jeudi 13 septembre 2012 - par Luc-Laurent Salvador

Refondation : de la violence éducative à l’éducation démocratique

...l’enfant est un sujet en développement qui a non seulement droit mais a surtout besoin que l’on respecte son libre-arbitre. Car seul ce dernier peut durablement motiver les apprentissages nécessaires à l’accession au statut d’adulte accompli, autonome et responsable...

Nous en convenons tous : l’enseignement a besoin d’une atmosphère apaisée propice aux apprentissages. Or, la persistance du problème de la violence scolaire et des incivilités en tout genre laisse à penser qu’il y a là un besoin largement insatisfait en dépit des mesures de prévention décrétées depuis des décennies.
 
Je veux croire que le projet gouvernemental de refondation de l’école offre l’occasion d’aborder le problème à la racine.
 
Pour ce faire, observons tout d’abord que, jusqu’à présent, il a surtout été traité du manque de respect (incivilités) et de la violence en considérant qu’ils provenaient de l’élève et qu’ils visaient soit les pairs, soit les adultes eux-mêmes.
 
Cette violence manifestée par les élèves est assurément une réalité. Mais est-elle cause ou est-elle effet, c’est-à-dire réaction à une violence première ?
 
L’école n’est-elle pas, comme la famille, le lieu d’un conflit permanent entre les volontés de l’adulte et celle de l’enfant ?
 
Dès lors, comme on dit à la maternelle : « qui a commencé ? »
 
Nombre de parents et d’enseignants croient que le conflit est inévitable dans l’éducation car il serait nécessaire, selon eux, de contraindre l’enfant pour l’engager dans les voies qui en feront un bon élève, tout comme l’arboriculteur contraint ses jeunes pousses avec du fil de fer pour les faire croître dans la bonne direction.
 
Mais un enfant n’est pas qu’un organisme en développement physique et capacitaire, c’est aussi une personne douée de libre-arbitre qui doit construire une confiance en elle-même, en son pouvoir de décision et d’action afin de devenir un adulte autonome et responsable de ses choix comme de ses actes.
 
L’enfant est un sujet en développement qui a non seulement droit mais a surtout besoin que l’on respecte son libre-arbitre. Car seul ce dernier peut durablement motiver les apprentissages nécessaires à l’accession au statut d’adulte accompli, autonome et responsable.
 
Toutefois, la démocratie — précisément, parce qu’elle respecte le libre-arbitre, la liberté de choix des sujets ou des citoyens — effraie les éducateurs, parents ou enseignants. Voulant assurer le résultat qu’on attend d’eux et pensant bien faire, ceux-ci en viennent généralement à contraindre l’enfant dans le plus total irrespect de sa volonté et donc de son être même. Cela, il faut y insister, au risque d’étouffer une motivation sans laquelle aucun apprentissage n’est possible.
 
Ces éducateurs, qu’ils soient parents ou enseignants, visent l’obéissance sans comprendre la différence entre l’obéissance de l’esclave qui est servitude et l’obéissance de l’homme libre qui est (auto)discipline.
 
Autant dire que la perspective d’un enseignement de morale laïque est plus que bienvenue... pour les enseignants eux-mêmes !
 
Car le décalage entre les principes et les pratiques n’a que trop duré. Il est grand temps que l’éducation sorte de l’Ancien Régime qui tient les êtres dans l’as‑sujet‑issement pour venir enfin à la démocratie qui, seule, construit des sujets. Car seul l’accord donné à ce qui devient alors loi peut susciter une obéissance qui ne fasse pas violence au libre-arbitre, à la personne même de l’élève, au sujet qui est en lui. Respecter l’accord, c’est respecter ses engagements, c’est se respecter. C’est à cela que l’enfant doit être éduqué et non pas à la soumission au vouloir (toujours bon) de l’adulte.
 
Il s’agit de comprendre qu’aussi éclairée et bienveillante qu’elle soit, la volonté de l’adulte imposée à l’enfant lui fait violence et se trahit elle-même dès que l’enfant s’y refuse : le conflit apparaît alors et se maintient bien qu’il ne soit pas à lui-même sa propre solution. Il est tout à fait irrationnel car l’adulte ne peut espérer une « victoire. » En effet, si ce dernier s’impose par la contrainte, il brise dans l’enfant ce que, précisément, il voudrait éduquer : la volonté, le libre-arbitre. Loin d’amener l’élève à la responsabilité, le rapport de force et la contrainte nourrissent le ressentiment et la rébellion. L’adulte dans la toute-puissance récoltera alors ce qu’il a semé : la toute-puissance de l’élève.
 
Comme suggéré plus haut, le quiproquo vient de ce que nous considérons encore et toujours l’enfant comme cela a été le cas dans passé aussi loin que l’on remonte, c’est-à-dire, comme un as-sujetti à l’adulte, ce que l’étymologie traduit fort bien puisqu’en latin « infans » désigne celui qui « ne parle pas ».
 
Sans même en avoir conscience, parents et enseignants se croient encore dans l’Ancien Régime. Ils n’ont pas vu qu’au cours du siècle dernier, avec la complicité des publicitaires et des adultes consentants, les enfants ont fait leur révolution de sorte qu’il n’y a plus d’enfant. Les êtres qui viennent à l’école sont d’ores et déjà des sujets, ils ont pris la parole et demandent à corps et à cris le respect de leur libre-arbitre. Dès lors, nous devons en prendre acte et leur donner ce respect demandé de la manière la plus absolue qui soit, ce qui veut dire sans renoncer à les éduquer puisqu’il est de la responsabilité des éducateurs de satisfaire aux besoins de l’enfant.
Il me semble que seule l’éducation démocratique basée sur l’accord, sur la co-construction de la loi commune permet de résoudre la mise en équation des volontés de l’enfant et de l’adulte, de l’élève et de l’enseignant. Si c’est la paix que nous voulons dans les écoles et non la guerre, l’enseignant doit renoncer à la pédagogie de la toute-puissance qui a prévalu depuis toujours et s’engager avec ses élèves dans une dynamique d’accord, une pédagogiede co-construction de lois communes qui seront autant d’objectifs que l’élève aura fait siens et qu’il sera désireux d’atteindre.
 
Dès lors, il serait souhaitable que les enseignants fassent un inventaire lucide et renoncent en conscience à leurs outils barbares : engueulades, cris, menaces, brimades, sanctions arbitraires (encore trop souvent physiques) et tout l’attirail du parfait tyran éclairé qui outille leur pédagogie spontanée.
 
Ne pourrait-on imaginer qu’à plus ou moins brève échéance, selon un échéancier concerté, la loi leur ôte tout droit au rapport de force pour les amener, avec toutes les formations nécessaires, à ne fonctionner qu’en référence à ce qui fait accord (principes, règles, lois, etc.) ?
 
La République a besoin d’une école démocratique qui accueille ses élèves dans le respect absolu des sujets en devenir qu’ils sont d’ores et déjà. Il faut en finir radicalement avec la violence éducative car elle expose les élèves à des enseignants qui, selon leur personnalité, parfois perverse, pourront exercer de véritables formes de harcèlement moral en toute impunité puisque c’est alors l’élève qui sera vu comme « mauvais » et comme méritant le sort qui lui est fait.
 
Il faut y insister, la violence éducative n’est plus acceptable. La violence scolaire, les incivilités, l’échec scolaire comme le décrochage scolaire sont autant de symptômes d’une situation que nous avons tolérée bien au-delà du raisonnable car elle a l’histoire pour elle et nous nous y sommes malheureusement habitués.
 
Il devient urgent d’imaginer une école où plus un élève ne se ferait crier dessus ou ne se verrait humilié devant ses camarades (ou ses parents) par des jugements abrupts, des qualificatifs douteux ou simplement des « mauvaises » notes. Il devient urgent d’imaginer une école du respect où l’enseignant sera un modèle de respect. Cela seul peut, avec sa compétence et sa capacité de mise en réussite des élèves, lui garantir le respect qu’il attend d’eux.
 
L’école cessera alors d’être un champ de bataille. Elle sera un lieu de paix et pourra enfin devenir pleinement le lieu des apprentissages, le lieu de l’éducation, le lieu de l’épanouissement, le lieu de l’accomplissement, au lieu de s’apparenter à l’usine ou à la caserne qui sont, par excellence, le lieu de la mécanisation de l’individu et donc de la stérilisation (au sens prophylactique) de son être.[1]
 
Si nous ramenons la paix dans l’école (sans faire la guerre), alors il y aura espoir que nous puissions la ramener dans le monde (sans faire la guerre).[2]
 
Pour conclure, je voudrais d’abord indiquer que ce texte a été écrit dans l’urgence des délais impartis pour la présente concertation. Il gagnerait certainement à subir quelques coups de rabot ici ou là et un polissage ne serait pas superflu. Malheureusement, je n’en ai plus le temps. C’est pourquoi je tiens à préciser clairement que je ne mets ici nullement en cause les parents ou les enseignants car ceux qui versent dans la violence éducative le font faute de formation adéquate et avec la meilleure volonté du monde. Le fait qu’« ils ne savent pas ce qu’ils font » me paraît assez évident dans le constat que j’ai pu faire d’une corrélation inverse entre le niveau d’expérience et le niveau de violence éducative. Les plus fragiles parmi les « jeunes » non formés à qui l’Education Nationale confie une classe (mais que font les parents ?) sont ceux qui sont les plus susceptibles de verser dans les extrêmes de la violence éducative pour aboutir à une classe qui n’est plus que « de bruit et de fureur. » Les enseignants qui ont de l’expérience ET qui ont su la mettre à profit par un constant effort personnel ont généralement ces classes magiques, qui « roulent », avec des élèves heureux d’être et actifs et dans la réussite. Ces enseignants existent, mais ils sont trop rares car c’est par leur dispositions personnelles et non grâce à leur formation qu’ils sont parvenus à cette réussite.
 
Il conviendrait pourtant que le modèle qu’ils offrent soit la norme, ce qui suppose :
 
1) de se donner l’objectif d’une école complètement dénuée de toute violence éducative et
2) de se donner les moyens tant légaux (interdire ?) que financiers (puisqu’il faudra probablement envisager une refonte complète des formations initiales et continues).
 
Il va de soi qu’un tel projet constituerait proprement une révolution nécessitant un grand courage politique. Mais j’ai la naïveté de croire que l’objectif d’en finir complètement avec la violence dans l’école est de nature à faire consensus et à susciter, par conséquent, un fort soutien populaire. J’ai donc bon espoir qu’il soit réalisable car la seule chose qui nous manque ici, ce ne sont pas les solutions mais la prise de conscience et la volonté qui en découle tout naturellement.
 


[1] Les Pink Floyd avec leur film « The Wall  » ont brillamment illustré ce que l’éducation ne devrait pas être et qu’elle est pourtant sans que ses acteurs en aient vraiment conscience, faute d’entendre et de comprendre les protestations, silencieuses ou débridées, de ceux qui subissent : les élèves.
[2] Cf. dans le texte de Gérard de Vecchi sur la morale à l’école la très belle citation de Claude Duneton (3e paragraphe) qui montre de manière saisissante comment la violence éducative va ensuite se trouver projetée dans la société.

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