mercredi 19 avril - par christophecroshouplon

Melancholia ou la fin du (d’un) Monde

Ce n’est certainement pas le film le plus distrayant qu’il m’ait été donné de voir, mais c’est sans aucun doute l’œuvre la plus forte à mes yeux depuis le début de ce siècle.

Lars Von Trier est tout sauf un artiste consensuel. Son œuvre, qui peut donner le sentiment d’être chaotique, répond aux méandres d’un artiste authentique qui a compter de Breaking the Waves est parvenu à imposer son nom comme une marque sur le marché international. A compter de ce chef d’œuvre unanimement salué et qui a bouleversé aux quatre coins du globe, il a su imposer ses choix parfois contre ce que d’autres auraient pu définir comme ses intérêts. Allant dans des directions avant gardistes (Dogville) ou se risquant à des œuvres au contenu provocateur (Antechrist ou Nymphomaniac). Il « fait parler de lui », sait créer un scandale, attirer sur son nom des stars et leur imposer un cadre de travail tout à fait hors norme (Nicole Kidman dans Dogville). Quitte, comme ce fut le cas avec Bjork, à défrayer la chronique en s’affrontant directement avec son actrice par médias interposés.

Sorti en 2011 après sa présentation à Cannes d’où il repartit étrangement bredouille (sauf un prix d’interprétation), Melancholia est l’œuvre d’un poète qui, tel Baudelaire et Rimbaud, traduit au cœur de son œuvre cette « melancholia » ou « bile », ici représentée par une planète éponyme (Melancholia donc) censée percuter la planète Terre.

Son héroïne blonde (Kirsten Dunst), telle le poète, est prise de cette bile, ce noir cafard qui la submerge tandis qu’on la prépare telle une oie blanche en robe de mariée à une vie toute tracée. Cernée d’êtres foncièrement rationnels et raisonnables, appartenant à un milieu aisé ayant pour elle dès sa naissance décidé du cadre dans lequel elle devait évoluer, elle n’a de cesse, pendant la première moitié du film, celle de la cérémonie de mariage, de sortir du cadre, de quitter sa place, de faire exploser les convenances qui l’emprisonnent. Même la limousine au tout début qui la conduit telle une princesse dans le château des noces ne peut emprunter le sentier et doit s’y reprendre par trois fois pour réussir un virage. La vie à laquelle elle est promise et devant laquelle sa mère ricane est si désespérante qu’elle crée chez cette héroïne hyper sensible un véritable bouleversement intérieur.

Lequel va peu à peu gangrener au-delà de la cérémonie en elle-même (et qui s’achèvera par le départ du marié répudié), tout l’univers.

Faire le lien, oser faire le lien en un raccourci majestueux, entre le refus des convenances, la dépression la plus noire et la fin du Monde : voilà le sujet brulant d’actualité de ce film inouï qui des années après marque encore le spectateur que je suis, et pas pour que des raisons d’ordre

Des images demeurent, des années plus tard, vibrantes. Une pluie d’oiseaux morts sur la neige. Un immense étalon noir aux sabots empêtrés dans la boue et qui se débat. Une mariée à la robe immaculée attrapée par les racines d’arbres immenses et qui retiennent sa fuite. Un petit abri fait de trois bouts de bois sous lequel les deux sœurs et un petit garçon s’abritent, tandis que la planète Melancholia s’approche à toute vitesse de la Terre.

Tant d’autres …

Chef d’orchestre de la cérémonie de mariage de sa blonde sœur, l’hyper-conventionnelle Charlotte Gainsbourg (qui n’a de cesse de venir la faire rentrer dans le cadre lors de la noce) va progressivement sombrer dans le désarroi puis la frayeur dans la seconde partie du film, tandis que s’approche cette Melancholia pouvant sonner la fin de son monde. Perdant pied, livrée à l’abandon de son époux qui se suicidera quand il comprendra l’inéluctabilité de la collusion des astres, elle sera alors « prise en mains » par sa dépressive sœur, soudain apaisée par sa clairvoyance.

Pour cette dernière la fin du monde et la fin de ce monde dont elle ne voulait point coïncident, et l’apocalypse advenant est accueilli dans le plus paisible consentement. Tenant la main de son neveu et de sa sœur en larmes, elle s’évanouira sur un sourire.

Loin de fixer quelque interprétation le film pose toutes les questions sans en résoudre aucune. Cette apocalypse est-elle l’œuvre réelle et/ou imaginaire d’une jeune femme dépressive ? Son souhait ? Est-ce (au-delà de l’œuvre de l’imaginaire de son héroïne) celui de l’auteur ? S’agit-il d’une mise en garde, d’une vision, d’un délire pur, d’une simple extrapolation à partir d’un état dépressif personnel ? Qu’a-t-il vu au fond du trou, notre Lars ?

Laissant toutes le portes ouvertes il nous place, nous spectateurs, face à notre propre inconscient et face à nos peurs les plus enfouies, libres d’accueillir la collision glacés d’effroi et en larmes comme Charlotte ou consentants et médusés par tant de poésie. Et transportés par la musique de Wagner, cette ouverture somptueuse, magistrale, incandescente de Tristan et Iseult – un autre poète lui aussi en son temps annonciateur de la fin d’un monde…



8 réactions


  • Taverne Taverne 19 avril 19:04

    Un film qui fait encore plus peur et qui j’espère ne se fera jamais : « Mélenchonia » J’en ai des frissons...


    • Pseudonyme Pseudonyme 19 avril 20:05

      @Taverne

      Mélanconnia aussi ... bon moi j’ai cessé de regarder les films de Lars depuis Antichrist *

      Je suis désolé pour l’auteur, mais je n’ai plus envie de repiquer au truc .

      Von trier est barré trop loin... et Charlotte ne m’emballe pas du tout depuis La Petite Voleuse... smiley

      En fait, j’aurais dû le larguer après Element of crime

      Bien que j’aimais bien l’idée de son Dogme95, école de cinéma qui donnait des films assez regardables pour l’esthète que je devins dans ces années là .....  smiley

      Oui je sais je me la pète !!!

      Mais si je le fais pas qui le fera ....  smiley


  • Taverne Taverne 19 avril 22:27

    Question ambiance fin du monde, je préfère « Fin de partie » de Samuel Becket : « Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! », « La fin est dans le commencement et cependant on continue. »

    Dans un autre style, Le Roi se meurt de Ionesco.
    Le roi : « …J’ai peur, je m’enfonce, je m’engloutis, je ne sais plus rien, je n’ai pas été. Je meurs.
    Marguerite : C’est cela la littérature.
    Le médecin : On en fait jusqu’au dernier moment. Tant qu’on est vivant, tout est prétexte à littérature. »

    Le cinéma ne vaut pas le théâtre d’auteur.


  • VeloCipaid VeloCipaid 19 avril 22:51

    Merci pour l’actualité .
    C’est cette nuit qu’un machin va nous croiser......d’assez loin toutefois


  • Fergus Fergus 20 avril 09:45

    Bonjour, L’auteur

    En réalité, ce film est construit en deux parties. La première, centrée sur la noce, est très réussie. Le problème est que la seconde, centrée sur cette apocalypse, vient en rupture de la première et très franchement atteint un niveau de médiocrité qui fait de ce film l’un des plus mauvais de Lars Von Trier. Cette fin du monde annoncée n’est en effet ni réaliste - mais ce n’était pas le souci du réalisateur - ni poétique ou métaphysique : elle est d’une rare platitude. Dommage !


  • velosolex velosolex 20 avril 16:04

    Un très bon film c’est vrai, très glaçant, perturbant et qui donne la part belle aux « voyants »...Ce film ne parle pas évidemment que de la fin du monde, mais de l’essentiel, du sacré, du sens de la vie, du collectif, de la relativité des possessions et des assurances humaines...Je retiens la fin, cet abri dérisoire fait de quelques branches dans lequel se blottissent enfants et adultes, en attendant la chute de la comète, qui parle avec justesse de l’impalpable et du sacré....Cette planète qui se rapproche, et que certains refusent de voir, était pourtant en genèse chez d’autres avant même qu’elle n’apparaisse. Déjà enfants nous avions été confronté à cette grand frisson apocalyptique en lisant les premières pages extraordinaires de « l’étoile mystérieuse », cet album de Tintin où un fou haranguait les foules, et parlait du « châtiment », avant que la comète ne frôle la terre....C’était moins une....Il y a quelques années, j’ai été aussi très impressionné par ce très bon film américain « Take shelter » qui lui aussi parle de cette noire voyance, annonciatrice de l’apocalypse....

    Critique du film Take Shelter - AlloCiné
    De la fin du monde, ou d’un monde, je suisi en ce moment précis en train de lire un petit chef d’oeuvre ; pas la chute d’une comète, mais la chute inoxorable de la civilisation, lente, faite de coupures d’électricité intermittentes, avant qu’en quelques mois , le vernis de la civilisation soit disparu. Il s’agit de « Dans la forêt », de Jean Hegland...
    Dans la forêt - Jean Hegland - Babelio
    Il fait écho en moi à un autre livre extraordinaire qui avait été écrit dans les années 60, à l’époque de la terreur atomique :
    Le Mur invisible - Marlen Haushofer - Babelio

    • Thorgal 20 avril 16:53

      @velosolex

       Il s’agit de « Dans la forêt », de Jean Hegland...

      N’est-ce pas ce roman dont Dmitri Orlov faisait les éloges il y a peu sur cluborlov ? J’avais laissé un commentaire car le résumé ou la trame me semblait être fortement inspiré de Ravages de Barjavel. Je n’ai pas lu Dans la Forêt, je suis curieux de savoir si le roman emprunte plus que le contexte déjà utilisé dans Ravages. 

    • velosolex velosolex 20 avril 17:42

      @Thorgal
      Je ne connais pas « Rivages », de Barjavel. Ca m’est donc difficile de commenter. Sinon sans doute que le genre n’est pas nouveau, et qu’un écrivain explorant cette piste peut le faire sans vraiment plagier ;; et même en le faisant en renouvelant la lecture. Ainsi, il est difficile de ne pas voir « dans la planète des singes », des airs de connivence avec « Gulliver », de swift, sans doute le premier roman d’anticipation, avec cette ile où débarque notre héros peuplée de chevaux pensant, alors que les hommes sont tout à fait stupides....Le genre « revival » aux etats unis est un peu constitutionnel de l’ADN de ce pays, dont les pionniers ont souvent été confronté avec les mêmes difficultés, dans un monde qu’il restait à ouvrir, aux désordres d’un monde qui se ferme. Le livre de Hegland écrit en 96 vise je trouve assez juste, car il parle d’une décomposition lente de la civilisation, et les articles que j’ai lus sur les states font assez écho à cette peur. Car la baisse de l’investissement dans l’infrastructure, que même Trump a pointée ( tout en promettant de baisser les impots....) a abouti à un réseau routier et ferroviaire digne du tiers monde. On peut d’ailleurs faire le parallèle avec l’europe dans ce strip tease de l’investissement, avec les crises sanitaires. Quand une grippe ou un virus met le pays en difficulté, cela signifie que nous n’avons plus ces réserves qui garantissent la sécurité et la pérennité d’un état Je m’égare sans doute sur le thème de la fin de l’esprit grégaire et d’anticipation, autre que celle garantissant la richesse des actionnaires. Mais quand l’état se saborde à ce point, au profit d’une élite autoproclamée, la fin du monde n’est pas loin. En tout cas, pour le livre de Hegland que je devrais finir ce soir, foncez : C’est beau, poétique, hardant et terriblement humain. 


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