Quelqu'un qui m'était proche le disait souvent :
« Nous vivons sur des mythes éculés ».
Il suffit de lire divers articles et publications suite à la sortie bien calculée de Claude Guéant, qui a réussi son coup au delà de toute espérance, les beaux esprits étant tous tombés dans le panneau, pour comprendre que c'est totalement exact et que cela décrit fort bien la vision de la politique qui domine dans notre société, où nous sommes toujours visiblement dans l'immédiat après-guerre, juste après la Libération et l'Épuration, et qu'au fond la Guerre d'Algérie n'est pas encore tout à fait terminée.
Concernant la Libération, on est en 2012 toujours dans le mythe de la France majoritairement résistante, alors qu'il n'en fût rien, dans l'idéalisation de De Gaulle : de l'extrême droite à l'extrême gauche tout le monde est gaulliste, oubliant en passant l'orgueil extrême du personnage, ses appétits de pouvoir qui pour lui ont justifié l'emploi de tous les moyens, y compris le mensonge éhonté au peuple français, à commencer par le « Je vous ai compris ».
De Gaulle a au moins laissé une constitution qui a assuré à la République une certaine stabilité et une cohérence depuis 1958.
Tout contradicteur du mythe de la Résistance de la majorité des français, de celui de « mongénéral » est assimilé à un nostalgique de Vichy et du maréchal Pétain qui obtint, rappelons-le, les pleins pouvoirs d'une chambre des députés majoritairement à gauche, et non de droite et revancharde.
Cela les belles consciences l'avaient étrangement oublié sitôt la guerre finie.
Pendant la Guerre d'Algérie encore, celles-ci condamnaient la violence, la coercition, la torture du côté français, mais ignoraient délibérément voire justifiaient, en particulier dans « les Temps modernes », les horreurs commises par le FLN, dont le génocide, car c'en est un, des « harkis », comme on a pu le voir avec la parution du livre de Michel Onfray sur Albert Camus, qui rappelle la polémique qu'il y a eu à ce sujet entre les « sartriens », et Camus, traîné dans la boue car osant énoncer quelques évidences humaines, et sans parti pris violent.
D'ailleurs, de fait, Onfray s'en est pris plein la figure comme son modèle, et pour les mêmes raisons, à commencer par son irrespect des dogmes de la pensée hygiéniquement correcte. Ce n'est pas que je partage les vues qu'il expose dans son « Traité d'Athéologie » mais rien que pour sa visite à la basilique « Notre Dame d'Afrique » à Alger et au père Bernard Lefèbvre que je connais bien, il lui sera beaucoup pardonné.
Les disciples de Sartre, qui résista vaillamment à la terrasse du « Flore » avec Simone de Beauvoir, la sainte patronne des féministes, pendant toute la guerre, figure de la gauche mythologique, avec Émile Zola, et maintenant Saint Stéphane Hessel, le trainent dans la boue, l'accusant de tous les maux et bien sûr d'être un partisan du retour aux z-heures les plus sombres de notre histoire (TM°). Injurier le contradicteur en le réduisant à un nazi ou un fasciste évite de discuter, de réfléchir et d'argumenter pour de bon.
La France n'a pas digéré son histoire immédiate, ou moins immédiate, s'en faisant une idée abstraite et idéalisée ou diabolisée, que l'on soit à droite comme à gauche.
Beaucoup de commentateurs nous reparlent des « Lumières » qui auraient amené la laïcité et la liberté contre la mainmise réputée insupportable et infernale de l'Église, que la Révolution nous aurait fait passer de « l'ombre à la lumière » comme quelques décennies plus tard un certain 10 mai, et « Soissantuite » alors qu'au fond la Révolution a surtout consacré l'avènement de la classe bourgeoise comme classe dominante et que le 10 mai 1981 et « Soissantuite » ont mis en lumière les préoccupations surtout sociétales, à savoir pouvoir « baiser, boire et bouffer » (ce qui est très différent de « faire l'amour, goûter un vin avec des amis et apprécier la bonne chère »), et consommer sans aucuns remords, scrupules ou souci de l'autre, à défaut d'être réellement sociales de milieux restant très bourgeois qui ont abandonné le paravent moralisateur dont ils se couvraient auparavant pour trousser la bonne ou aller en « maison de tolérance ».
Sur la Révolution, On nous parle du 14 Juillet, qui libéra cinq prisonnier d'une forteresse tenue par vingt et un soldats armés de pétoires hors d'âge et massacrés ! Un pédophile, entre autres. On nous rebat les oreilles avec la libération de la Révolution qui fit des petits paysans des prolétaires tenus au silence en face des bourgeois et des entrepreneurs par la loi Le Chapelier.
Et la Vendée dite « vengée » n'est même pas dans les manuels d'histoire alors que c'est sûrement le premier génocide organisé de manière rationnelle et selon un plan strict par les autorités d'un pays, à peine parle-t-on de quelques dérives que l'on excuse...
La plupart des belles consciences semblent ne pas avoir entendu la déclaration suivante, reproduite ci-dessous et qui visiblement les choque moins. C'est le premier paragraphe du préambule de cette déclaration des droits de l'homme en Islam faite par les États membres de l'Organisation de la Conférence Islamique :
« Réaffirmant le rôle civilisateur et historique de la Umma islamique, dont Dieu a fait la meilleure Communauté ; qui a légué à l’humanité une civilisation universelle et équilibrée, conciliant la vie ici-bas et l’Au-delà, la science et la foi ; une communauté dont on attend aujourd’hui qu’elle éclaire la voie de l’humanité, tiraillée entre tant de courants de pensées et d’idéologies antagonistes, et apporte des solutions aux problèmes chroniques de la civilisation matérialiste. »
Pourtant, le sens en reste le même que dans celle de Claude Guéant, il y a des civilisations supérieures aux autres.
En quoi est-ce différent ici ?
D'aucunes parmi les belles consciences ont rappelé les splendeurs de la civilisation mozarabe, son raffinement, qu'elles ont opposé à cet autre mythe éculé qui est l'obscurantisme supposé du Moyen-Age occidental, sous le joug de clercs violents et cyniques, avides de richesses, mythe qui perdure depuis Michelet, et qui est bien ancré encore maintenant, et ce malgré tous les travaux des historiens qui ont démenti point par point ce parti pris que l'on excuse à Michelet vu son style flamboyant.
Alors, certes, nous devons à la société arabo-andalouse la poésie française, par ce qu'elle a apporté à nos troubadours, une influence majeure sur l'architecture romane puis gothique. Les premiers constructeurs romans se sont inspirés des arches des mosquées mozarabes.
C'est évidemment loin d'être négligeable mais il ne faudrait malgré tout pas oublier la « dhimmitude » que subissait toutes les populations qui n'étaient pas musulmanes, et les vexations qu'elles subissaient régulièrement. Les beaux esprits n'ont d'ailleurs pas envie de creuser vraiment la question il faut dire, dans leur cervelle, il s'agit surtout d'excuser un obscurantisme par un autre, selon le préjugé qui veut qu'une violence en excuse une autre en somme.
La plupart des mythes éculés sur lesquels se basent la vision de la politique en France sont donc surtout de gauche, mais il y en a aussi à droite comme celui qui voudrait qu'être à droite signifie forcément être libéral et pro-mondialisation, pour un « laisser-faire, laisser-passer général ». A droite si on perçoit la crise de sens, la crise morale de notre société tout comme certains auteurs de gauche il est vrai, on est incapable de voir que cette crise de sens procède du libéralisme, du consumérisme et du libre-échange et non d'autre chose.
Tous ces mythes ont la vie dure, ils sont engendrés par une vision du monde qui force sur l'abstraction sans tenir compte de la nature humaine ou de contingences qui paraissent souvent triviales aux utopistes ou aux idéologues, ce sont souvent les mêmes. Ce n'est pas que l'utopie soit mauvaise en elle-même et à rejeter complètement, mais elle n'empêche pas la lucidité.