La Marsa le 16 mai 2006 à 11h45.
J’entame donc, à la grâce de Dieu, cette deuxième partie de mon périple mnémonique, après en avoir clos la première étape ce même jour, étape qui a couvert mes premières 27 années, et dont j’ai suspendu le cours en mai 1967, soit une année après la disparition de mon père, Si Hmeïda, âgé alors de 56 ans.
J’en ai moi-même aujourd’hui 66 et, il est banal de le dire, mais je l’écris quand même, je me souviens de ce jour funeste et du dernier soupir qu’avait poussé mon père en rejoignant Dieu, comme si ces faits dataient d’hier. Si j’ai tenu à le souligner, c’est à l’intention des jeunes d’aujourd’hui, pour leur crier :
« Dépêchez vous de faire beaucoup de bien ; et hâtez vous de vous faire plaisir, car la vie est non seulement courte, mais surtout expéditive, en ce sens que le temps, tel que perçu par un jeune enfant peut lui paraître excessivement lent et long et provoquer, parfois, son impatience à atteindre ses 18/20 ans ; mais faites très attention, car avec le phénomène de l’accélération, de plus en plus grande, de l’histoire humaine, la vitesse d’écoulement de vos années va vite s’emballer ; et vous allez atteindre le deuxième et le troisième âge, sans avoir eu vraiment le temps de le réaliser…et vous allez vous souvenir de vos années de jeunesse et d’enfance, comme si elles ne dataient que d’hier.
En le réalisant plus tard, n’ayez pas peur de le dire, à votre tour, à vos propres enfants, même si vous avez alors le sentiment que cela serait banal de le dire…même si vous croyez alors, comme je le crois moi-même en ce moment, que cela ne leur servira à rien de vous l’entendre dire, comme je sais, en vous l’écrivant, que cela ne vous servirait pas à grand-chose, puisque j’ai appris depuis un bon moment que l’expérience ne profite qu’à celui qui la vit ; et qu’ autrement dit, l’expérience des autres est largement inopérante, pour celui qui ne la vit pas concrètement…
Mais, trêve de philosophie d’adulte immature et revenons aux moutons de ma jeunesse…
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De quelques amis italiens et notamment Tullio Giannitrapani...
En ce temps là, je vous l’ai déjà dit, j’étais jeune, beau et plutôt insouciant, j’avais des amis français, juifs, italiens et tunisiens musulmans ; les Juifs seront les derniers à quitter la Tunisie, presqu’à regret, étant en grande majorité, Tunisiens. Ce sont les Français qui furent les premiers à commencer à partir en masse, dès la fin des années 50 et, vers les années 62/63, il n’y en avait plus guère ; les Italiens de Nabeul commencèrent à partir au début de ces années 60, les uns vers la France, les autres, plus nombreux vers l’Italie et la famille Giannitrapani vit partir en 61/62 le père et la mère vers Turin en compagnie de leur fille aînée Claudia. Les autres enfants de la famille achevaient encore leurs études et étaient restés en Tunisie, mais Claudia, âgée alors de près de 23 ans avait été amoureuse d’un jeune tunisien musulman Tahar A, le fils de Mohamed A le commerçant qui, en 1952 avait averti mon père du danger que faisaient planer les colons et l’armée sur sa tête pour s’être rangé du côté des manifestants…
La famille Giannitrapani, catholique et très croyante, avait vécu cet amour partagé comme un véritable drame et les parents de la belle Claudia s’étaient dépêchés de l’amener loin de Nabeul et de sa Tunisie natale…Cet arrachement lui fut quasi-fatal, puisque, privée de cet amour et renonçant à avoir une vie normale, elle choisit de s’enterrer vivante dans un couvent italien où, passant d’épreuve en épreuve, entre 63 et 67, elle fut admise à prononcer ses vœux et à devenir définitivement Sœur Marie Cécile.
Mais, si au début des années 60, Claudia et Tahar A étaient amoureux, Bédye mon frère l’était aussi, de la même belle italienne ! Cependant, timide et renfermé qu’il était, il n’avait jamais osé se déclarer directement à l’objet de son amour ; il finit tout de même par le révéler à son frère Tullio, notre ami commun.
Tullio poursuivait alors des études de séminariste chez les Pères Blancs à Tunis et sa famille possédait à Nabeul une belle maison située derrière le jardin de la notre et accolée au logement de fonctions de la S.T.E.G., ce logement qui fut occupé jusqu’en 61/62 par Monsieur Eugène Graf, mon entraîneur de natation.
Tullio était presqu’aussi timide que Bédye, ils avaient à peu près le même âge et avaient tous les deux une mentalité de perdants ; tous les deux étaient physiquement très forts et multipliaient les heures d’haltères, en suivant les progressions techniques avec les croquis détaillés qui allaient avec et qu’ils avaient achetés, par correspondance, auprès du fameux Duranton, plus bel Adonis de France et de Navarre, Duranton qui avait effectivement un corps fabuleusement bien musclé, mais très harmonieux et gardant un caractère humain, n’ayant rien à avoir avec les monstres américains et autres bêtes de concours d’aujourd’hui étiquetés abusivement, plus bel homme de ceci, plus bel homme de cela…
Les deux amis étaient tellement intravertis et timides, que Tullio, éberlué d’apprendre que son meilleur ami musulman était le deuxième à vouloir aimer sa très catholique sœur Claudia, n’osa rien dire à qui que ce soit, et que, ni l’un ni l’autre n’en parlèrent plus jamais.
Bédye ne s’avoua cependant pas tout de suite vaincu ; une fois toute la famille G réunie en Italie et la belle Claudia se préparant à devenir Sœur Marie Cécile, il prit le bateau, puis le train pour faire le seul et unique voyage de sa vie. Toute la famille G fut ravie de le recevoir en, juillet 1967, et il put revoir une dernière fois la belle Claudia.
Personne n’a jamais su ce qu’ils ont pu se dire, Bédye qui ne me cachait presque rien, refusa toujours de me dire autre chose que nous avons eu beaucoup de plaisir et de joie à nous revoir. Cependant, Bédye qui avait associé ce voyage en Italie à l’image de sa belle Claudia, et, ayant définitivement perdu l’espoir de la conquérir, décida, en son for intérieur, de ne plus franchir les frontières du pays ; même lorsque beaucoup plus tard, je lui proposais de m’accompagner à Paris où je devais amener ma mère pour un traitement au laser de sa rétinopathie, il hésita longuement et finit par décliner mon offre…
Au début de ces années 60, plusieurs familles françaises et italiennes avaient déjà quitté le pays avec leurs enfants ; et les rares jeunes européens encore à Nabeul pour quelques temps, ne trouvaient plus de partenaires de leur âge pour leurs amours et cela pesait beaucoup à Tullio qui avait alors 24 ou 25 ans.
Comme nous avions beaucoup d’activités sportives communes ainsi que de grandes affinités littéraires et philosophiques, nous devînmes naturellement des confidents l’un pour l’autre, malgré les trois ou quatre années de différence d’âge ; je préférais sa compagnie à celles de ses frères moins âgés, et lui, préférait la mienne à celle de Bédye, mon frère aîné. N’ayant pas vraiment le choix, il eut une liaison amoureuse avec une coiffeuse italienne qui avait alors une quarantaine d’années, mais qui, prenant soin de son apparence, passait pour n’en avoir, qu’une bonne trentaine…
Josée C, dont il s’agit, avait une sœur aînée qui était aussi célibataire et qui tenait, plus ou moins inconsciemment, à ce que sa sœur le reste aussi longtemps qu’elle, étouffant dans l’œuf les velléités amoureuses de celle-ci. La mère de Tullio de son coté, voyait d’un très mauvais œil Josée tourner autour de son fils, interdisait, de son coté à celui-ci de la rencontrer, et elle lui répétait sans cesse qu’il n’avait nullement besoin d’une deuxième mère, soulignant ironiquement leur différence d’âge…
Le couple devait donc se voir en secret et Tullio obtint de moi, que je lui donne la clé de notre maison de la plage, inoccupée en dehors de l’été, où il fonçait sur son scooter, laissant Josée le rejoindre quelques minutes plus tard, sur son vélo…
Tullio était râblé, très musclé, avec de gros bras et un gros cou, mais il était peu agile et, s’il était très fort au bras de fer, il ne croyait pas en l’efficacité des sports de combats qu’il traitait de sports de cinéma et il était persuadé qu’il était capable de faire front à un bon judoka, jusqu’au jour où je faillis provoquer, sinon sa mort, au moins un traumatisme sérieux de sa colonne vertébrale…
J’étais alors rompu aux arts martiaux et là où je me débrouillais le mieux, c’était à la lutte gréco-romaine ; à mon école de Ksar Saïd, bien que j’étais l’un des étudiants les moins forts physiquement, je comptais parmi les plus agiles et souvent, j’arrivais à esquiver les prises de plus musclés que moi et à placer des contre-prises qui me permettaient de marquer des points et parfois même de mettre des adversaires plus costauds que moi, sur le dos et de les plaquer, épaules contre le sol.
L’engagement d’un combat en lutte, se fait face à face, les jambes très légèrement fléchies, les bras semi-tendus et les mains essayant d’agripper l’adversaire, au cou, à la taille ou au bras pour prendre l’avantage et essayer de placer une clé ou réussir une projection au sol ; sur les conseils de Monsieur Nidzgorski, notre professeur polonais, j’avais perfectionné quelques prises simples que je réussissais à placer à une vitesse surprenante, surtout face à un adversaire nettement plus lourd que moi que j’aurais eu énormément de peine à affronter sur le plan de la force pure…
Et ne voila-t-il pas qu’un week-end du mois d’avril 1962, Tullio, ses frères Adrien et Antoine et moi-même flânions sur la plage, aux abords de notre maison, lorsque, discutant de choses et d’autres, je me retrouvais en train de leur faire le récit de l’un de mes combats de lutte à Ksar Saïd durant lequel j’avais réussi à projeter au sol un adversaire plus lourd que moi de six ou sept kilos. Mais si Adrien et Antoine m’écoutaient avec intérêt, Tullio commença à rigoler et à me traiter gentiment de vantard et, de fil en aiguille, il me mit au défit de le faire bouger du sol, ajoutant, qu’il s’engageait à nous payer des sandwiches et des billets de cinéma si, par impossible, je parvenais à le faire tomber.
Tullio avait une taille approximative de 1m70 et pesait bien 80 kilos ; j’avais 1m79 pour 68 kilos , il était, aussi trapu, avec des muscles courts et noués, que j’étais longiligne, avec des muscles longs et souples et je savais que je n’avais aucune chance contre lui, en dehors d’une attaque fulgurante ; et comme celle-ci était problématique et que je ne voulais, à aucun prix, me ridiculiser en me retrouvant écrasé sous sa masse, en train de taper sur le sol pour qu’il me lâche, je décidais de tricher un peu…
Je prétendis que le règlement voulait que l’engagement se fasse entre les deux combattants, avec déjà la main droite de chacun, posée sur l’épaule gauche de l’adversaire, tandis que la main gauche de chacun se plaçait sous le coude droit replié de l’autre. Il me crut sur parole, en affichant un petit air rigolard et septique sur les chances que je pouvais avoir de le bousculer, avec l’air de dire tout ce que tu veux, mais tu ne me feras pas bouger d’un pouce et, encore moins, tomber.
En fait, ma petite tricherie consistait à m’assurer d’emblée l’amorce de la prise qui allait me permettre de le projeter au sol, avec le minimum d’effort ; et alors qu’il était mal assuré sur ses jambes qu’il n’avait pas suffisamment fléchies, je le pris de vitesse, en lui relevant rapidement le coude droit de ma main gauche, m’engageai très vite sous son aisselle en pivotant pour me retrouver derrière lui et le ceinturai alors de mes deux bras à hauteur de sa taille, tout en fléchissant suffisamment les genoux pour pouvoir le soulever d’une quinzaine de centimètres du sol et achever la prise fulgurante, en le projetant au sol sur le sable…
Il me prenait tellement peu au sérieux, étant trop sûr, de sa force physique et trop septique, par rapport aux vertus de l’entraînement et de la vitesse d’exécution, il se tenait tellement mal sur ses jambes, croyant que j’allais essayer de le pousser (ou de le tirer) pour le faire bouger, et j’avais répété cette attaque tellement de fois à Ksar Saïd, que le pauvre Tullio se retrouva au sol, sur le dos, le souffle coupé, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire...
Au moment de l’engagement, j’étais angoissé par son poids, de loin supérieur au mien et j’avais eu peur de rater mon coup, puis, en le soulevant plus facilement que je m’y attendais, j’eus peur qu’il ne puisse se dégager de ma prise et, au lieu de l’accompagner normalement jusqu’au au sol, pour éviter qu’il ne se fasse mal, j’avais au contraire, accentué sa chute en le poussant de toute mes forces vers le bas, en lui tombant, en plus, brutalement dessus.
Le choc fut terrible sur le sable dur ; le pauvre Tullio, après avoir poussé un cri de douleur qui m’avait hérissé l’échine, était là, étendu sur le dos, sans mouvement et, me semblait-il, sans même respirer.
Adrien et Antoine n’ayant pas totalement réalisé ce qui venait de se passer, commençaient à en rire, tout contents d’avoir des sandwiches et d’aller au cinéma gratis, mais, me voyant réagir rapidement, en commençant à faire un massage cardiaque à leur frère inanimé, ils se tinrent cois, à mes cotés, ne sachant pas trop ce qu’ils pouvaient faire, pour m’aider ; au bout d’une demi-minute, Tullio poussa un soupir et fit la grimace, puis tentant de se relever, il se remit aussitôt sur le dos, en poussant un autre gémissement, il avait très mal au dos et ne pouvait se relever…
Je n’en menais pas large et je commençais à imaginer que je lui avais brisé des côtes, ou pire encore, qu’à la suite du choc violent qu’il avait subi, l’un des disques de sa colonne vertébrale se soit fissuré et ait coincé un nerf, occasionnant ainsi la paralysie des membres inférieurs ; fort heureusement, après l’avoir retourné sur le coté, en lui faisant adopter la position de détresse, avec une jambe légèrement repliée sur l’autre, comme nous l’avait enseigné notre moniteur de secourisme, Tullio commença à se masser les reins et se releva péniblement, en me regardant, d’un air incrédule ; et les moqueries de ses deux frères de se faire entendre…
Personnellement, je n’avais pas du tout le cœur à rire et je n’arrêtais pas de m’excuser auprès de mon ami, qui ne comprenait toujours pas, comment j’avais fait, pour le culbuter, aussi vite et aussi facilement.
Peu après, il prit le parti d’en rire et il voulut absolument tenir parole et payer ce qu’il avait promis, mais je m’en voulais tellement et j’avais eu tellement peur de lui avoir causé un grave traumatisme, que je déclinais son offre, malgré son insistance et celle de ses frères…
Au mois de septembre de cette même année 62/63, je devais prendre l’avion pour aller poursuivre mes études en France et laisser Tullio achever les siennes à Tunis, avant de rejoindre ensuite, sa famille en Italie.
Nous savions donc que nous ne devions plus nous revoir avant longtemps et, peut-être même, très longtemps. Aussi, le jour de mon départ, après nous être longuement serrés dans les bras, l’un de l’autre, j’avais pris place avec mes parents dans la voiture de Bédye en pleurant ; et c’est en pleurant, sur son scooter, que Tullio nous avait suivi, sur près de quatre kilomètres, avant que Bédye, lui aussi ému, mais réprimant ses larmes, ne se décide à accélérer pour distancer Tullio qui nous poursuivait toujours, et laisser son image s’évanouir progressivement à l’horizon que je continuais de scruter, le cou tordu en arrière…
Quelques années plus tard, Tullio et toute sa famille revinrent passer, une ou deux fois, des vacances à Nabeul et j’en parlerais peut-être plus loin pour aborder, notamment les multiples voyages que durent entreprendre, Antoine de son coté et Annie du sien, pour essayer de préserver leurs droits sur leur belle maison de Nabeul, qui fut finalement vendue en bonne et due forme, mais, pour laquelle, leur famille ne toucha pourtant pas un centime, escroquée qu’elle fût, par l’un des cousins qui s’arrangea pour rafler la mise… Mais pour le moment, laissez moi vous transmettre le peu que je sache sur les origines de ma famille et vous relater quelques autres péripéties qu’elle connut…
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....Et de quelques-uns de mes ancêtres.
Baba Tourki et El derwiche El Haouet…
Baba Tourki, c’est ainsi que fut appelé par les habitants de la côte nabeulienne, l’arrière, arrière grand-père maternel de Mongia ma mère, lorsque, vers les années 1750, le bateau corsaire sur lequel il était embarqué, vint s’échouer tout près de l’actuel Club Med à proximité des ruines romaines adjacentes de Neapolis…
Baba Tourki, le corsaire turc à la barbe rousse et aux yeux bleus, recueilli et adopté par les habitants de la zone de Bir Chellouf et d’Oued Souhir, tomba amoureux d’une autochtone aux yeux noisette et aux cheveux teints au henné et fonda, en l’épousant, l’actuelle famille Tourki de Bir Chellouf à Nabeul…
Je n’ai pas eu l’occasion de connaître, en détail, l’origine de la famille de ma mère du côté de son père, le très honorable Bakha El Kamel ; mais ni le patronyme ni le prénom de mon aïeul, ne semblent devoir laisser aucun doute sur l’origine, également turque, de cette ascendance paternelle de ma mère.
Du côté de mon père, le quatrième arrière grand-père de celui-ci vint, lui aussi, de la mer, et plus précisément de l’Andalousie d’où ses ancêtres moresques avaient été chassés. Le patronyme qu’on lui colla, pour intégrer la population nabeulienne, devait faire référence à la mer ; et parmi les El Raïs, les El Bahri et autres marquages nominaux, c’est El Haouet qui fut choisi.
Quant au Derwiche, il s’agit de l’arrière grand-père de mon père, prénommé comme le père de celui-ci Mohamed ben Hmeïda, ben Mohamed, ben Hmeïda dit El Derwiche, épithète éminemment respectueuse que l’on attribuait alors, à certains cheikhs, marabouts et autres hommes connus pour leur grande dévotion.
Et l’une des anecdotes qui ont circulé à son sujet , jusques aux années de ma prime enfance, rapporte que, mon éminent ancêtre avait le don d’ubiquité et que, plusieurs fois, il avait été vu en deux endroits forts éloignés, les mêmes jours, aux mêmes heures. L’un de mes oncles m’a rapporté, en effet, avoir directement entendu conter, le plus sérieusement du monde, l’histoire suivante, par un parent fort âgé à cette époque, et ayant été lui-même, le témoin direct des faits :
El Derwiche El Haouet, qui était le seul tisserand de Nabeul vers les années 1850, devait faire le pèlerinage à la Mecque avec un groupe de petits artisans et autres commerçants de la petite bourgade. Le pèlerinage se faisait alors à dos de dromadaires, les bagages et la nourriture étant chargés sur des mules, l’ensemble des pèlerins formant une caravane escortée de gens en armes ; et le voyage aller-retour durant entre un mois et demi à deux mois et demi, l’on partait donc, au moins, 25 jours avant la date du Hajj.
Ainsi donc, les artisans qui se préparaient au voyage, voyant mon ancêtre, continuer à tisser les étoffes comme si de rien n’était, venaient souvent le presser de commencer ses préparatifs et s’inquiétaient immanquablement de savoir, s’il comptait toujours se rendre aux lieux saints ; et mon ancêtre de leur répondre, avec le même sourire énigmatique, enrobé de la même infinie bonté : In Cha’a Allah.
La veille du grand départ, El Derwiche faisait encore la même réponse, aux mêmes futurs compagnons, en continuant imperturbablement à tisser ses étoffes… ; le miracle, puisque c’est bien un miracle que l’on rapporta, c’est que, pendant les 57 jours que dura le voyage, y compris pendant toutes les péripéties du Hajj, mon bienheureux ancêtre était aux cotés de ses compagnons de voyage, à faire ses prières, à réciter le Coran et à trottiner, autour de la Kaaba, pendant que ses clients nabeuliens l’avaient toujours sous les yeux, dans son échoppe, et continuaient de bénéficier de ses services, en lui rendant grâce, pour sa grande habileté et sa, non moins grande, rectitude morale, et ce, pendant toute la période de ce même pèlerinage…
Et lorsqu’on vint plus tard lui demander s’il s’était bien rendu à la Mecque, il répondait : Oui, grâce à Dieu, Allah Le Magnanime, Allah Le Généreux ; et lorsqu’on lui demandait comment il expliquait, qu’il demeurât aussi à Nabeul, pendant tout le temps que dura le pèlerinage, il répondait : Tout ce que je sais, c’est qu’Allah est Grand… et qu’Il est Capable en toutes choses…
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