lundi 2 mai 2016 - par Emile Mourey

Léonard de Vinci : un article du Figaro discutable. Merci de publier ce droit de réponse...

M. le Rédacteur en chef du Figaro,

Dans votre édition du 28/4/2016, votre jeune journaliste, Marie-Amélie Blin, titre en gros caractères "L'amant de Léonard de Vinci est-il le second visage de la Joconde ? " 

Habitué à des articles plus mesurés de la part de votre quotidien, je suis surpris et ne pense pas être le seul. Que vous ayez jugé culturellement utile de consacrer un article à l'hypothèse de M. Silvano Vincenti, libre à vous. Mais que, dans votre titre, vous présentiez comme acquis le fait que Léonard de Vinci et son fils adoptif aient été amants demande des explications ou des rectifications.

Léonard de Vinci nous a laissé de nombreuse notes sur les sujets les plus divers, notamment sur lui-même. Rien ne permet de supposer une telle relation. Bien au contraire, nous avons là l'image d'un érudit de la haute société florentine s'intéressant aux interrogations de son temps, qui reçoit chez lui d'autres érudits, notamment autour d'un repas... autrement dit un Archimède plus passionné de découvertes que de sexe. Une cuisinière fait la cuisine. Salaï, l'enfant qui sera par la suite adopté, n'est, au départ, que le petit domestique auquel, probablement, on demande de faire un peu tout et n'importe quoi. Il mange pourtant à la table du maître. Le problème, c'est qu'il ne sait pas se tenir à table. En plus, il chaparde. Mais Salaï a grandi. Il a appris à peindre. Tout laisse à penser qu'avec l'âge de raison, il participait, lui aussi, aux discussions. La preuve se trouve dans la fresque du monastère de Santa Maria delle Grazie à Milan, la célèbre Cène que Léonard a peinte. Cette fresque est aujourd'hui très dégradée mais encore lisible.

  Je suis très étonné que dans le groupe de l'extrême droite, on n'ait pas vu que Léonard s'y était représenté, au centre ; et pourtant, nous avons des dessins de lui qui auraient dû nous mettre sur la voie. Il s'est représenté en pleine discussion ; sur quel sujet ? La Cène, sans aucun doute. Quel est le personnage avec lequel il converse ? Pour les moines qui prenaient leur repas dans le réfectoire, une évocation du fondateur de la communauté, Saint Dominique, aurait été logique. Mais tout aussi logique pouvait être Saint Augustin qui en inspirait la règle. Quelques années plus tôt, Botticelli (ci-dessous) avait fixé les traits de l'illustre théologien philosophe et il suffisait à Léonard de s'en inspirer pour le représenter, et encore mieux, avec son long manteau rejetté en arrière mais retenu par une bretelle. (Les Dominicains ont conservé ce type de manteau, d'une seule pièce, jusqu'au XIV ème siècle).

 Rien d'étonnant à ce que Raphaël ait repris l'image, le temps passant, en faisant perdre au saint ce qui lui restait de cheveux, à moins que cela soit toujours le même modèle mais qui aurait vieilli, plus jeune à gauche, dans la peinture de Botticelli, plus âgé au centre dans celle de Léonard, devenu chauve à droite dans celle de Raphaël. Ainsi s'expliquerait la haie d'honneur de l'école d'Athènes : d'un côté, l'ancien monde avec sa riche culture antique, de l'autre le nouveau monde chrétien avec sa nouvelle élite. Derrière saint Augustin se devine le crâne tonsuré de Thomas d'Aquin.

Ceci étant dit, quel est l'autre personnage de la fresque, partie prenante dans la discussion ? Là aussi, le dessin que Léonard en a fait saute aux yeux : il s'agit de Salaï.

Mais Salaï ne discute pas ; il montre tout simplement le miracle de l'eau changée en vin. Tout indique qu'il est dans la croyance de la cuisinière, tout indique que les savants questionnements de Léonard de Vinci lui échappent.

Dans ces conditions, comment peut-on imaginer un seul instant que Léonard de Vinci aurait eu l'outrecuidance de peindre son amant dans une fresque religieuse de réfectoire offerte à la vue de toute une communauté de moines ? Cela aurait été un véritable scandale ! C'est tout simplement impensable.

Notons, en passant, que Léonard, en représentant Salaï dans un dessin et dans la fresque, ne lui fait pas de cadeau : rien d'androgyne, rien de mystérieux, même s'il a posé pour le Jean-Baptiste.

Soyons sérieux ! Léonard de Vinci était trop pris par ses recherches et ses discussions pour s'encombrer de la présence d'un concubin ou d'une femme, qu'il n'aurait d'ailleurs pas supportés.

Sa sexualité, c'est son tableau de la "Leda". Léonard de Vinci était tout sauf pudibond, ses grosses plaisanteries de corps de garde le prouvent. Ses carnets montrent qu’entre les choses de l’esprit et sa libido, il avait établi une nette séparation. Sauf à de rares moments où il a été obligé de compter ses dépenses, il avait les moyens financiers qui lui permettaient de tenir son rang dans ce domaine comme dans d’autres. Comme d'autres personnages importants de son époque, Léonard de Vinci fréquentait les maisons closes... non pas les bouges mais les établissements de luxe. Un de ses dessins pour le projet d’entrée d'un tel établissement en est la preuve. C’est ici qu’il venait – dans la discrétion – quand la pression était trop forte... non pas qu’il y ait été poussé par un vil goût de luxure mais uniquement, comme il le dit dans ses carnets,"pour se libérer d’un fardeau qui pesait sur son esprit". Le modèle qui a posé pour la Léda dans plusieurs de ses tableaux parmi les plus célèbres, où croyez-vous qu'il soit allé le chercher ? Oui, la Léda pleine de sensualité que nous admirons dans les plus beaux tableaux du peintre était une prostituée, le col du cygne en est la preuve évidente. Les conseils qu'il donnait à ses élèves d'aller chercher leurs modèles dans ces maisons en est une autre.

Pour le respect que nous devons à l'homme exceptionnel que fut Léonard de Vinci, pour l'honneur de l'idéaliste un peu fou, tué dans un duel, que fut Salaï, merci, M. le Rédacteur en Chef du Figaro de bien vouloir publier ce droit de réponse.

Emile Mourey, le 30 avril 2016. Photos Wikipédia et autres.

 



26 réactions


  • Le p’tit Charles 2 mai 2016 09:24

    Comme tant d’autres peintres, il était homo ce qui à notre époque ne pose plus de problème, sauf aux personnes qui pensent encore IV république..Relisez mieux l’histoire de la peinture ça urge.. !


    • JL JL 2 mai 2016 09:32

      @Le p’tit Charles,

       
       il faut savoir qu’à l’époque, étaient considérés comme homos tous ceux qui ne condamnaient pas verbalement les homos, ce qui était probablement le cas des gens les plus raisonnables.

    • Le p’tit Charles 2 mai 2016 09:48

      @JL...L’artiste lui même écrivait des poèmes enflammés à ses amants... !


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 mai 2016 09:57

      @Le p’tit Charles

      Mais bien sûr, on le dit aussi pour Michel Ange alors que l’on sait pourtant qu’il fut amoureux de femmes. Quant à Léonard, je pense que vous n’avez pas bien lu mon article. 

    • Le p’tit Charles 2 mai 2016 10:30

      @Emile Mourey...Bien lu votre article ou vous contestez l’article du Figaro...L’inceste existe depuis que l’homme est descendu de l’arbre et même avant chez les animaux...ça vous dérange ok, mais rien dans votre commentaire n’apporte la contradiction et pour cause... !


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 mai 2016 10:53

      @Le p’tit Charles


      Il ne s’agit pas de mon commentaire mais de mon article. Je ne porte pas de jugement moral. Je dis seulement, et je le prouve, qu’historiquement, on ne peut pas écrire ce qui n’est pas vrai.

    • Le p’tit Charles 2 mai 2016 12:33

      @Emile Mourey...Bizarre..ces gens qui ne supportent pas la contradiction et son sur d’avoir raison envers et contre tout..Une forme d’intolérance basée sur vos hypothèses ou façon de voir les choses..(Tous les historiens qui ont écrit sur le peintre ont donc eu des visions..)

      Passez une bonne journée.. !
       

    • Allexandre 3 mai 2016 12:56

      @Emile Mourey
      `

      L’homosexualité des peintres du XVé et XVIè siècles vous gêne tant que ça ? Que Léonard et Michel Ange aient eu des relations sexuelles avec des garçons semble plus que probable, mais où est le problème, sinon dans votre tête. L’Art et la beauté sont souvent liés à l’épanouissement de la sexualité. 

    • Emile Mourey Emile Mourey 3 mai 2016 13:34

      @Allexandre


      Pénible ! Il faut encore que je me répète. Je ne porte pas de jugement moral. Libre à chacun de conduire sa vie comme il l’entend.Je m’en contrefout. Je dis seulement, et je le prouve, qu’historiquement, on ne peut pas écrire ce qui n’est pas vrai. Merci de ne pas me faire passer pour un sectaire que je ne suis pas.

    • Allexandre 3 mai 2016 17:13

      @Emile Mourey
      Je ne dis pas que vous soyez sectaire, mais vous ne savez pas plus que moi ce que Leonardo da Vinci ou Michelangelo Buonarotti ont fait dans l’intimité de leur alcôve. C’est ça qui est pénible. Vous émettez une hypothèse que je respecte, mais vous ne pouvez prétendre détenir la vérité. Michelangelo a eu de gros problèmes avec ses tendances homosexuelles, qu’il a peut-être exprimées à travers son oeuvre picturale. Leonardo, lui, ne semble pas avoir eu les mêmes tourments et même s’il n’était pas un addictif sexuel, il n’a jamais craché sur le plaisir de la chair.


    • Emile Mourey Emile Mourey 3 mai 2016 18:05

      @Allexandre

      Merci de cette précision.

    • Allexandre 4 mai 2016 12:57

      @Emile Mourey

      Je tenais à préciser aussi que Léonardo avait eu un procès à Florence pour sodomie. Si Lorenzo da Medici n’était pas intervenu pour le sauver, il serait mort avant d’avoir pu suivre François Ier en France.

    • Emile Mourey Emile Mourey 4 mai 2016 19:07

      @Allexandre

      Je sais mais ce n’est qu’une hypothèse suite à une dénonciation et qui n’a pas donné lieu à condamnation. Une intervention supposée ? Si Laurent de Médicis était intervenu, c’est tout de suite et pas deux mois après. L’hypothèse la plus probable est que personne n’est intervenu et que le dossier était vide.Enfin, Il me semble vraiment tiré par les cheveux que deux amants viennent discuter avec saint Augustin dans une scène de l’évangile. Si cela avait été, Savonarole l’aurait certainement dénoncé depuis Florence..

    • mmbbb 8 mai 2016 18:40

      @Emile Mourey L’eglise est toujours bien placee pour donner des lecons de morale Elle n a pas change d un iota au fil des siecles . Lorsque j’ai vu la Pieta de Michel Ange a Saint pierre de rome et les quelques tableaux de Leonard au Musée des Offices a Florence, c’es questions ne me sont pas posées .Il s’agit avant tout d’apprecier le beau la virtosite, de l’oeuvre Il me semble que Freud avait analyser le tableau Leda et avait ainsi pu prouver l homosexualite de ce peintre Mais apres tout on s’en fout . Le maitre du manierisme, de Merisi dit le Caravage utilsait comme modele aussi des prostituées Il etait homosexuel et lui ne s’en cachait pas Elles etaient a deux pas de Saint pierre de Rome comme a Florence ou le sacre et le profane ( tous les plaisirs de la chairs ) se côtoyaient.


    • Emile Mourey Emile Mourey 8 mai 2016 22:36

      @mmbbb

      Au sujet du Caravage, qui est un peintre que j’admire, j’avoue que je ne me suis jamais posé la question que vous vous posez. SI j’évoque la question pour Léonard de Vinci, c’est uniquement pour justifier mon explication de la Cène de Milan, car, comme vous le suggérez, jamais l’Église n’aurait accepté que soit représenté Salaï dans la fresque si tel avait été le cas.

  • Jimmy 2 mai 2016 10:09

    cette argumentation me semble très convaincante
    d’ailleurs les journalistes sont prêts à tout pour faire un article


    • cedricx cedricx 3 mai 2016 06:48

      @Jimmy Oui cet article me semble très bien étayé, il est à la mode aujourd’hui de présumer de la sexualité d’une personnalité sans preuves convaincantes.







  • Antenor Antenor 2 mai 2016 13:34

    @ Emile

    Ne pensez-vous pas que Léonard de Vinci a représenté tous les apôtres avec les visages de personnalités bien connues de son époque ?


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 mai 2016 14:01

      @Antenor


      C’est très possible pour certains mais l’interprétation est rendu d’autant plus difficile que seul le groupe de l’extrême droite semble avoir échappé aux restaurations abusives. Logiquement, c’est Michel-Ange qui devrait se trouver en pendant, à l’extrême gauche. Le personnage surpris, à la gauche du Christ, ne peut être que Thomas Didyme, l’incrédule, le soi disant jumeau (il lui ressemble). Derrière lui, Aristote dirige son doigt vers le ciel comme dans le tableau de Raphaël « L’école d’Athènes ». Concernant Judas, Léonard disait qu’il ne trouvait pas de visage assez laid pour le représenter, menaçant de prendre pour modèle le prieur qui l’importunait, ce qui prouve bien qu’il représentait des personnages de son temps.

    • kitty-cat kitty-cat 19 juillet 2016 14:50

      @Antenor
      beaucoup de peintres faisaient de même à cette époque


  • Antenor Antenor 2 mai 2016 13:51

    Le deuxième personnage (blond) en partant de la gauche : Jean Galeas Sforza ?


    • Antenor Antenor 2 mai 2016 14:19

      @ Emile

      En fait, je commence à me demander si ce tableau représente l’annulation du mariage de Lucrèce Borgia (personnage de l’apôtre Jean dans lequel beaucoup voient Marie-Madeleine) et Giovanni Sforza (personnage de Jésus).


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 mai 2016 14:44

      @Antenor

      C’est possible, mais il était mort ? empoisonné ? par Ludovic, le commanditaire de la fresque ??? bizarre ! En revanche, le personnage qui présente les paumes de ses mains ouvertes devrait être saint Paul et le personnage, à la droite du Christ, saint Pierre tenant le couteau avec lequel il va couper l’oreille de Malchus. Léonard a dû reprendre les représentations qui existaient alors.

    • Emile Mourey Emile Mourey 2 mai 2016 14:46

      @Antenor
      Je ne pense pas. Cela aurait été trop audacieux.


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 mai 2016 18:03

      @Antenor

      De même, Jean ne peut être que Jean. Mais vous avez probablement raison pour le jeune Sforza décédé. Il faudrait comprendre que c’est un hommage suite à sa disparition.

  • alinea alinea 2 mai 2016 22:56

    Je ne sais pas si l’article est discutable, mais le titre est grossier ; cette licence actuelle me paraît déplacée et abjecte dans son anachronisme !
    Je me souviens qu’à l’époque de la loi sur le mariage homosexuel, les représentants du « pour » prenaient Léonard de Vinci comme « emblème » ! C’est un peu infantile tout ça, infantile contemporain devrais-je dire.
    J’avais lu sur lui que ces soupçons étaient infondés, mais ce que je vois surtout c’est que cela n’a rien à faire dans l’histoire car cela n’a strictement aucun intérêt !


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