mercredi 22 février - par christophecroshouplon

Le camp du Mal : vraiment ?

 
Toute organisation humaine n’aime rien tant que désigner en son sein ou à l’extérieur un camp du mal. Cet étiquetage en guise de raccourci a un mérite au moins : externaliser celui-ci, c’est-à-dire a priori s’exonérer de toute participation, même indirecte ou passive, à ce dernier, tout en s’inscrivant soi-même dans le bon camp. Il induit forcément un inconvénient majeur : sous les certitudes bricolées à la va-vite, pensée et honnêteté intellectuelle se sont évanouies. Ce qui, sous l’effet du nombre, importe peu sur le moment, pouvu qu’on soit bien évidemment dans le camp des vainqueurs.
 
Je m’étais par le passé beaucoup intéressé à l’histoire de l’Allemagne nazie, et à ce qu’en nos jours on en a tiré. Avoir fouillé les livres d’histoire m’a appris ceci : celle-ci est née d’une humiliation, celle de la défaite de 14/18. Elle fut, nous le savons tous, née démocratiquement suite à un scrutin où le parti nazi arriva en tête en étant pourtant bien loin de la majorité absolue. Elle eut sur le peuple allemand pris dans son ensemble un effet galvanisateur et entraînant jusqu’aux plus extrêmes limites de la défaite : bombardée par les soviétiques tandis que son leader et ses lieutenants vivaient depuis des semaines dans un blockhauss, Berlin lui fut aveuglément fidèle jusqu’au bout, alors même que ce dernier faisait régner sur son peuple une absolue terreur. Les berlinois en âge d’aller combattre ayant été pour la plupart soit envoyés sur les fronts russes et atlantiques soit décimés, ce furent donc des adolescents, voire des enfants de douze ans, qui furent l’ultime chair à canons des derniers combats hitlériens.
 
Le « mal » en l’occurrence, nous ne pouvons l’incarner uniquement en un homme et son équipe la plus proche, mais bien à toutes celles et tous ceux qui le soutenaient. Et je suis persuadé que de leur point de vue ils incarnaient à leurs propres yeux le bien.
 
Où se situe donc la « vérité » ? Existe t-elle seulement ? Pouvons-nous décemment affirmer que ces milliers, ces dizaines, ces centaines de milliers d’allemands d’alors étaient l’incarnation du « mal » ? Le voulaient-ils seulement – au prix de la vie de leurs propres enfants ?
 
Au lendemain de la guerre, l’Allemagne coupée en deux fut reconstruite. L’immense cinéaste Rainer Werner Fassbinder, poil à gratter de son peuple, nous instruisit fort sur la capacité d’oubli sans doute utile dudit peuple, et (à l’Ouest) de son basculement soudain dans le capitalisme pur et dur inspiré des américains. Le Mariage de Maria Braun ou Lola une femme allemande dressent des portraits sans concessions de cette reconstruction, et des évidentes amnésies effectuées pour y parvenir. Les nouveaux capitalistes allemands de l’après guerre, ceux des années cinquante et soixante, parvinrent aisément à réécrire une histoire tâchée de sang en se plaçant cette fois dans un camp du bien parfaitement acceptable et honorable. Ce qui plus tard ne manqua pas de créer de sacrées distances avec la génération suivante, porteuse d’une manière ô combien différente de l’histoire commune.
 
Nous avons, il me semble, encore et toujours cette propension binaire à étiqueter ce qui est bien et ce qui est mal, et à désigner en dehors de nous mêmes ce qui est à rejeter. Ainsi à notre esprit défendant nourrissons-nous dans nos rejets péremptoires et excluants nos propres ennemis ainsi que leurs appétits à nous nuire. A l’intérieur comme à l’extérieur. Car cette caractérisation pleine de morgue et de raccourcis nourrit tous les intégrismes, tant sur le plan politique que social et extérieur. Ce faisant, nous nous aveuglons souvent sur notre propre cas, un peu comme les allemands reconstructeurs de l’après-guerre, produisant des discours et des anathèmes au lieu de tâcher de comprendre à partir de nous-mêmes l’autre, celui qui est différent, celui qui ne vit ni me pense pas comme nous, celui qui est loin. De militaire, l’ingérence devient morale, moralisatrice plutôt, un peu comme un colonialisme de la pensée dressant partout des lignes jaunes, sauf dans nos salons.
 
Ainsi créons-nous au fil d’humiliations, de renoncements et de certitudes bien-pensantes ces ennemis qui n’ont plus rien d’imaginaire. Et les conditions mêmes de guerres civiles. 


3 réactions


  • Alpo47 Alpo47 22 février 10:51

    La psychologie sociale nous montre comment on peut manipuler des individus et les foules. L’expérience de Milgram nous montre combien nombreux sont les hommes à se soumettre à l’autorité (peut être encore plus en Allemagne), Salomon Asch nous a montré qu’un pourcentage important des gens adhéraient tout simplement à l’opinion dominante, le besoin de se conformer au groupe et l’expérience de l’université de Stanford nous apprend que quelqu’un qui a un bout d’autorité va avoir tout naturellement tendance à en abuser.
    Ajoutez la peur et l’esprit de compétition pour diviser et vous avez les ingrédients pour manipuler un peuple. Et c’est toujours d’actualité.

    La perception du Bien ou de Mal est subjective, dépend de notre histoire et éducation et ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire à leur convenance, on ne peut pas s’y fier. La lumière (le bien) ne pourrait pas être reconnue si l’ombre (le mal) n’existait pas. Il nous appartient à tous de nous définir et à chaque instant. Est ce que ce que je fais, fait du mal à quelqu’un ? Quel est le meilleur choix pour moi et .. pour tous ?

    Et c’est peut être bien cela, le rôle de la Vie ... Et ainsi nous nous redéfinissons à chaque instant. Et en changeant individuellement, le monde change, peu à peu.


    • Hermes Hermes 22 février 15:45

      ?@Alpo47

      Bonjour, pour compléter, nous pourrions citer le traité de ponérologie politique de A. Lobaczewski. Un résumé ICI

      Les origines des dérives totalitaires vues et analysées au crible des situations quotidiennes par un homme qui a vécu plusieurs oppressions et vu monter celle de l’Europe.

      Il développe un point de vue intéressant et complémentaire à intégrer : la contagion de la négativité issue de la frustration existentielle pathologique d’une minorité semble être un facteur déterminant. Alliée à la peur d’être exclu par la hiérarchie qui va exploiter systématiquement cette faiblesse auprès des « petits hommes » (ainsi que les appelait Wilhem Reich), cette contagion est très puissante

      Sortir de l’état d’être endormi (le « petit homme ») dans lequel nous sommes habituellement (bien que rempli de considérations et d’opinions toutes aussi intelligentes les unes que les autres) est la condition première pour s’extraire de l’influence de ces contagions... et petit à petit découvrir que se tapit en nous un ’soi-même" fait de profonde bienveillance qui ne connaît pas la peur et ne demande qu’à grandir !

      Bonne fin de journée. smiley


  • Darthmousse Darthmousse 24 février 11:00

    Courageux et audacieux. Et une réflexion qui va au delà des paradoxes de surface avec une logique astucieuse et cohérente.
    Vous remontez à contre-courant tout en gardant une cohérence qui tient plus sur l’humanité des hommes que le courant que notre l’histoire transmise par défaut qui présente des méchants plutôt inhumains. Le problème c’est quasi-impensable qu’avec des gentils relativement dans chaque camp, une telle horreur et l’emballement infernal puissent avoir des conséquences aussi inhumaines.

    Ma piste est que le tabou du coeur de l’humanité a été brisé : « il est interdit de déshumaniser autrui ». Pour le pire et de toute part. Et s’imaginer plus humains que d’autres est un viol du tabou car comme on reste humain en se croyant plus humains alors relativement les autres deviennent moins humains...
    Alors quand l’histoire garde une version présentant des êtres inhumains (méchants ou patins controlés par une autorité), le coeur de l’humanité ne cicatrise pas bien et le tabou reste encore fragile .

    L’avantage de votre approche c’est que vous ne déshumanisez pas un camp.
    Merci.


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