samedi 28 janvier - par Paul ORIOL

Place Jean Ferrat

 L’hiver arrive.
Les arbres en bois ne font plus d’ombre malgré les rayons du soleil, sans chaleur, de novembre.

Des jeunes filles, vives, colorées, passent, légèrement vêtues malgré le froid. A leur vue, il se redresse devant la jeunesse qui le frôle, traversé par le nuage parfumé qui les accompagne, pénétré par leurs éclats de rires, étouffés ou aiguës. Une discrète amertume teinte sa salive. Ses doigts frémissent légèrement.

Elles ont disparu dans la bouche de métro. Elles ne l’ont pas vu, pas plus que son ombre. Peut-être pas plus que les autres ombres absentes de la place. La petite tornade de jeunesse s’est évanouie.
Il lutte pour que ses épaules ne s’affaissent pas à nouveau.
Il sort du nuage, reprend possession de son regard qui balaie la place, autour de lui, où les passants, chargés, venant du marché, s’égaillent, dans toutes les directions, pressés, suivant leurs possibilités, sobrement et sombrement vêtus, vers un rendez-vous essentiel et dérisoire. Ou la chaleur d’un appartement obscur.

Il traverse la place. Disparaît dans un café.

Il s’assied à la terrasse, chauffée.
A cette heure, il y a peu de monde et seul, un homme qui regarde les courses dans son journal, a une cigarette au bout des doigts de la main gauche, un crayon dans la main droite.
Plus loin, une jeune femme est plongée dans son ordinateur. Et deux jeunes discutent tout en maniant leur téléphone portable.
A coté de lui, deux femmes, énormes, âgées, probablement plus jeunes que lui, à deux tables différentes, discutent dans une langue qu’il ne comprend pas.

La serveuse dépose, sans rien dire, un jus d’orange pressée, un chocolat chaud, une tartine. A l’abri du froid et du bruit de la rue, il prend un journal du matin, sort son crayon, se plonge dans les mots croisés. Hors du monde.

 

Place Jean Ferrat

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Sur la place, les bancs sont occupés par des hommes, tassés, chaudement habillés, qui, ensemble, essaient d’extraire un peu de chaleur des rayons d’hiver et des conversations en arabe sur la famille, sur le pays, sur les difficultés du moment.

Une fillette, en patins, passe devant eux, incertaine, jambes et bras écartés pour assurer son équilibre. Ils la suivent du regard. Une irrégularité du terrain, une hésitation, oh ! Elle repart. Et quelques commentaires avec.

Le bus arrive. Trois amis se lèvent du banc et se dirigent vers le bus. Le dernier s’en va avec son sac vide, vers le marché.

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Au coin de la rue et du boulevard, un homme, grand, solide, brun de peau et de chevelure frisée, avec une barbe de quelques jours, grisonnante. Il est toujours là. Fidèle au poste avec une cannette à la main. Il discute avec les uns et les autres.

Il a beaucoup parlé avec les artistes qui ont peint une magnifique fresque sur le grand mur du garage. Aujourd’hui, c’est avec des jeunes qui veulent, à leur tour, barbouiller cette fresque qu’il parle. Pour en défendre la beauté, l’intégrité. Pour défendre une portion de rue devenue lieu d’exposition temporaire dans un quartier sale, aux trottoirs encombrés de déjections canines, de multiples objets abandonnés, matelas, évier, planches de bureau. Mais visitée par les touristes pour ses fresques. Alors que les gens du quartier passent, aveugles, indifférents à la transformation d’un mur aveugle en hall d’exposition.

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Après une nuit très froide, avec le lever du jour, un ciel chargé de nuages, le temps s’est un peu radouci. Toutes les chaînes de radio et de télévision répètent le même bulletin, créant l’événement du jour : la neige est annoncée, conditionnant les citadins à s’habiller en skieur, sans ski et sans neige. Mais obéissants au bulletin.

Dans l’abri du magasin abandonné, habitué du lieu qu’il a transformé en chambre à coucher, il n’a pas encore rangé son duvet, ses couvertures. Il n’a pas sa cannette à la main. Il est occupé autour du platane qu’il a adopté.
Dans le cadre de la végétalisation de la ville, la mairie demande aux citoyens d’adopter un arbre, de cultiver, de fleurir la terre qui l’entoure. Peu le font. Mais lui a choisi le platane qu’il connaît depuis des mois. Il a trouvé, on ne sait où, un peu de farine qu’il a répandue autour de son arbre. Le temps, capricieux, n’obéit pas toujours aux bulletins de la météo. Son platane au moins ne sera pas déçu, il aura la neige annoncée. Et comme Noël approche, il a décoré la barrière qui entoure l’arbre de papier argenté.

Pour lui, pour le platane, quoi qu’il arrive, Noël ne sera pas un jour comme les autres.
Il y a les foules qui s’agglomèrent devant les vitrines illuminées des grands magasins. Les yeux des enfants qui brillent. Les adultes qui photographient, se photographient.
Ici, les voisins passent, traversent le boulevard, pressés entre le café du matin et le métro. Aveugles ? Indifférents ? Étonnés ? Humanisés, un instant ?
Par ce sans abri et son platane, liés par le rêve, par un peu de farine et de papier argenté.

Place Jean Ferrat


1 réactions


  • Sergio Sergio 28 janvier 21:21

    Bonsoir, cette contemplation me change de la pléthore indigeste d’articles politiques publiés actuellement sur le site. Vous valorisez bien tous ces espaces de vie anonymes et quelconques mais ô combien vivants, il suffit de se poser et de regarder, bel article en tout cas car le simple n’est jamais facile à raconter.


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