vendredi 19 mai - par christophecroshouplon

Les yeux grand fermés

Eyes wide shut, les yeux grand fermés, les nôtres bien sûr : ce fut le testament que nous légua en 1999 l’immense Stanley Kubrick, et qui se clôt presque (ce fut donc une de ses dernières images) sur un masque posé sur un oreiller à côté de la femme aimée et trompée dans tous les sens du terme. Le masque de Tom Cruise, porte étendard de l’Eglise de Scientologie et à l’époque mari de Nicole Kidman, la belle endormie.

Ce film magistral qui prit pour vedettes le couple star d’Hollywood par excellence juste avant sa séparation (et pour lequel le cinéaste britannique dut engager un conseiller matrimonial pendant le tournage) se déroule à New York chez les Puissants, ceux de l’Oligarchie. Nous entrainant par la main dans une cérémonie des masques à plusieurs entrées, le film pose après l’immense banquet d’ouverture ou le mari se fait alpaguer par deux fort jolies femmes aux pulsions avouées une scène dite d’intimité du couple dans leur chambre à coucher. Ils fument un joint, et là l’épouse, au contraire de son menteur de mari, dévoile sa vérité, libère sa parole et lui délivre la clef de ses fantasmes secrets.

Révélation plongeant le tartuffe dans un océan de perplexité, lui si ignorant de la condition et de la réalité féminine avec laquelle il partage l’apparence de sa non vie. Elle se dévoile et rit, et se rit de lui qui prétend la comprendre et la connaitre, lui le savant, lui le médecin qui a la prétention de savoir et qui d’ailleurs incarne ce même savoir, celui de ceux qui soignent les corps et non les âmes.

Dès lors Tom Cruise, quittant le domicile de nuit, s’en ira à la quête du dessous des choses tout en se montrant parfaitement incapable de l’appréhender. Muni d’un masque vénitien il pénètrera on ne sait trop comment, par le biais d’un fil d’Ariane ou tout autour de lui conspire à lui faire « franchir le seuil », dans un manoir. Ou se tient une société secrète, image à peine voilée des Illuminati (sujet o combien cher pour Kubrick le visionnaire démiurge). En plein cœur d’un rituel plus que païen, satanique, blasphématoire, ou un faux prêtre entouré d’une ronde de femmes en costume noir et toutes comme lui masquées se dénudent et se courbent, entourés d’une faune anonyme eux aussi de noir vêtus et masqués.

 

Le décor est (forcément) celui d’une Eglise, et la musique, inquiétante et hypnotique, va chercher sa source chez les adorateurs de Satan. Dans cette séquence a l’esthétique hyper léchée qui rappelle le final du Roma de Fellini, les symboles maçonniques abondent.

Le rituel prélude l’orgie, une orgie toute particulière, sorte de théâtre d’ombres jouant sur les codes du SM et de l’occulte, ou les personnages désincarnés et masqués miment le plaisir sans l’éprouver. La caméra froide enregistre au travers de longs travelings la traversée du décor en trompe l’œil et nous emmène dans les recoins d’un vide sidéral ou ce qui se déroule sous nos yeux est un rien sacralisé et ritualisé à l’extrême, celui des egos se prétendant surpuissants et voulant dominer le monde, mais dont la sexualité est une illusion triste. Comme un miroir déformant révélant les us des puissants masqués qui nous gouvernent en secret.

Mais Tom Cruise lui, tout contenu par cet inconscient bloqué en position de Bernard l’Hermite n’y voit rien. Introduit ici avec un code, il l’oubliera et ne devra son salut et sa possibilité de quitter les lieux qu’au sacrifice d’une femme amazone qui « prendra la faute à sa place ».

Toute la lâcheté du personnage éclatera là.

Sitôt sorti il prendra conscience du danger, celui d’avoir ouvert sa boite de Pandore, d’avoir voulu regarder au-delà de la surface des choses. Il conservera toutefois et bien entendu « les yeux grand fermés » jusqu’au terme du film comme la plupart d’entre nous. Et reprendra inchangé sa non vie, aux côtés d’une épouse endormie mais elle plus que consciente et apte à traduire en mots ses propres maux.

Son retour au bercail au petit matin résonne comme le chant du cygne d’un homo occidentalus déboussolé et castré, inmpuissant car immature, et qui attend la fin sans se rendre compte de rien, sans avoir percé le sens de l'épreuve. Un homme totalement égaré, un sachant, un savant sans boussole. A qui sa raison joue plus que des tours.

L’artiste est là pour indiquer un chemin, et le faire bien en avance sur ses contemporains aveugles, ceux-là qui ont les yeux grand fermés comme le personnage principal du film.

Cette parabole limpide sur le sens du mouvement et qui donne mille signaux de compréhension du vaste plan d’ensemble en train de s’écrire, eh bien elle fut pour beaucoup une énigme. Et loin de faire l’unanimité, cet immense testament reçut à sa sortie un accueil poli, sans plus.

Il conviendrait, je vous y invite, de le revoir 18 ans après sa sortie à la lumière des évènements de ces dernières années, de ce que nous avons appris, observé et compris et surtout vu s’accomplir. Bien d’entre nous conserveront toujours de par leur raison les yeux grand fermés, mais je gage qu’en pourcentage ils seront fort heureusement moins nombreux. Il en est de certaines évidences : elles ne se donnent à lire et à comprendre qu’à celles et ceux qui ont fait l’effort de, avant. Comme Nicole Kidman, dans le film.

Laquelle, parce que clair-voyante, dort paisiblement.

 

Christophe Cros Houplon

Romancier, auteur de la saga SUNDANCE contant en 8 volumes 40 ans d’Histoire et d’histoires en France de notre monde occidentalo libertaire, des années 70 aux années 2000, de la Genèse à l’Apocalypse, dans les sphères des pouvoirs politique et économique. Et melant à des personnages de fiction des figures de notre histoire politique et de grands noms de notre mémoire artistique et culturelle.

Lien vol.1 : http://www.thebookedition.com/fr/sundance-livre-1-genese-vol1-p-343871.html?search_query=sundance&results=2

Lien vol.2 : http://www.thebookedition.com/fr/sundance-livre-1-genese-vol2-p-344605.html?search_query=sundance&results=2



15 réactions


  • quid damned quid damned 19 mai 09:51

    18 ans après, effectivement ce film ne se regarde plus de la même façon. Il va bien au-delà du nanar superficiel mais esthétique qu’il pourrait semblait être.
    Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un film signé par un des plus grand maîtres du cinéma, qui ne cède pas un « pixel » au hasard ?
    Bel et bien l’aspect d’un testament dont les clés de lecture(s) ne sont pas d’emblée accessibles mais dont le message paraît fort.
    Tout comme ses précédents films, tel « Shinning » dont la lecture ne se résume pas à la simple retranscription d’un roman de Stephen King furieux des libertés que le metteur en scène pris par rapport au thriller initial.


  • Olivier Perriet Olivier Perriet 19 mai 09:51

    18 ans déjà purée...


  • La mouche du coche La mouche du coche 19 mai 09:53

    L’affaire pizzagate rapidement étouffée nous a quand même laissé entrevoir que la réalité du haut pouvoir était encore bien pire que ce que ce film nous raconte. M. Kubrick a pour autant été promptement éliminé .


  • Decouz 19 mai 10:26

    Une bonne partie de l’intérêt du film (pas tout, il y a une transposition dans le monde actuel, l’interprétation , la mise en scène) vient du scénario, et celui-ci vient de la nouvelle de l’écrivain autrichien Schnitzler « La nouvelle rêvée », qui se déroule à Vienne et dans les environs. Cette origine est passée sous silence dans toutes les critiques que l’ai lues, sans cette nouvelle le film n’existerait pas.


  • lionel 19 mai 11:49

    Outre les soirées pour initiés, Kubrick abordait aussi la programmation mentale au travers du rôle de Kidman, et la pédophilie des élites au travers de" leur fille.


    • Duke77 Duke77 19 mai 18:27

      @lionel
      Tout à fait. La scène finale est là pour cela : on y voit le couple discuter dans un magasin pendant que leur fille se promène dans les rayons. Kidman essaye de garder le contact visuel avec sa petite tout au long de cette scène. Il règne une atmosphère angoissante alors que se promener dans un magasin n’a rien de dangereux en principe (excepté pour son porte-feuille). La scène se termine par le passage d’hommes en costume passant entre Kidman et sa fille et l’empêchant ainsi de la voir. C’est une allusion aux enlèvements d’enfants assurément. Autrement, cette scène ne sert à rien.


  • JMBerniolles 19 mai 12:07

    Excellent et très opportun article.

    Étonnant comme ceux qui possèdent un beau cerveau s’applique à ne pas l’utiliser en dehors de leur domaine d’activité...

    Cette œuvre a été rapidement marginalisée, comme l’a pu être « soumission » de Houllebecq, J-C Michéa et son œuvre et même Orwell à qui on refuse la place de visionnaire qui lui revient. Et d’autres que je ne cite pas... 


    • aliante 19 mai 12:30

      @JMBerniolles

      Houellebec a mangé son chapeau en disant que le catholicisme n’avait pas disparu
      et qu’il ne connaissait rien au peuple passé la région parisienne
      Kubrik quand a lui est plus au parfum des magouilles de l’état profond aux usa
      il a quand même tournée la plus grosse production cinématographique de la Nasa
      le premier pas sur la lune d’Amstrong


  • Joseph Joseph 19 mai 13:00

    Bizarre le rôle des femmes dans nos sociétés. Quasiment​ obligé de jouer le rôle de celles qui n’en touchent pas, alors qu’elles veulent bien souvent juste se faire baiser, où utiliser leur corps pour arriver à leurs fins (la vie étant ce qu’elle est ...).
     
    Bien que je ne rejette pas la bagatelle, mieux vaut aimer la superficialité pour être dedans (dans tous les sens du terme donc), surtout avec nos élites qui s’ennuient (l’un pouvant expliquer l’autre). Une histoire pour passer du temps (quel qu’il soit) à connaître une personne que l’on croise, partager un moment de son âme en plus de son corps devient vite lourd et ringard (et je parle même pas d’amour).
     
    Mais comme dirait l’autre, avec tous les caves qui cherchent à tromper leur ennuie (souvent via une illusion de pouvoir), il y a de l’argent à se faire.
     
    Alors vive la grande partouze mondiale à base de cul et de dollars. Qui n’en veux ?


  • Decouz 19 mai 14:35

    Sur les rapports entre le texte originel de Schnitzler et l’adaptation de Kubrick :

    https://jsse.revues.org/1327

    "Traumnovelle, datant de 1925, est la seule nouvelle à avoir été adaptée à l’écran par le réalisateur sans modification majeure de la structure originale de l’hypotexte."


  • Duke77 Duke77 19 mai 18:45

    L’auteur ne va pas assez loin. Kubrick dénonce clairement la pedocriminalité et les programmes MK ultra dans ce film. C’est amené discrètement certes, car jamais abordé de manière directe dans le film où il n’est question que de perversion entre adultes, sauf dans la scène finale où Kidman ressent un danger pour sa petite fille lorsqu’elle fait les magasins. Le moment où elle la perd de vue à cause d’un homme en costume dont on ne voit pas le visage fait clairement allusion à l’enlèvement d’enfants. Je pense que son oeuvre est volontairement orientée sur la folie humaine sans en montrer tous les aboutissants car il faudrait aller alors jusqu’à montrer ou même suggérer le sacrifice d’enfants par des gens de la haute société, ce que personne n’oserait aborder dans un film « grand public averti ». Un acte aussi odieu n’est imaginable que de la part de malades mentaux type « fous à liés » dans l’imaginaire collectif. La folie plus sournoise : méchanceté froide et intelligente n’est pas compréhensible par la mojorité des gens. Seuls les croyants trouvent le prétexte de satan pour expliquer que l’homme puisse faire de pareilles choses, lui donnant ainsi une excuse : il est possédé. Comment peut-on être éduqué, riche et en bonne santé physique et avoir envie de faire des trucs aussi tordus ? Seul le spectateur peut apporter une réponse et Kubrick le savait bien : il ne pouvait imposer son interprétation sur ce point. Film bluffant d’intelligence sur le fond et dans sa forme.


    Du Kubrick, quoi !

    • christophecroshouplon christophecroshouplon 19 mai 19:19

      @Duke77
      Vous avez tout a fait raison. J’ajouterais que la version que nous avons vue ne correspond pas a celle de Kubrick, il manque 40 minutes qui ont ete visionnees par le Studio. Etrangement alors qu’il etait de l’aveu de son epouse en tres grande forme, il mourut tres peu de temps apres. Le secret reste donc preserve mais la version dite allegee indique toutes les pistes


    • PiXels PiXels 19 mai 20:00

      @Duke77
      .

      « Comment peut-on être éduqué, riche et en bonne santé physique et avoir envie de faire des trucs aussi tordus ?  »

      « tordus » m’apparaît comme un doux euphémisme mais...
      A mon avis la réponse est dans la question.

      Tout d’abord...« éduqué ».
      Quelle « éducation » ?
      Très tôt ils apprennent leur « supériorité » sur le « petit personnel » (entre autre), et il est évident que leur est rapidement inculquée l’idée que « le monde appartient à leur caste »

      Pour exprimer l’autre « facette » je vais faire une « Ségolène »

       ...la « blasitude » !

      Comme un gamin qui se lasse plus ou moins rapidement de son nouveau jouet...

      Une fois que ces gens-là se sont TOUT offert que peuvent-ils encore désirer ?

      Quand t’as qu’à claquer des doigts pour te payer les plus belles bagnoles, les baraques les plus somptueuses avec piscine à débordement dans des îles paradisiaques, que t’es habillé(e) par les plus grands couturiers, que tu ne bouffes que dans des 3 étoiles, que t’as même pas à payer pour avoir dans ton lit les plus grands sexe-symboles de la planète, etc.... quand plus RIEN ne peut te faire « RÊVER »...il arrive un moment où pour « trouver de nouvelles sensations » .... (et qu’en plus tu te sais sais « intouchable »).....



    • Hervé Hum Hervé Hum 21 mai 00:27

      @Duke77

      « Comment peut-on être éduqué, riche et en bonne santé physique et avoir envie de faire des trucs aussi tordus ? »

      Le hic, c’est qu’il y a une chose qui ne s’achète pas ou très faiblement et ce, quelle que soit la richesse, c’est de vivre plus longtemps une vie donnée.

      Ce que ces gens là recherchent donc, c’est de donner une valeur supérieure à leur propre temps de vie et d’échapper à la fatalité de par le choix qu’ils ont fait de dominer la vie d’autrui, plutôt que de la partager. d’un rapport maître esclave et non d’un rapport de fraternité. Quand on a acquis le pouvoir de dominer la vie d’autrui, il est insupportable de devoir accepter de la perdre soi même. La seule manière de se consoler, c’est au travers de ses descendants et quoi de mieux que de créer des dynasties et pour cimenter le tout, des sociétés liant ces dynasties entre elles. Ici, la religion sert de support moral au même titre que pour le pauvre, sauf que leur choix les font avoir Satan pour divinité.

      L’enfant symbolise le plus ce temps de vie à vivre, le pouvoir de domination du temps de vie des êtres. Le capital le plus sacré et de ce point de vu, on ne saurait sacrifier un vieux dont le temps de vie s’achève. Abuser d’un enfant, c’est alors comme se nourrir de cette sève de vie qui vous échappe.

      IL N’Y A DE RICHESSE, QUE LE TEMPS DE VIE DES ETRES, sans elle, la richesse matérielle est vide. Cette vérité, aussi simple et évidente est pourtant celle qu’on regarde le plus avec « les yeux grand fermés »


  • Decouz 20 mai 10:00

    Je penserais que ce qui a été enlevé correspond à des passages de la nouvelle originelle ou à ce qui a été considéré, à tort ou à raison, comme des longueurs, compte tenu de ce qui est rapporté de la fidélité du film à la trame de Schnitzler.
    La duré du film est déjà importante, et en revoyant la scène où les deux protagonistes se font des aveux dans la chambre, j’ai trouvé qu’entre les répliques ça trainait un peu trop, peut-être l’effet de l’avoir déjà vu.


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