représentait 60 % du total mondial (5 % pour la France). Cette disparité était surtout due à l'importante capacité de production militaire américaine rendant possible des économies d'échelles considérables. Boeing est devenu en quelques années leader sur le marché civil, son 707 n'étant qu'une version civile du KC135. Avec la venue de la compagnie Airbus-industrie, l'Europe a misé sur la technique du débordement technologique, et la position dominante des États-Unis a été mise à mal. La part de la production mondiale de l'industrie aérospatiale européenne ne cesse d'augmenter, à laquelle sont venus s'ajouter la fusée Ariane, les satellites, les ventes d'hélicoptères et de missiles. Trois facteurs ont rendu possible cette réussite technologique et commerciale : net avantage technologique - adéquation du produit aux demandes - la coopération de l'industrie européenne. Si l'Europe ne prend pas soin de ses intérêts dans l'intérêt des nations souveraines, c'est à dire capables de résister à des pressions extérieures, qui viendra le faire à sa place ?

 



2 réactions


  • babadjinew babadjinew 6 février 13:52

    Quand l’analyse passe par la physique les ressources s’illuminent...Et, c’est pas joyeux....



  • fred fred 7 février 07:17

    Le problème n’est pas la société, mais l’homme qui la crée..

    L’équation est insoluble par les mots..seulement par la guerre !

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