vendredi 28 septembre 2012 - par Alinea

Roulements de tambour

Des ra et des fla à la toile ; de la confiance à la crédulité ; de l'information à l'enfumage, du manque à l'abondance, de la pénurie à la gabegie : un siècle de progrès.

Rappelez-vous, vous l'avez lu, vous l'avez vu au cinéma : dans les temps anciens, les nouvelles étaient portées par le garde champêtre qui, pour attirer l'attention, agitait ses baguettes en roulement sur un tambour.

La foule se pressait ; la nouvelle était d'importance !

« La guerre est déclarée » ; « L'amnistie est signée » ; « Le roi est mort ».

À l'époque, on ne lançait pas à la cantonade : « La femme du Président a envoyé un twitt vengeur » !

Les nouvelles importantes se propageaient comme l'éclair ; pas un paysan qui l'ignorât !

Cependant, cela laissait les coudées franches au pouvoir et beaucoup de place à l'ombre propice aux manigances.

Le monde était-il plus malmené qu'aujourd'hui ?

Je ne sais. Là comme pour l'ailleurs, on ne sait que ce qu'on nous en dit.

On manquait d'informations, je n'en doute pas, mais l'idée que l'on se faisait des choses était sienne. Elle se forgeait de son expérience, de son intérêt ou de son intelligence ; les manipulations étaient plus aléatoires : le pouvoir avait besoin de forcer et contraindre.

L'instruction et la démocratie engendrèrent des velléités de participation à la chose publique, des volontés d'agir, de savoir et d'informer.

Mais tout le monde pouvait le faire si bien qu'entra en jeu la confiance en tel ou tel acteur politique ou médiatique.

Avec « mettre sa confiance en quelqu'un », on passe de la foi religieuse à la foi laïque et psychologique ; il s'agit d'espérance et d'un sentiment de sécurité ce qui engendre « l'assurance », très nette dans l'expression « confiance en soi ».(1)

Ainsi il y eut une longue période de confiance, d'engagement où la foi était une espérance.

C'était l'époque, capitaliste certes, mais où l'argent ne servait qu'au commerce. Aussi trouvait-on encore de l'honnêteté et, plus souvent qu' aujourd'hui, de l'héroïsme.

Mais il ne faut pas être niais : l'hypocrisie, la trahison, la manipulation étaient là !!

Kropotkine disait déjà, il y a plus d'un siècle :

« Depuis que l'idée socialiste a commencé de pénétrer dans le sein des masses ouvrières, il se produit un fait des plus intéressants. Les pires ennemis du socialisme ayant compris que le meilleur moyen de maîtriser le socialisme est de se faire passer pour ses adhérents, s'empressent de se déclarer socialistes.Parlez à un de ces gros bourgeois qui exploitent sans miséricorde l'ouvrier, l'ouvrière et l'enfant. Parlez-lui des inégalités scandaleuses, des fortunes, des crises et de la misère qu'elles engendrent ; parlez-lui de la nécessité de modifier le régime pour améliorer la situation des ouvriers ; et si le bourgeois est intelligent, s'il cherche à parvenir en politique, et surtout si vous êtes son électeur, il s'empressera de vous dire

« Parbleu ! Mais moi aussi je suis socialiste comme vous !... »

Quant à nous, ce spectacle nous afflige au lieu de nous réjouir.(2)

Il nous prouve, d'une part que la bourgeoisie complote pour escamoter le socialisme, exactement comme elle escamotait jadis l'idée républicaine ; et d'autre part, il nous prouvent que ceux qui furent considérés comme socialistes lâchent aujourd'hui le socialisme, en renonçant à son idée mère , et passent dans le camp de la bourgeoisie tout en conservant, pour masquer leur volte-face, l'étiquette du socialisme.

Quelle fut en effet l'idée mère du socialisme ?

L'idée d'abolir le salariat, d'abolir la propriété individuelle du sol, des maisons, des matières premières, des instruments de travail, du capital social en un mot.

Quiconque ne reconnaît pas cette idée fondamentale, quiconque ne la mettrait pas en pratique dans sa vie privée en renonçant à l'exploitation d'autrui, n'était pas reconnu socialiste.

« Admettez-vous la nécessité d'abolir la propriété individuelle ? Admettez-vous la nécessité d'exproprier, au profit de tous, les détenteurs actuels du capital social ? Sentez-vous le besoin de vivre conformément à ces principes ? »

Voilà ce qu'on demandait autrefois au nouveau venu, avant de lui tendre la main comme à un socialiste. »

Aujourd'hui, on demande vingt euros.

Il s'en est passé des choses en un siècle ! Pour qu'on en arrive là !

La propriété est devenue une barrière de sécurité, la seule possibilité de préserver un havre de paix ; et encore.

Une pensée ne peut plus s'énoncer librement sans qu'un censeur intérieur ne vienne nous dire que : ce n'est pas possible, les gens sont comme ça, on n'y peut rien ou bien : nous n'allons pas revenir à l'âge de la bougie...

Certes, l'âge du nucléaire n'est plus le même : la foi est passée dans le génie technologique.

Puisque la liberté d'expression est la seule chose sacrée qui nous reste, ce qui prouve au passage l'hypertrophie du moi que l'on porte au niveau du divin, on peut donc dire n'importe quoi : nous sommes un peuple évolué et libre, il ne nous est pas demandé de le prouver chaque jour !

Des tambours aux crieurs de journaux, du kiosque à la Maison de la Presse puis à l'abonnement nous voici rendus à la toile !

Tout le monde parle en même temps et dit peu ou prou la même chose ; seuls subsistent quelques mensuels d'analyses probantes.

Le besoin de confiance est sûrement un besoin primaire, aussi fort que le besoin d'amour, pour qu'il ait perduré si longtemps après les trahisons, les mensonges, les non-dits, les dénis...

Mais, on a fini par s'en sortir !

La confiance n'existe plus ; elle fut éphémère dans notre civilisation.

Aujourd'hui règne la croyance.

En période de grand désarroi, d'instabilité et de précarité, matérielle pour certains mais morale pour tous, la confiance ne peut pas survivre ; ne nous reste que la croyance, la croyance et son alliée : la conviction.

C'est pourquoi il n'y a plus de débats, de vrais débats ; chacun s'arc-boutent sur ses certitudes et rares, rares sont ceux qui restent ouverts, confiants en eux, et pas « sûrs » d'eux, de manière à élargir le champ de leurs pensées.

On est censé apprendre seulement de ceux qui nous sont montrés comme « spécialistes », « experts » ou achetés comme penseurs par les médias.

Réduction considérable donc du champ d'approfondissement de notre propre pensée.

Qui résiste à la « vérité » énoncée ?

Seuls ceux, qui a posteriori réfléchissent, s'approprient ou non cette vérité.

Tout philosophe a construit sa pensée sur les données de son être intime : le but étant de théoriser ses appétences ou ses doutes, sa sensibilité ou l'absence de celle-ci, de généraliser ou donner en exemple son propre modèle.

Aussi, tout philosophe a-t-il toujours eu comme disciples ses semblables. Comme ennemis, ses opposés ( qui deviennent opposants s'ils philosophent eux-mêmes !)

Mais cela a contaminé ce que l'on aurait pu croire plus neutre : l'information.

Même si l'on sait qu'aucune information ne peut être objective, jusqu'à il y a peu, la confiance pouvait se mettre dans tel ou tel éditorialiste, dans tel ou tel journal.

Peut-être parce que chacun a le sentiment diffus d'être entubé, on s'en remet une fois pour toutes aux médias qui nous sont destinés.

À chacun sa classe, à chacun son centre d'intérêt.

Les médias donc, ne nous apprennent plus rien, ne servent à plus rien si ce n'est à lancer sur les ondes ou sur la toile, des discours stériles, des appâts auxquels on mord parce qu'il n'y a plus rien d'autre à faire !

Le petit peuple – et de moins en moins- croit ce qui est dit « à la télé ».

Et chacun dans sa strate se comporte de même.

Internet est le summum de la culture facile : un lien et...hop : la vérité révélée.

Certes cette croyance est affligeante d'autant plus qu'elle atteint des gens de toutes catégories, mais quand il n'y a plus de confiance, que reste-t-il à l'homme d'autre que la croyance ?

La connaissance étant toujours dévolue à la minorité. Sûrement pas à cause d'une injustice divine ou aléatoire mais bien par l'intérêt ou l'indifférence des uns ou des autres.

Cette croyance – crédulité pour certains- nous a amenés à troquer l'esprit critique pour la suspicion.

On suspecte tout, on voit des complots partout et, pendant ce temps, les mensonges les plus gros passent.

Puisque nous ne prenons pas le temps d'écouter ou de lire, nous ne pouvons pas exercer notre esprit critique. Le choix s'offre à nous de tout interpréter en fonction de nos croyances, certains peuvent dire « engagement », donc de fermer la porte à toute possibilité d'apprendre – ne serait-ce qu'à critiquer avec des arguments que seule notre pensée peut forger- donc de rejeter en bloc ou accepter en bloc, ou bien gober tout, en vrac.

Le trop plein peut-être peut nous y pousser ; car du trop plein il faut se protéger. Aussi faisons-nous un tri et restons-nous agrippés à nos choix bien après que le monde a changé. Mais cela ne ressemble plus à la fidélité qui nous laissait confiants encore en les nôtres, cela ressemble plus à une sauvegarde voire un sauve-qui-peut !

Le manque aiguise notre intelligence, notre inventivité et qu'ils étaient avides ceux qui arrachaient pour trois sous le journal du crieur de rue.

À ma connaissance, le dernier vendu de cette façon fut la Cause du Peuple. Aujourd'hui, impossible de tirer des volontaires pour vendre ainsi nos journaux dissidents !

Cependant, si la confiance est nécessaire pour s'assurer dans la voie choisie, la croyance nous enferme ; de cet enfermement naît la haine et de lui s'éloigne l'écoute.

La crédulité en revanche fait le lit de toutes les dictatures, de tous les abus.

Nous avons donc perdu ; nous avons perdu la liberté gagnée pourtant depuis peu, si fragile, et nous n'avons plus l'instruction politique.

L'information qui ne peut pas être, c'est certain, qu'un squelette de faits bruts mais se garnit de subjectivité, non affichée mais décodable facilement tout de même, garde théoriquement un lien avec le réel.

C'est encore souvent le cas heureusement mais, soit on débusque des mensonges purs et durs ( toutes les études prétendues scientifiques et qui ne sont que propagande) soit tous les habillages de la structure de l'information qui noient le poisson, tournent autour du pot et parlent pour ne rien dire, ce que l'on nomme gentiment : enfumage !

Ainsi, jusque dans les domaines les plus sérieux et les plus graves, nous mordons à pleines dents dans une barbe à papa aux couleurs attrayantes mais qui laisse sur les lèvres des traces de sucre coloré, un vague écoeurement et...la faim au ventre.

Depuis que l'argent et la spéculation ont quitté les sphères du commerce proprement dites pour attaquer les domaines vitaux de notre existence, l'information doit être soupçonnée de publicité et la politique de propagande , toutes deux employant les mêmes techniques , ce qu'on appelle sans humour : la communication !

Nous avons mis de grandes ailes à notre liberté mais le risque que nous puissions les déployer n'est pas bien grand vu l'espace qu'il nous reste !

La surenchère d'expressions libres, aussi, nous contraint au confinement ; nous n'avons guère de temps pour passer d'un désir à l'action, d'un rêve à une utopie, d'un regret à la nostalgie, d'une connaissance à une vérité.

Nous sommes rivés à un extérieur si plein qu'il nous ôte toute possibilité de maîtrise de notre destin.

Et cette programmation acclamée commence dès le plus jeune âge : on ne laisse plus à l'enfant le loisir de l'ennui.

Il faut combler les vides de peur que nous ayons envie de le faire nous-mêmes !

  1. Tiré directement de Alain Rey : dictionnaire historique de la langue française Le Robert

  2. Je me suis, pour ma part, affligée de l'annonce de Nicolas Hulot à propos de son vote pour Mélenchon ; je fus la seule : tous s'en réjouissaient !


22 Messages de forum

Version web