mercredi 30 juin 2010 - par Paul Villach

« Martine à la plage » bientôt au Diplôme National du Brevet ?

Pas d’éloge, cette fois, de la xénophobie comme en 1995 ni de la vengeance personnelle comme en 1996 ! (1) Non, le sujet de Français donné hier au Diplôme National du Brevet sombre dans la variante infantile de l’information indifférente, qui insinue d’autant plus discrètement des préjugés archaïques.

Une histoire hors-contexte sans grand intérêt, sauf psychiatrique
 
La demi-page proposée, extraite de la nouvelle « En baie de Somme  » du recueil « Les Vrilles de la vigne », a beau être signée de Colette : méritait-elle pour autant d’être retenue ? Une scène banale de plage où un bambin affole sa mère en croyant que sa sœur s’est noyée parce qu’il l’a simplement perdue de vue, peut intéresser le psychiatre. Mais quelles ouvertures offre-t-elle à un adolescent pour nourrir sa réflexion et montrer sa maîtrise de la langue française et de l’information acquise en neuf années d’école ?
 
Un questionnement pour demeurés
 
Les questions posées auxquelles il doit répondre, sont en outre à la hauteur du sujet et résument l’indigence des « compétences » dont il doit faire preuve en fin de classe de Troisième. Un bon point cependant : le jargon formaliste avec ses « déictiques », « connecteurs » et autres « didascalies » a heureusement disparu. Mais ne faut-il pas être demeuré pour ne pas trouver réponse à nombre de questions ? Qu’on en juge !
 
- Les deux enfants jouent sur la plage tandis que leur mère lit : « Que font les deux enfants avant que Jojo ne vienne voir sa mère ? » est-il traîtreusement demandé. Ne sont-ils pas, en effet, en train de grimper aux arbres ?
 
- Colette insiste sur le soleil qui tape, en filant lourdement la métaphore culinaire : elle prétend que les enfants « cuisent  », « rôtissent », « mijotent au bain marie dans des flaques chaudes  », et le candidat est prié de préciser à quoi les enfants sont comparés en « relevant le champ lexical dominant ». N’est-ce pas exposer un élève de Troisième à une surchauffe cérébrale ?
 
- Ou encore, quand la mère apprend la nouvelle de la fausse noyade de sa fille, « le livre vole, le pliant tombe  » : « quelle réaction de la mère cette phrase traduit-elle ?  » Oui, c’est vrai, ça ! Ne sont-ce pas les indices d’une méditation extatique sur la vanité des choses ?
 
- Le candidat est même sondé jusqu’au tréfonds de son savoir : quand Jojo explique que « (sa sœur) était là tout à l’heure, qu’elle n’y est plus et (qu’) alors il pense qu’elle s’est noyée  », quel peut bien être le rapport logique exprimé par « alors » dont un synonyme est sollicité ? Le pis, c’est que la question se pose ! Le rapport de cause à effet n’est-il pas ici contestable ?
 
- Un usage de la ponctuation est aussi énigmatique : « Seigneur ! Il le croyait !!! s’exclame la mère. Et c’est tout ce que ça te faisait ?  » « Quel est donc le sentiment de la mère ainsi souligné ? » demande-t-on. Sûrement une grande fierté d’avoir enfanté pareil rejeton !
 
Un questionnement ambigu voire incorrect
 
Saurait-on mieux s’ingénier à souffler complaisamment des évidences au candidat pour lui garantir une bonne note et signer l’excellence de l’institution par un pourcentage de réussite triomphal au brevet ? Le comble, cependant, c’est que les carences des auteurs académiques du sujet peuvent nuire à cette louable entreprise : des questions sont parfois formulées de manière incorrecte ou ambiguë.
 
On apprend ainsi que la mère lit un roman. D’où la redoutable question « Que fait la mère dans le premier paragraphe ?  » avant qu’il soit demandé : « Par rapport à ses enfants, quelle est la conséquence de cette activité ? ». N’eût-il pas été préférable d’écrire : quelle conséquence peut avoir cette activité pour ses enfants ?
 
On sait que l’expression « par rapport à  » est employée à toutes les sauces par ceux qui maîtrisent mal la langue française, tout comme « au niveau de » ! C’est une façon de « niveler par le bas » l’expression des relations logiques qu’on ne sait pas formuler. On ne s’attend pas, en tout cas, à découvrir ce travers d’inculte dans un sujet d’examen officiel. Or, les auteurs du sujet affectionnent l’expression puisqu’on la retrouve trois lignes plus loin : la mère, écrit Colette, « s’enivre » à la lecture de son roman. Et quand son gamin vient la déranger pour lui annoncer la nouvelle, elle ouvre des yeux « hallucinés » : « Comment expliquez-vous, est-il demandé, l’emploi de « hallucinés » par rapport à celui de « s’enivre » ? » Que comprendre ? Quel rapport, en effet, établir entre les deux attitudes ?
 
De même, on a évoqué plus haut « le livre (qui) vole, le pliant (qui) tombe  ». Or voici que le candidat doit reconnaître « deux procédés d’écriture  ». Qu’est-ce donc qu’ « un procédé d’écriture » ? Une « figure de style  », comme on disait autrefois, ou simplement un leurre  ? Qu’est-ce qu’il s’agit de relever ici ? Une métaphore ou une image avec le mot « voler » ? Sans doute, mais quel élève de Troisième peut reconnaître dans « le pliant (qui) tombe » comme dans « le livre (qui) vole  », une métonymie offrant l’effet en lieu et place de la cause, l’affolement de la mère ? 
 
D’autre part, à en croire une question, le candidat est sommé de voir dans l’attitude de Jojo une scène comique : « Qu’y a-t-il de comique, est-il demandé, dans la façon dont Jojo annonce à sa mère la noyade de Jeannine (sa sœur ) ? » Franchement, on se le demande ! La scène est-elle si comique que ça ?
 
La tentation de la démagogie
 
- L’enfant-roi
 
Mais le meilleur est pour la fin. Il est posé une question finale insidieuse. « Consternée, les mains jointes, écrit Colette, (la mère) contemple son gros petit garçon par dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit enfant sauvage  » . L’image est jolie et aurait méritée qu’on s’y arrêtât. Or, voici ce qui est demandé au candidat : « En vous appuyant sur l’ensemble de vos réponses, indiquez si la mère vous paraît correspondre totalement à l’expression « grande personne civilisée  » et l’enfant à l’expression « petit enfant sauvage  » ?
 
À l’évidence, le candidat serait mal inspiré de ne pas abonder dans le sens de la réponse qu’insinue lourdement la question par le seul adverbe « totalement ». Non évidemment, cette mère n’est pas totalement une « grande personne civilisée », elle est même indigne de l’être : ne laisse-t-elle pas ses gosses sans surveillance en toute inconscience ? Et son enfant ne la rappelle-t-il pas à ses devoirs en s’inquiétant de la disparition de sa sœur ?
 
On reconnaît la manie de la démagogie éducative en vogue qui inverse systématiquement les rôles : ce sont les enfants qui ont des leçons à donner aux adultes. L’ennui, c’est que le texte, ici mis hors-contexte, ne permet pas de juger de la prétendue inconscience de la mère : on peut même en déduire qu’il s’agit d’un lieu sécurisé qui ne nécessite pas une surveillance accrue des enfants. L’attitude de Jojo mettrait plutôt sur la voie de bien d’autres problèmes comme les relations singulières qu’il paraît entretenir avec sa sœur et sa mère. Mais on ne peut demander à des élèves de Troisième d’entrer dans les arcanes de la psychologie de l’enfant.
 
- La restauration du sexisme masculin triomphant
 
Quant au sujet de rédaction, qu’en dire ? On en perd littéralement la voix ! « Un peu plus tard, lit-on, le père rejoint sa famille à la plage. Un dialogue s’engage entre les trois personnages : la mère explique à son époux ce qui vient de se passer ; Jojo proteste ; le père tente de les réconcilier. Écrivez ce dialogue. » Le paterfamilias, comme au bon vieux temps du sexisme triomphant, est appelé à jouer les juges de paix entre sa femme et son fils ! Quelle image effroyable de l’enfant-roi et de la mère mineure sommée de se justifier au tribunal marital, est ainsi diffusée par l’Éducation nationale !
 
Il reste que ce n’est tout de même pas une mince performance de réussir à proposer un sujet puéril avec des questions qui enfilent les évidences comme des perles pour finir par offrir à l’enfant le luxe de faire la leçon à l’adulte, sans que le contexte l’autorise expressément. Toujours est-il qu’on peut mesurer à cet exercice le niveau de compétences exigé au sortir du collège. Au train où vont les choses, les albums de « Martine à la plage  », à la ferme, au cirque, à l’école ou ailleurs ne devraient pas tarder à être inscrits au programme du Diplôme national du Brevet. Et si avec ça il n’y a que 90 % de réussite, c’est à désespérer ! Il faut savoir ce que l’on veut : « échec à l’échec » de l’enfant-roi ! Paul Villach  
 
(1) Paul Villach, « Les infortunes du Savoir sous la cravache du Pouvoir  », Éditions Lacour, 2003.

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