mardi 21 juin 2016 - par roman_garev

SCRS : Perspectives sécuritaires 2018 – Risques et menaces éventuels (I)

La liaison-recherche au SCRS

Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), organisme responsable du renseignement humain au Canada, s’est doté d’un programme de liaison‑recherche en 2008. Ce programme vise à permettre aux experts du SCRS de discuter avec des spécialistes d’organismes non gouvernementaux, d’acquérir une meilleure compréhension contextuelle de l’évolution des enjeux en matière de sécurité et de jouer un rôle de catalyseur dans le monde de la recherche. Plusieurs des activités de la liaison-recherche — colloques, conférences et ateliers — donnent lieu à la publication de rapports qui sont maintenant disponibles sur notre site Web. Quoique la majorité des efforts déployés dans le cadre du programme servent à mieux comprendre les enjeux prioritaires immédiats du gouvernement du Canada, le programme de liaison‑recherche chapeaute également des projets visant à explorer les nouvelles questions liées à la sécurité qui pourraient avoir des répercussions sur le Canada à l’avenir. L’ensemble de ces projets ont façonné l’approche du Service à la prospective.

Regard vers 2018

Le programme de liaison-recherche a réalisé un projet d’étude prospective en plusieurs parties de septembre 2015 à mai 2016. Cinq penseurs de renommée mondiale ont été invités à réfléchir sur certains thèmes ainsi que sur les facteurs qui influeront sur les risques et les menaces éventuelles pour la sécurité dans certaines régions du monde d’ici 2018. Cette date peut sembler arbitraire, mais elle a été choisie afin d’optimiser la pertinence de tous les éléments de l’étude prospective. En effet, l’échéance n’est pas si lointaine que les discussions seraient trop abstraites, mais elle est assez éloignée pour permettre aux collaborateurs et aux lecteurs de remettre en question les hypothèses actuelles.

Le présent rapport est le résultat de cet exercice. L’examen d’un large éventail de défis liés à la Chine, au Moyen-Orient, à la Russie, aux armes de destruction massive et à la cybersécurité permet d’avoir un aperçu des dynamiques susceptibles d’influencer le monde dans un avenir rapproché. Il est possible que certains spécialistes invités défendent des idées ou tirent des conclusions qui ne concordent pas avec les points de vue et les analyses du Service, mais c’est précisément ce qui rend utile la tenue d’un tel dialogue.

Le présent rapport est fondé sur les opinions exprimées par les exposants, de même que sur des essais offerts par ceux-ci au cours d'une série de présentations organisées par le Service canadien du renseignement de sécurité dans le cadre de son programme de liaison-recherche. Le rapport est diffusé pour nourrir les discussions. Il ne s'agit pas d'un document analytique et il ne représente la position officielle d'aucun des organismes participants. Les présentations et les essais ont été livrés conformément à la règle de Chatham House ; les intervenants ne sont donc pas cités et les noms des conférenciers ne sont pas révélés.

https://www.csis.gc.ca/pblctns/ccsnlpprs/2016/2016-06-03/20160603-fr.php

SOMMAIRE

Vue d’ensemble

Au cours des deux prochaines années, le risque d’une dangereuse instabilité mondiale est très élevé.

  • La Chine et la Russie ont toutes les deux des dirigeants dont les programmes ambitieux en matière de politique étrangère pourraient provoquer des affrontements diplomatiques et militaires. Cependant, tout en cherchant à atteindre leurs objectifs, les deux dirigeants doivent composer avec des économies structurellement faibles.
  • Les conflits en Irak, en Syrie, en Libye et au Yémen perdureront. Une multitude de milices compliquent les efforts déployés en vue de mettre fin à la violence dans ces pays, tandis que les groupes affiliés à l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) et à al-Qaïda propagent l’insurrection et commettent des attentats terroristes dans tout le Moyen Orient, en Afrique, en Asie et dans certaines villes d’Europe. Il existe peu de principes convenant à toutes les parties sur lesquels fonder des accords de paix exhaustifs, mais les négociations pourraient atténuer l’intensité de certains conflits. Ni les groupes affiliés à al-Qaïda ni ceux affiliés à l’EIIL ne participent aux négociations.
  • Le développement et l’utilisation d’armes de destruction massive (ADM) resteront des sujets de préoccupation constants. La technologie des armes ne fera pas de progrès aussi fulgurants que ceux de la technologie de l’information, mais les risques de prolifération ou d’erreurs d’appréciation continueront de nécessiter une attention et une surveillance constantes.
  • En tant que développeur d’armes nucléaires et de missiles balistiques, la Corée du Nord demeure un pays suscitant de fortes préoccupations. L’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires, entretiennent toujours des relations conflictuelles. Certains acteurs non étatiques sont déjà en mesure de fabriquer et d’utiliser des armes chimiques. Malgré les difficultés que cela représente, ils vont aussi probablement tenter d’utiliser des « bombes sales ».
  • Le risque qu’Internet et les cybertechnologies deviennent des facteurs de perturbation stratégique est élevé et pourrait même se concrétiser au cours des deux prochaines années. Les cybermenaces et la technologie de l’information évoluent rapidement et demeureront une préoccupation de premier plan des États, des acteurs non étatiques, des entreprises privées et des citoyens ordinaires.
  • La politique étrangère des États-Unis influe toujours énormément sur le comportement des pays du Moyen-Orient et de l’Asie. L’engagement de Washington sur la scène mondiale est important pour les pays qui songent à acquérir ou peut-être à utiliser des armes de destruction massive. La politique étrangère du candidat qui sera élu président des États-Unis en novembre 2016 sera donc un déterminant important de la dynamique internationale au cours des deux prochaines années. Les dirigeants des États-Unis, de la Russie et de la Chine devront dialoguer au sujet des crises au Moyen-Orient, en mer de Chine méridionale et en périphérie de la Russie.

 

La Chine à la croisée des chemins

En imposant son autorité absolue, le président Xi a effectué un retour en arrière dans une Chine qui s’orientait vers une gouvernance collective. Ce virage a eu des répercussions sur la politique économique du pays et sur les stratégies visant à assurer la sécurité en Chine et à l’étranger.

  • M. Xi s’est imposé en tant que leader suprême et visionnaire. Il est maintenant déterminé à cultiver un culte de la personnalité qui n’est pas facile à abolir. À court terme, son avenir politique n’est pas menacé, mais à long terme, rien n’est certain. Le nouveau style de gouvernance du président ainsi que l’homme lui‑même sont fragiles.
  • La transition vers une économie de consommation ne se fait pas sans heurts, M. Xi tentant de marier économie de marché et gestion économique centralisée. Les inquiétudes au sujet des conséquences des mesures arbitraires de l’État exacerbent une fuite des capitaux. Cette formule de gestion centralisée conjuguée à une économie de marché peut survivre pendant deux ans encore. Toutefois, étant donné la complexité de l’économie chinoise et internationale, elle n’est pas viable à long terme.
  • La politique d’affrontement de la Chine en mer de Chine méridionale est rattachée à la fierté nationale chinoise. La réaction des alliés des États‑Unis dans la région dépend, quant à elle, de la mesure dans laquelle ils croient que Washington respectera ses engagements. Les liens entre les politiques chinoises, les réactions des pays de la région et les intentions des États‑Unis font augmenter les risques de conflit, lesquels pourraient être alimentés par une décision du Tribunal international sur le litige en mer de Chine méridionale. La Chine risque non seulement de s’aliéner la sympathie de Taïwan en raison de son régime de plus en plus autoritaire, mais aussi de voir ses relations avec les États‑Unis ou la Corée du Nord se détériorer à cause des programmes nucléaires et balistiques de cette dernière.

Le tissu politique du Moyen-Orient

L’instabilité au Moyen-Orient repose sur la question non résolue du rôle de la religion dans la vie publique. Le modèle de concurrence démocratique des Frères musulmans a été remplacé par le recours de l’EIIL à la violence extrême pour instaurer et gouverner le califat. 

  • Le coup d’État en Égypte qui a chassé les Frères musulmans du pouvoir, ainsi que le massacre des partisans de la confrérie sur la place Rabaa en août 2013, ont discrédité le plaidoyer des Frères musulmans en faveur de l’engagement démocratique. Il semble qu’une des leçons tirées de l’expérience égyptienne soit que les exigences de la création d’un État islamiste et celles du partage du pouvoir démocratique sont inconciliables.
  • En Égypte et dans quelques autres pays majoritairement musulmans, l’islam a toujours été une force d’unité nationale. Cela peut changer lorsqu’un parti politique intègre un objectif explicitement islamique dans son programme. La concurrence politico-religieuse pour le pouvoir peut alors enclencher un cycle de méfiance, de répression et de déstabilisation.
  • L’EIIL s’est emparé d’un territoire, a déclaré l’instauration d’un califat et a mis en place ses propres structures de gouvernance. La notion du califat est très populaire auprès d’un grand nombre de personnes dans le monde musulman. Quel que soit le sort qu’il connaîtra, le califat de l’EIIL servira de modèle aux futures milices extrémistes qui croient pouvoir prendre le contrôle d’un territoire et établir une structure de gouvernance.  

L’imprévisibilité prévisible de la Russie

Malgré la piètre performance économique de la Russie, rien ne donne à penser qu’elle empêche le président Vladimir Poutine de consolider son pouvoir absolu ou qu’elle freine le programme de modernisation des forces armées russes.

  • Les observateurs occidentaux exagèrent lorsqu’ils disent que la Russie est au bord de l’effondrement économique et vulnérable à des manifestations de mécontentement perturbatrices de la part de la population. La Russie s’adapte aux conditions défavorables, l’économie étant délibérément axée sur la sécurité plutôt que sur la libéralisation économique. De plus en plus, le pouvoir politique en Russie est concentré au niveau national dans le but de corriger les dysfonctionnements systémiques. Le régime actuel semble cohérent, durable et uni au centre.
  • La Russie considère qu’elle est entourée d’un arc d’instabilité et de chaos et qu’elle fait face à un « choc des civilisations ». Elle attribue les conflits à sa périphérie à l’hostilité et à l’incompétence des Occidentaux.
  • Il y a lieu d’insister sur deux tendances. Premièrement, la Russie ne modernise pas son armée dans le but premier d’accroître sa capacité de mener une guerre hybride. Elle vise plutôt à renforcer ses capacités militaires conventionnelles à grande échelle. Autrement dit, elle se prépare à la guerre. Deuxièmement, sur les questions importantes qui provoquent des tensions internationales, le régime ne modifie pas ses politiques, mais choisit plutôt de les renforcer.

 

Armes de destruction massive

Il y a peu de risque que des ADM soient utilisées, ou que leur prolifération augmente considérablement, d’ici deux ans. Cependant, la prolifération des technologies et de l’expertise connexes se maintiendra. À long terme, le risque sera donc plus grand que les armes nucléaires et chimiques, ainsi que leurs vecteurs balistiques, soient présents dans davantage de pays, ce qui sous-entend un plus grand risque d’utilisation.

  • Le commerce international, les mouvements de populations et l’instabilité dans certains pays favorisent la propagation de l’expertise en matière d’ADM. Il semble y avoir peu de chances d’une amélioration correspondante des mécanismes de contrôle de la prolifération. L’envie d’acquérir des ADM continuera de dépendre de l’équilibre entre les puissances régionales, des interventions militaires – particulièrement des puissances occidentales – ainsi que de la nature des régimes, selon qu’il s’agit de démocraties libérales ou de dictatures autoritaires. La façon dont le nouveau président des États-Unis sera perçu sera également un facteur important.
  • L’Arabie saoudite, la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan et la Russie sont les pays qui risquent le plus d’acquérir, de transférer ou d’utiliser des ADM. De plus, la Russie et la Corée du Nord pourraient exporter des missiles balistiques. La Corée du Nord reste le plus imprévisible des pays pouvant posséder l’arme nucléaire. Les tensions entre l’Inde et le Pakistan représentent le plus grand danger d’un affrontement direct entre États nucléaires.
  • Le comportement que l’Iran adoptera au cours des prochaines années permettra de se faire une idée de ses intentions à l’égard de l’accord visant à mettre fin à ses activités de développement de l’arme nucléaire et de ce qu’il a l’intention de faire à l’expiration de l’accord. 
  • Certains acteurs non étatiques pourraient se servir de drones pour déployer leurs ADM. L’EIIL dispose déjà d’armes chimiques. Comme d’autres, il pourrait être tenté de se faire une place dans le secteur des armes biologiques et radiologiques au cours des prochaines années.

Cybermenaces

La cybersécurité demeurera un important sujet de préoccupation pour les États, les entreprises du secteur privé et les particuliers. Étant donné le haut taux d’innovation technologique, la prédominance des logiciels commerciaux prêts à l’emploi et le nombre toujours plus grand d’appareils dotés de logiciels embarqués et impossibles à modifier, le risque de cyberattaques gardera une longueur d’avance sur les capacités de défense.

  • L’utilisation continue de technologies commerciales signifie que les vulnérabilités des systèmes peuvent être connues, échangées et largement exploitées. Les liens entre les réseaux engendrent une interdépendance qui rend les systèmes importants extrêmement vulnérables à un effondrement rapide et catastrophique, nécessitant une longue période de réparation. Comme le nombre des cyberopérations augmente, la proportion relative des attaques pourrait diminuer. Toutefois, le risque d’attaques catastrophiques est toujours plus grand.
  • La prolifération des appareils ayant des systèmes embarqués — l’Internet des objets — ajoute un nouveau danger. Les appareils seront de longue durée et vulnérables aux attaques, mais il sera impossible d’en modifier le logiciel à distance.
  • L’utilisation par les États d’armes permettant de commettre des cyberattaques ne sera pas aussi limitée que l’utilisation des armes nucléaires parce qu’il est difficile de remonter jusqu’à l’agresseur en cas de cyberattaque.

Il ressort de l’évaluation des sujets abordés dans la présente étude que la période de 2016 à 2018 risque très fortement d’être marquée par des événements déstabilisants et des tensions internationales accrues.

https://www.csis.gc.ca/pblctns/ccsnlpprs/2016/2016-06-03/exec-fr.php



2 réactions


  • Hector Hector 22 juin 2016 06:57

    "La Chine et la Russie ont toutes les deux des dirigeants dont les programmes ambitieux en matière de politique étrangère pourraient provoquer des affrontements diplomatiques et militaires."
    Curieuse analyse. Inutile de lire plus avant, l’hypothèse de départ est fausse.


    • roman_garev 22 juin 2016 08:50

      @Hector

      Vous avez raison de noter cela, mais pourquoi inutile ? Il est toujours utile de connaître le point de vue du soi-disant Occident. Évidemment le programme de politique étrangère zunien, selon ces canadiens super-intelligents, ne peut pas être considéré comme ambitieux ni provoquer des affrontements. Ou bien c’est dans une partie secrète de ce rapport...

      Il est évident que cette liste canadienne de dangers a des failles béantes telles que l’Ukraine qui menace non seulement par la guerre directe dans le Donbass (et même en Crimée), mais aussi par ses centrales nucléaires en état lamentable et surtout utilisant le combustible zunien évidemment incompatible. 

      Il est aussi évident que durant ces manoeuvres de l’OTAN qui se multiplient en se succédant près de frontières russes, dans les mers Baltique et Noire, les risques d’un acte irréfléchi ou incompétent d’un militaire (otanien ou russe, peu importe) aboutissant à une confrontation nucléaire sont énormes.




Réagir