dimanche 15 janvier - par Philippe Huysmans

Quand l’équipe de Yann Barthès fait le tapin

Presque un mois après la capitulation des rebelles à Alep-Est et la libération de la ville qui s'ensuivît, la propagande continue de battre son plein dans les médias dominants.

Indigné par l'émission « Quotidien avec Yann Barthès » dans laquelle Hugo Clément interviewait régulièrement Ismael, un gentil civil qui dénonçait les « massacre » et le « génocide » dont ils étaient victimes, Pierre Le Corf, qui était durant une bonne partie du siège le dernier humanitaire français présent à Alep-Ouest avait tenté de leur indiquer que la situation n'était pas exactement ce que le dénommé Ismael leur racontait, et qu'il y avait des victimes des deux côtés. En vain, il n'a jamais eu de réponse, et a fini par se faire carrément bloquer sur leur page Facebook.

Plus croustillant encore, dans une réponse à un certain Philippe Rivière, Hugo Clément se permet de traiter Pierre le Corf de « propagandiste professionnel au service du régime »

Bonjour Philippe. Vous vous faites duper par la propagande de Bachar Al Assad. Ismaël a toujours dit être proche de l'armée syrienne libre. Tous ses meilleurs amis y sont ou y étaient. Il a posé à côté d'eux dans une ville en guerre où tout le monde était armé. N'écoutez pas les médias russes comme RT ou Sputnik ou les propagandistes professionnels comme Pierre Le Corf. Ce jeune homme propage la propagande du régime en connaissance de cause. Il ne faut vous fier qu'aux médias reconnus. Bien à vous.

En quoi est-ce préoccupant ?

Hugo Clément se permet de calomnier Pierre Le Corf sur base du simple témoignage de ce qu'il faut bien appeler un activiste, et lorsque l'intéressé se permet de répondre courtoisement pour donner un point de vue plus nuancé, se voit bloquer par les modérateurs. Drôle de couverture de l'information qui ne supporte aucune contradiction.

Or que je sache, durant les quatre années qu'on duré la bataille d'Alep, il n'y avait aucun journaliste indépendant sur place. Les informations qu'on nous a servies durant ces années l'ont été sur base du seul Observatoire Syrien des Droits de l'Homme, qui est une source pour le moins sulfureuse, et par des « témoins privilégiés » tel cet Ismaël, dont la rédaction reconnaît bien volontiers qu'il était proche de l'ASL. Un activiste, donc. Notez qu'il n'y avait plus à Alep-Est que des combattants d'Al Cham, qui sont ce que vous voudrez mais pas modérés.

Or Pierre Le Corf, lui, travaillait à Alep-Ouest, c'est-à-dire la partie de la ville restée aux mains des forces gouvernementales, et plus particulièrement dans les zones attenantes à la ligne de front.

Et en gros, ce que nous dit Hugo Clément, c'est que le témoignage d'un humanitaire, sur place, serait de la propagande tandis que les discours d'un activiste, opposant au régime, habitant la partie Est de la ville serait de l'information. Sur base de quels éléments objectifs ? Quelle raison aurait-on de croire moins un travailleur humanitaire (possiblement neutre) qu'un activiste pro-ASL dont on sait pour sûr qu'il est pour le renversement du régime ?

Mais peut-être faudrait-il tout simplement se fier à la version d'Ismaël parce qu'elle colle à la narration relayée en boucle par tous les médias dominants depuis quatre ans ? Notez que pendant tout ce temps, on n'a vu ni lu aucun reportage sur Alep-Ouest. Tabou ! Apparemment, il n'y avait ni morts ni blessés là-bas, ou alors c'étaient des méchants suppôts de Bachar qui ne valaient pas la peine que l'on se préoccupât de leur sort. Pourtant, les bombardements meurtriers des rebelles ont fait plus de 12.000 morts, mais qui s'en soucie ?

« Il ne faut vous fier qu'aux médias reconnus. »

Lorsqu'on y réfléchit une seconde, la formule est malheureuse. Médias reconnus... mais par qui ? Par quoi ? D'autres médias reconnus ? Leurs actionnaires ? Par la caste autoproclamée des éditocrates détenteurs de la Vérité Vraie ? Mais qu'est-ce encore que cette farce ?

Il faudrait voir à ne pas confondre « reconnus » et « dominants ». Quand on parle de reconnaissance, il s'agit toujours de la reconnaissance des lecteurs pour la qualité d'un journal, et non pas pour le nombre d'abonnés, par ailleurs en chute libre un peu partout. Quand on parle de reconnaissance, on parle donc de sa réputation, patiemment édifiée au fil d'une relation de confiance nouée entre les lecteurs et leurs éditorialistes/reporters favoris. Des gens qui inspiraient le respect et faisaient preuve d'une éthique professionnelle irréprochable.

Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Où sont passées les grandes dames qu'étaient Le Monde, The Guardian ou le New York Times, qui avait jugé nécessaire de s'excuser publiquement auprès de tous ses lecteurs pour le traitement indécent dont il avait fait preuve dans le cadre des élections présidentielles américaines ?

Quel média « reconnu » aurait signé ne serait-ce qu'un seul article un peu plus nuancé sur la crise en Syrie que la Doxa qu'on nous sert par tombereaux depuis quatre ans ? Est-il permis de penser que c'est là le signe infaillible qu'on ne se trouve plus en présence d'une presse libre et indépendante mais bien confrontés à de la pure propagande de guerre ?

Est-ce que ce donneur de leçons, du haut de son tabouret dans la rédaction de sa petite émission people se rend bien compte qu'aujourd'hui, moins de 15% de la population fait encore confiance aux médias mainstream ? Quel sens donner alors au mot « reconnu » ? Parce que pour le coup, les médias reconnus ne sont peut-être plus ceux auxquels il pense ?

Les médias dominants ont définitivement cessé de délivrer une analyse objective et impartiale de l'actualité pour la remplacer par une propagande destinée à formater la pensée unique. Ceci s'est accéléré de manière exponentielle à l'occasion du référendum britannique sur le Brexit, puis l'élection présidentielle américaine, et aujourd'hui avec la libération d'Alep.

Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est qu'à force de contradictions, leur crédibilité s'est érodée jusqu'au point où une majorité des gens ne savent plus que croire, tandis qu'une partie d'entre eux ont décidé de s'informer à plusieurs sources, pour faire ensuite le tri et essayer d'en dresser une synthèse qui soit plus proche de la réalité. Notez que je ne parle pas de vérité : moi je laisse ce mot aux fanatiques religieux, aux ivrognes et aux manichéens de tous poils qui s'en servent à tout bout de champ en guise d'argument ultime, ne se rendant pas compte qu'à force de l'associer à la tromperie, ils le vident de sens.

Concernant Alep, et plus généralement le conflit en Syrie, le vernis craque pourtant de toutes parts, et la réalité qui se dévoile est à mille lieues du tableau que les médias nous ont brossé durant quatre ans. Pour vous en faire une petite idée, je mets ici pêle-mêle quelques liens vers des articles ou des vidéos dignes d'intérêt :

  • Dans un des e-mails de John Podesta, Directeur de campagne d'Hillary Clinton, qui avait été publié par Wikileaks suite au « piratage » du DNC, Hillary Clinton reconnaissait être au courant que le Qatar et l'Arabie Saoudite soutenaient clandestinement Daesh, alors que d'autre part ils font partie d'une « coalition » supposée lutter contre eux.
  • Interview (EN) avec Vanessa Beeley (Journaliste indépendante à Alep) : « Why Everything You Hear About Aleppo Is Wrong ».
  • Conférence de presse d'Eva Bartlett, journaliste indépendante de retour d'Alep aux Nations Unies (EN ST-FR).
  • Un excellent article de Caroline Galactéros (Docteur en Science politique et colonel au sein de la réserve opérationnelle des Armées).
  • Interview d'Éric Dénecé (docteur en science politique, chercheur spécialiste du renseignement, du terrorisme, des opérations spéciales) dénonçant sur LCI la falsification de l’information par les médias.
  • Interview du député Jean Lassalle sur LCI (10.01.17)
  • Interview de Thierry Mariani (député des Français de l’étranger) de retour d'Alep, sur iTélé (10.01.17).

Il devient quelque peu difficile de prétendre que tous ces gens sont des traîtres, vendus aux Russes ou au régime de Damas. Sans compter les innombrables sources sur Internet où il est possible de trouver une information plus en phase avec la réalité. Je ne prétends pas qu'elle soit dénuée elle-même de propagande, qu'elle soit pro-Russe ou pro-Syrienne, loin de là. Mais dans un monde où désormais les médias mainstream occultent et déforment systématiquement la réalité pour la faire cadrer avec la propagande dictée par les néocons de Washington, il est plus que jamais nécessaire de diversifier ses sources.

Lien vers l'article original



12 réactions


  • leypanou 15 janvier 20:01

    Autres liens qui peuvent utiles pour les sceptiques ou qui ignorent encore : de l’enfumage mondial à l’Elysée avec çà et çà en plus.


  • nadi nadi 15 janvier 20:43
    J’ai suivi Yann Barthes à ses débuts. Le ton était nouveau, il amenait un vent de fraîcheur, une certaine impertinence, et son équipe était talentueuse. Même ses repérages des tics ou travers de nos politiques étaient drôles. Et puis le Môssieur a voulu se lancer dans le journalisme. Et là quel conformisme ! Ou est l’impertinence ? Que du rabâchage de la doxa en vigueur... Hillary gentille, Trump méchant ... Occident et Obama gentils, Bachard et Poutine méchants... Et les casques blancs,
    nos héros sur place, plus de nouvelles ? Et Hugo Clément notre globe trotter toujours prêt à bondir là ou se passe l’actualité, pas de reportage d’Alep ? Le pire est que ces types sont dangereux car ils passent pour une partie de la jeunesse comme hors système. PATHETIQUE !!!

    • Layly Victor Layly Victor 16 janvier 11:06

      @nadi

      Je ne pense pas que Yann Barthes ait une quelconque volonté de se faire passer comme hors système, bien au contraire. Il donne toutes les garanties qu’il est un acteur du système à 100%.
      Son élocution, le soin de son apparence faussement décontractée, ses orientations systématiquement prévisibles, comme par exemple la nuit de l’élection de Trump et les jours qui ont suivi, son alignement sur la politique israélo-occidentale et anti-Russe en Syrie, tout est une garantie sans faille.
      Comme l’a écrit JC Michéa, la gauche et la droite sont les deux piliers du système. Le rôle de la droite, c’est de gérer la machine économique. Le rôle de la gauche, c’est de démoraliser les peuples. Le prolétaire moyen qui a en secret de l’admiration pour Poutine et Assad, pour leur façon de résister à l’empire, il a en face de lui un Yann Barthes pour bien lui faire comprendre qu’il ne sera jamais un bobo germanopratin, qu’il ne fera jamais partie des sphères où s’élabore la pensée intelligente, quelque part entre la place des Vosges et le boulevard St Germain.

      Le Yann Barthes, il joue aussi sur le registre de la maladie mentale actuelle : le jeunisme. C’est une tristesse infinie, un désespoir face à la mort totale organisée par les prédicateurs du déclin.
      Il me semble que ça n’a rien à voir avec la révolte joyeuse des ados d’autrefois qui faisaient suer « les vieux », mais c’était sans méchanceté, en écoutant à fond Johnny Halliday et Sylvie Vartan (sur leur transistor). Ils savaient qu’ils allaient eux aussi bien vite devenir des vieux et élever la marmaille.
      J’aimerais tant que les jeunes retrouvent la joie, une vie meilleure, un espoir, et se débarrassent de ces faux jeunes de malheur !

  • agent ananas agent ananas 16 janvier 00:12

    Quand l’équipe de Yann Barthès fait le tapin ...
    D’où l’expression « presstituée ».


  • Garibaldi2 16 janvier 02:18

    Je pisse sur l’équipe Fillon, mais là je dis chapeau bas à Mariani, qui maîtrise totalement son sujet et balance dans les cordes une Laurence Ferrari porte-parole du discours dominant.


    • baldis30 16 janvier 07:32

      @Garibaldi2

      bonjour
      j’approuve à 100%, ainsi que l’article !

      de plus ce matin sur France-Inter discours très ambigu de certains en train de prendre des virages en épingle à cheveux ... Attention aux dérapages par ce temps de verglas dû au réchauffement climatique  smiley  smiley


  • Hecetuye howahkan howahkan 16 janvier 09:35

    Dans un monde compétitif donc d’élimination, donc conflictuel donc guerrier donc totalement désuni etc ou l’argent donne accès a beaucoup de choses sauf à la profondeur de la vie qui est pourquoi nous sommes, nous existons en tant que une des milliards de milliards de milliards de milliards à la puissance milliard de particules chacun a sa manière de se prostituer...

    certaines permettant directement à certains de commettre des crimes auto pardonnés ..


  • Bernard Mitjavile Bernard Mitjavile 16 janvier 11:34

    Bien sûr l’émission de Barthès est écœurante mais il ne faut pas y voir systématiquement de la manipulation. La paresse suffit. C’est difficile de comprendre une situation au Moyen-Orient quand on a déjà du mal à comprendre ce qu’il se passe en France, cela nécessite d’écouter les uns et les autres, de travailler sur le terrain, c’est tellement plus simple de reprendre les poncifs du politiquement correct : Bachar (que l’on peut remplacer par Khadaffi, Saddam ou autres) est le diable, les autres se battent pour la liberté contre un tyran et Barthès et son groupe de débiles sont du côté du bien.


  • alinea alinea 16 janvier 19:19

    Il serait intéressant de connaître ce qu’en dit la presse dans les pays non impliqués dans cette guerre !
    Personnellement je m’assume pro russe et pro Assad, et je n’y mets pas de « mais » !


  • yvesduc 16 janvier 20:29

    Merci pour votre article mais par pitié, arrêtez avec cet anglicisme : on dit militant et non « activiste ». Un activiste est un militant violent et je ne pense pas que ce soit ce que vous avez voulu dire.


    • Philippe Huysmans Philippe Huysmans 17 janvier 10:28

      @yvesduc

      Bonjour. J’utilise rarement un mot pour un autre. Le mot n’est pas un anglicisme, et signifie « qui privilégie l’action directe » or c’est exactement ce que fait le dénommé Ismaël en soutenant ses potes d’Al-Nusra/Al-Cham, à supposer qu’il n’en fasse pas partie lui-même. :)


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