jeudi 23 juin 2016 - par roman_garev

SCRS : Perspectives sécuritaires 2018 – Risques et menaces éventuels (III)

Chapitre 2 – Facteurs de conflit au Moyen-Orient : le présent et l’avenir de l’islam politique

L’effondrement du Moyen-Orient n’a pas débuté en 2011. La lutte pour instaurer un ordre politique légitime au Moyen-Orient est engagée depuis 1924, lorsque le califat ottoman a été officiellement aboli. Au cœur de cette lutte se trouve la question non résolue du rôle de la religion dans la vie publique et de la relation entre l’islam et l’État. Vus sous cet angle, les événements dévastateurs des dernières années (chaque année semblant pire que la précédente) semblent un peu plus logiques. La crise actuelle n’est que la dernière itération du « problème » de l’État arabe moderne, un problème qui n’est susceptible que de s’intensifier.

Le présent document ne vise pas à relancer la controverse classique au sujet de l’accord Sykes‑Picot — sur la non-viabilité des États artificiels et arbitraires façonnés à partir des colonies européennes — en vogue depuis peu (quoique cette artificialité soit de toute évidence un problème). Les arguments développés ici au sujet des facteurs de conflit ont plus à voir avec les déficits de légitimité et de gouvernance découlant de l’incapacité de remplacer les structures califales prémodernes par quelque chose d’au moins aussi légitime.

Ces facteurs de conflit ne sont pas que des enjeux de politique et de pouvoir au sens normal du terme. Ils seraient plus faciles à régler s’ils l’étaient. Le conflit n’est pas avant tout une affaire d’inégalités économiques (même sous un éclairage idéologique), comme il l’a déjà été en Amérique latine. Dans des pays comme le Chili dans les années 1980, l’opposition socialiste pouvait assurer aux élites néolibérales que leurs intérêts matériels seraient protégés dans tout processus de transition. Il est toujours possible de trouver des solutions de compromis lorsqu’il est question d’intérêts matériels — des choses qui peuvent être quantifiées et mesurées. Mais comment s’y prend-on lorsqu’il s’agit de religion, d’idéologie et d’identité ?

https://www.csis.gc.ca/pblctns/ccsnlpprs/2016/2016-06-03/chap-02-fr.php

L’Égypte en tant qu’exemple type

L’Égypte est ce que nous pourrions appeler un « cas difficile » dans le contexte évoqué ci‑dessus. C’est l’un des États les moins artificiels du Moyen-Orient. Le sentiment d’appartenance nationale ou l’« Égyptianité » y est relativement bien développé. Une espèce d’exceptionnalisme égyptien — qu’illustre l’expression célèbre oum el‑dounia (« mère du monde ») — fait depuis longtemps partie du discours politique et culturel du pays.

L’idée de l’État égyptien, et des inévitables largesses de sa bureaucratie, est antérieure à l’indépendance de l’Égypte. Pendant presque toute la période qui a suivi l’accession à l’indépendance, l’armée, la magistrature et les autorités religieuses étaient peut-être politisées, mais elles faisaient au moins semblant d’être au-dessus de la mêlée, entretenant une illusion d’indépendance et d’autonomie. Elles étaient largement perçues, même par les islamistes, comme les piliers de l’État.

Cette « qualité d’État », s’ajoutant au fait que l’Égypte est un des pays les plus homogènes de la région, donnerait à penser, toutes choses étant égales par ailleurs, qu’elle est plus susceptible de réussir économiquement et politiquement. Cela n’a pourtant pas été nécessairement le cas.

La politisation des institutions de l’État

Même ceux qui savaient que l’armée avait été incapable d’empêcher toute une série d’échecs, tant au pays qu’à l’étranger, avaient l’impression qu’il était interdit de la critiquer. Pendant le soulèvement de 2011, désobéissant aux ordres des collaborateurs du président Hosni Moubarak, l’armée a refusé d’ouvrir le feu sur la foule, rehaussant son image d’impartialité. Toujours consciente de la façon dont elle était perçue, l’armée a délibérément et invariablement martelé le message suivant : elle ne représentait aucun parti ni aucune faction, elle était le fidèle serviteur de la nation et elle protégerait les intérêts de l’Égypte, et seulement de l’Égypte.

Au milieu des années 2000 encore, la magistrature était portée aux nues pour son autonomie et son indépendance relatives, parce qu’elle résistait souvent aux visées autoritaires du régime Moubarak. Même sous l’autorité de Gamal Abdel Nasser — symbole, du moins avant Sissi, du sommet de la répression égyptienne — les tribunaux essayaient de garder au moins une certaine distance par rapport au démantèlement des Frères musulmans ordonné par Nasser.

Cependant, les institutions de l’État se sont empressées d’abandonner toute prétention de neutralité après le coup d’État de 2013. Pour la première fois, l’armée — soutenue par tous les organes de l’État, y compris les autorités religieuses — a tué un grand nombre de civils égyptiens appartenant à une faction politique précise, dans ce cas les Frères musulmans et leurs alliés. Le massacre de la place Rabaa, le 14 août 2013, a constitué, d’une certaine façon, un point de non-retour. Trop de sang avait coulé.

Les Frères musulmans et l’État

Avant 2011, les Frères musulmans, qui avaient à maintes reprises été les victimes des manipulations de l’armée au cours de leur histoire, évitaient de critiquer directement celle-ci. S’opposer à l’armée serait revenu à prôner la révolution, et les dirigeants des Frères musulmans n’avaient guère intérêt à démanteler ou à purger l’État. S’il leur fallait exprimer un blâme, ils pouvaient s’en prendre aux individus ou aux politiques, mais pas aux institutions. Ils n’avaient pas besoin de s’aliéner les institutions de l’État alors qu’ils espéraient, un jour, les rallier à leur cause par le processus démocratique. Pourquoi écraser l’État quand ils pouvaient plus facilement s’assurer ses services ? C’est ce qui a orienté la stratégie du groupe pendant le printemps arabe. Comme l’a dit à l’auteur un ancien membre de l’administration Morsi, en repensant à cette période critique : « Notre approche réformiste a mené à un pacte intéressé avec l’arméeNote de bas de page5. »

Pendant la période qui a suivi le coup d’État, les jeunes activistes des Frères musulmans en Égypte — dont beaucoup reprochaient sévèrement à la vieille garde conservatrice du groupe de ne pas être suffisamment « révolutionnaire » — ont de plus en plus vu l’État non pas comme un adversaire à gagner à leurs vues ou à réformer, mais comme un ennemi à détruire. Les dirigeants traditionnellement prudents de la confrérie, sentant la pression de leurs militants plus jeunes, ont adopté une partie de ce discours. En ce sens, les Frères musulmans ont assurément tiré des leçons de l’échec de leur projet de 2011‑2013, même si, de l’avis des observateurs de l’extérieur, ce ne sont peut-être pas les bonnes. Plusieurs dirigeants de la confrérie ont dit à l’auteur qu’ils ont effectivement des regrets, dont celui d’avoir cru que le système pourrait être amélioré peu à peu de l’intérieur.

Lorsqu’on pense à la radicalisation, on a tendance à mettre l’accent sur le recours à la violence. Mais, intellectuellement et philosophiquement, les attitudes à l’égard de l’État et de la façon de le modifier s’avèrent souvent plus importantes au fil du temps. Plus souvent qu’autrement, la violence est une question de moyens. L’État est une question de fins.

Les répercussions de cette réorientation de la façon dont les islamistes perçoivent l’État égyptien sont profondes et susceptibles de hanter l’Égypte longtemps encore. Qu’elles soient justifiées ou pas, les conceptions révolutionnaires de la politique, surtout lorsqu’elles se heurtent à un État intransigeant, sont susceptibles d’accroître l’instabilité, du moins à court terme. Comme l’État n’a pas intérêt à en tenir compte ou à les intégrer, les révolutionnaires tant laïques qu’islamistes sont plus motivés à jouer les trouble-fêtes. En ce sens, les structures d’incitation sont terriblement décalées parce qu’elles enclenchent une spirale de déstabilisation : l’opposition joue les empêcheurs de tourner en rond ; le régime devient encore plus répressif ; les attitudes révolutionnaires des activistes de l’opposition se durcissent.

L’État-centrisme des islamistes traditionnels

On s’imagine souvent que l’islamisme traditionnel — défini ici comme étant la théorie et la pratique politiques des Frères musulmans et des organisations qu’ils ont inspirées — est en conflit ou même en opposition directe avec l’État-nation moderne et l’ordre westphalien en généralNote de bas de page6. C’est inexact. Si l’on voulait résumer en une phrase l’islamisme traditionnel — l’idéologie qui a succédé au « modernisme islamique » de Mohammed Abdou et de Jamal al-Din al-Afghani à la fin du XIXe siècle —, il faudrait le décrire comme l’effort en vue de concilier la loi islamique prémoderne avec l’État-nation moderne. Il convient d’insister sur ce point : l’islamisme est par nature un projet moderne et moderniste qui est, par conséquent, État-centrique. Wael Hallaq, éminent spécialiste du droit islamique, n’est pas d’accord avec les islamistes précisément pour cette raison, soutenant qu’ils sont devenus obsédés par l’État-nation moderne, à tel point qu’ils le « tiennent pour acquis et, en réalité, pour un phénomène intemporelNote de bas de page7 ».

Le projet de l’islam politique visait donc — pour le meilleur ou, selon Hallaq, pour le pire — à tenter de combler le fossé idéologique au cœur de la lutte pour instaurer un ordre post‑califat. Les islamistes ont fait ce qu’ils étaient censés faire, particulièrement dans les années 1990 et 2000 lorsque leurs interlocuteurs occidentaux et les partis laïques au pays ont intensifié leurs pressions pour les amener à être plus « modérés »Note de bas de page8. Pourtant, plus les islamistes se faisaient à l’idée de la démocratie, des partis politiques et de l’État-nation, plus ils ont été rejetés et réprimés.

Même dans les meilleures circonstances (c’est-à-dire en Turquie), la participation des islamistes au processus démocratique est polarisante en elle-même, non seulement à cause de ce que les islamistes font, mais tout autant sinon plus à cause des réactions de leurs adversaires nationaux et internationaux qu’ils provoquent inévitablement. Même lorsque les islamistes ne sont pas la cause du problème, ils sont la cause du problème. Même quand ils font des compromis historiques, comme en Tunisie, ils incitent encore les partis libéraux et laïques à adopter des comportements antidémocratiques. (En Tunisie, les principaux partis laïques ont appelé à la dissolution du gouvernement ou de l’assemblée constituante démocratiquement élue, voire des deux).

Autrement dit, la polarisation est inévitable dès que l’islam cesse d’être, comme il l’a déjà été, une source d’unité et de solidarité et devient plutôt la province d’un parti politique. L’islamisme n’avait un sens qu’en opposition à quelque chose d’autre, et ce quelque chose d’autre était la laïcité. L’islam n’était plus uniquement une façon d’être. Il n’était plus l’ordre naturel des choses (comme il l’était à l’époque prémoderne). Il devait donc être réaffirmé et s’imposer de nouveau. Les partis islamistes se font alors concurrence pour le pouvoir de l’État, et lorsque l’État est fort et « surdéveloppé », comme c’est le cas dans une grande partie du Moyen-Orient moderne, il fait monter considérablement les enchères, ajoutant à la teneur existentielle de la concurrence politique.

Bref, les solutions État-centriques ou les solutions qui privilégient des États centralisés forts peuvent exacerber certains problèmes dont nous venons de parler. Il existe une autre manière de voir les choses : les exigences de la création d’un État — qui nécessite une accumulation et une centralisation des pouvoirs — et les exigences de la démocratisation — qui nécessite un équilibrage et une répartition des pouvoirs — peuvent souvent être en conflit. La présomption voulant que le premier doive toujours ou nécessairement avoir préséance sur la seconde doit être mise en doute.

Transcender l’État

S’il fallait choisir une seule manchette du printemps arabe, ce serait le contraire de ce que l’on aurait souhaité que ce soit : la violence est réellement efficace.Cela s’applique non seulement aux groupes extrémistes comme l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL)Note de bas de page9, mais aussi aux régimes autoritaires qui ont réussi à se maintenir au pouvoir en multipliant les mesures autoritaires et en intensifiant constamment la répression.

Pour l’EIIL, des groupes comme les Frères musulmans sont des apostats, parce qu’ils ont renié la notion de Dieu en tant que seul législateur et insistent pour partager sa compétence avec celle de parlements élus. Cependant, la position de l’EIIL n’est pas uniquement théologique. Il invoque des arguments très précis pour expliquer l’échec des processus démocratiques. Ainsi, dans une vidéo de recrutement, un jeune Égyptien — juge dans un des tribunaux islamiques de l’EIIL — dit à la caméra que « les groupes islamistes qui participent aux élections n’ont pas la puissance militaire ou les moyens de défendre les gains réalisés au cours des élections. Après leur victoire, ils sont jetés en prison, ils sont assassinés sur les places, comme s’ils n’avaient jamais gagné [...] comme s’ils n’avaient jamais fait campagne pour leurs candidatsNote de bas de page10 ».

Ce type de déclaration n’est pas vraiment nouveau. Al-Qaïda en a fait régulièrement de semblables vers le milieu des années 2000, surtout après que les Frères musulmans d’Irak eurent fait partie des gouvernements soutenus par les États-Unis qui se sont succédé au pouvoir à la suite de la guerre de 2003 en Irak.

Al-Qaïda et consorts ont allègrement rebaptisé les Frères musulmans al-Ikhwan al‑Muflisun, ou « Frères en faillite » — un jeu de mots à partir de leur nom arabe. Cependant, bien qu’al‑Qaïda puisse avoir joui d’un certain capital de sympathie au Moyen-Orient après les attentats du 11 septembre 2001, elle n’a jamais représenté, et ne pourrait jamais représenter, une véritable menace pour le modèle de changement politique proposé par la confrérie. Elle était habile à organiser des attentats terroristes, mais elle s’est révélée incapable de transposer ses succès dans la sphère de la gouvernance. Plus important encore, sa vision de la création d’un État, dans la mesure où elle en avait une, n’a pas réussi à capter l’attention du monde ou l’imagination de dizaines de milliers de combattants en puissance et autres voyageurs. En outre, pendant cette période, les mouvements islamistes, malgré des ouvertures politiques extrêmement limitées, connaissaient des succès sans précédent aux urnes, en Égypte, au Koweït, au Pakistan, au Liban, en Arabie saoudite et ailleurs, donnant l’impression que les jérémiades d’al‑Qaïda contre la démocratie étaient coupées de leur époque.

Si les laïcs et les libéraux se sont réjouis du coup d’État militaire du 3 juillet 2013 en Égypte, ils n’étaient pas les seuls. Les islamistes radicaux comme l’EIIL y ont vu une justification irréfutable de ce que les djihadistes de diverses tendances affirmaient depuis des années. L’EIIL est convaincu qu’il a profité du renversement de Morsi. Dans sa première déclaration après le coup d’État, le porte-parole du groupe, Abou Mohammed al-Adnani, s’adressant aux Frères musulmans et aux autres islamistes traditionnels, a dit : « Vous avez été démasqués en Égypte. » Il a parlé de la démocratie et des Frères musulmans comme étant les « deux idoles tombéesNote de bas de page11 ».

Contrairement aux Frères musulmans, qui croyaient qu’il fallait accepter l’État existant et l’« islamiser » — tout comme ils pourraient « islamiser » la démocratie, le socialisme et le capitalisme —, l’EIIL croyait qu’il fallait bâtir sur des fondations totalement différentes. Il s’agissait d’une conception nouvelle et plutôt particulière de l’islam appliqué des idéologues islamistes des temps modernes. Comme nous l’avons déjà vu, les exigences terre-à-terre de la gouvernance et l’absolutisme religieux ne font pas bon ménage. On serait porté à penser que de telles tensions sont décuplées dans le cas d’un groupe comme l’EIIL dont les buts sont effrontément maximalistes et même apocalyptiques. Pourtant, en détrônant l’État-nation et l’architecture régionale — il n’a pas d’État commanditaire —, l’EIIL a également réussi à supplanter les contorsions incessantes de l’islamisme traditionnel. Autrement dit, la nature totalisante de l’EIIL n’est pas une erreur : elle est inhérente au modèle.

Il n’y a pas grand-chose qui donne à penser que ce modèle est viable à long terme. Comme l’a élégamment exprimé un observateur averti du Moyen-Orient, « le califat exige peut-être de la prudence, mais l’apocalypse exige un abandon ». Cependant, ce n’est pas parce qu’il n’est pas viable en définitive que le modèle de l’EIIL ne peut pas inspirer une minorité petite, mais véhémente à l’échelle du monde arabe. Il l’a fait et il continuera de le faire. Plus encore, même s’il était défait demain, l’EIIL demeurerait un des projets de création d’un État les plus réussis et distinctement « islamistes » de l’époque moderne — quoiqu’il faille évidemment reconnaître que la barre n’a vraiment pas été placée haut. Tout de même, ce n’est pas une mince tâche, et si l’on souhaitait donner une image sensationnaliste de l’EIIL, il faudrait probablement la fonder sur ces considérations comparativement prosaïques.

(…) la nature totalisante de l’EIIL n’est pas une erreur : elle est inhérente au modèle.

Même s’il le fait souvent uniquement de façon implicite, l’EIIL fait valoir une façon d’instaurer une gouvernance islamique « dans les règles » dans le contexte des États‑nations modernes : pour garantir la fidélité au texte, il faut, fondamentalement, partir de zéro, parce que quand l’islamisme et l’État moderne tentent de se réconcilier, c’est toujours aux dépens du premier.

Ce qui nous amène au débat pénible et parfois circulaire visant à déterminer si l’EIIL est islamique. Il serait préférable de se demander comment l’EIIL aborde les textes saints de l’islam. L’auteur est d’avis qu’il est difficile — impossible, en fait — de soutenir que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam, alors qu’il existe un lien très clair, si on examine attentivement la façon dont les islamistes abordent la gouvernance. Comme Andrew March et Mara Revkin de l’Université Yale l’expliquent avec moult détails, le groupe s’est, en fait, doté de structures institutionnelles assez élaboréesNote de bas de page12. Dans les sphères théologiques et intellectuelles, l’EIIL ne s’est pas contenté de déguiser la brutalité baasiste sous des vêtements islamiques. Il a élaboré une politique à l’égard des minorités chrétiennes fondée sur un pacte conclu au VIIe siècle, tenté d’établir une jurisprudence islamique originale en matière économique et échafaudé une théorie hétérodoxe des relations internationales. Évidemment, cela ne signifie pas que l’EIIL n’est pas à des années-lumière de la pensée islamique telle qu’elle est pratiquée depuis 14 siècles — ce qui est souvent appelé la « tradition » islamique. En ce sens, il est à l’extrême périphérie de l’interprétation coranique. Cependant, c’est précisément l’idée. Loin de l’ignorer, l’EIIL s’en délecte. Le spécialiste américain Will McCants offre un aparté intéressant à cet égard, soutenant qu’« en quelque sorte, l’EIIL fait des choses horribles afin de provoquer délibérément un débat sur l’"islamicité" de ses agissements et se réjouit de la polémique qui s’ensuitNote de bas de page13 ».

Le débat visant à évaluer la dimension islamique de l’EIIL découle en partie de problèmes d’interprétation des acteurs religieux et politiques à l’extérieur de leur contexte original. Par exemple, James Madison — un des pères fondateurs des États‑Unis et le principal rédacteur de la Déclaration des droits — ne serait pas considéré comme un libéral de nos jours, étant donné qu’il a possédé des centaines d’esclaves au cours de sa vie. Bon nombre des philosophes des Lumières, aux XVIIe et XVIIIe siècles, étaient opposés au suffrage universel, croyaient en l’exclusion de certains groupes (p. ex. les athées, les catholiques pratiquants) et, en règle générale, redoutaient la participation des masses au processus politique. Pourtant, nous les glorifions de nos jours, non pas en fonction de nos critères actuels du libéralisme, mais bien de ceux de leur époque et de leur milieu.

Si l’EIIL avait existé au Moyen-Âge, il aurait été controversé et peut-être même jugé hérétique par certains, mais au moins quelques-uns de ses agissements — l’esclavage, le concubinage et la guerre aux États établis par exemple — n’auraient pas détonné autant à une époque où la brutalité était la norme dans la guerre, où l’ordre westphalien n’était qu’une abstraction lointaine, où la notion de démocratie libérale n’existait même pas et où l’idée des principes universels des droits de la personne n’aurait tout simplement pas eu de sens. À cet égard, l’EIIL est distinctement moderne. Après tout, peu de choses sont plus modernes que l’antimodernisme ostentatoire de l’EIIL.

Quelle est l’importance de la religion ?

Dans une déclaration de septembre 2014, le porte-parole de l’EIIL Abou Mohammed al‑Adnani a expliqué l’avantage particulier du groupe : « La mort au combat est une victoire », a-t-il dit. « Vous vous battez contre un peuple qui ne peut jamais être vaincu. Il est assuré soit de gagner, soit d’être tuéNote de bas de page14. » Dans ce sens des plus fondamentaux, la religion est importante, elle est même extrêmement importante. En tant qu’individus, la majorité (sinon la totalité) des combattants de l’EIIL non seulement sont prêts à mourir dans une flambée d’extase religieuse, mais le désirent. L’absurdité de la chose à nos yeux d’Occidentaux n’a pas vraiment d’importance. C’est ce qu’ils croient. Ce point fondamental sur l’intention et la motivation ne s’applique pas uniquement aux groupes extrémistes, mais aussi aux groupes islamistes traditionnels, comme les Frères musulmans qui œuvrent à l’intérieur du processus démocratique, contestent les élections et adoptent un modèle graduel d’islamisation de la société. Comme l’a dit à l’auteur un des représentants officiels de la confrérie, beaucoup se joignent au mouvement « pour pouvoir aller au paradis ». Parlant des raisons pour lesquelles il était lui-même devenu membre de l’organisation, il a expliqué : « J’étais loin de la religion et ça me perturbait. Les islamistes ont résolu le problème pour moiNote de bas de page15. »

Ce serait donc une erreur que de considérer les mouvements islamistes traditionnels comme des partis politiques conventionnels. Les diverses sections des Frères musulmans et les groupes qui y sont affiliés n’agissent pas uniquement pour ce monde, mais aussi pour le prochain. Ils visent à renforcer la nature religieuse des hommes au moyen d’un système d’appartenance à plusieurs niveaux et d’un processus élaboré d’enseignement offrant un programme structuré. Chaque frère fait partie d’une « famille », comptant habituellement de cinq à dix membres, qui se réunit toutes les semaines pour lire des textes religieux et en discuter. Pour de nombreux membres, c’est très simple. Faire partie de la confrérie les aide à obéir à Dieu, à devenir de meilleurs musulmans, ce qui, par le fait même, augmente leurs chances d’accéder au paradis et au salut éternel. Cela ne signifie pas qu’ils ne s’intéressent pas à la politique. Il est possible qu’ils voient plutôt l’action politique — qu’il s’agisse de se présenter aux élections pour devenir membre d’un conseil municipal ou de participer à une manifestation de masse — uniquement comme une autre façon de servir Dieu.

La tendance à voir la religion à travers le prisme de la politique ou de l’économie (plutôt que l’inverse) n’est pas nécessairement erronée, mais elle peut parfois faire oublier la puissance indépendante d’idées qui semblent, pour une bonne partie du monde occidental, désuètes et archaïques. Ceux qui ne voient plus la pertinence de la religion dans la vie de tous les jours peuvent avoir de la difficulté à comprendre que des gens soient capables et désireux de faire des choses apparemment irrationnelles au service de fins apparemment irrationnelles. Cependant, vu d’un autre œil — si nous faisons de notre mieux en tant qu’analystes pour mettre de côté nos partis pris laïques — que pourrait-il y avoir de plus rationnel que de désirer et de chercher le salut éternel ?

La tendance à voir la religion à travers le prisme de la politique ou de l’économie (…) n’est pas nécessairement erronée, mais elle peut parfois faire oublier la puissance indépendante d’idées qui semblent, pour une bonne partie du monde occidental, désuètes et archaïques.

L’essor spectaculaire de l’EIIL n’est que l’exemple le plus frappant de l’impossibilité d’expliquer les réalités du Moyen-Orient au moyen du déterminisme libéral — cette notion selon laquelle l’histoire se dirige résolument vers un avenir laïque plus raisonnable. Évidemment, l’écrasante majorité des musulmans ne partagent pas l’interprétation rigide de la religion de l’EIIL, mais ce n’est pas ce qui présente le plus d’intérêt. L’EIIL, après tout, s’inspire, et tire ses forces, d’idées qui ont une résonance profonde au sein des populations majoritairement musulmanes. Elles ne sont peut‑être pas d’accord avec l’interprétation que fait l’EIIL du califat, mais la notion d’un califat est une idée‑force, même pour les musulmans ayant des valeurs plus laïques. Dans un sondage sur les attitudes à l’égard d’un califat (réalisé bien avant la montée de l’EIIL), en moyenne, 65 pour 100 des répondants en Égypte, au Maroc, au Pakistan et en Indonésie étaient d’accord avec l’objectif d’« unifier tous les pays musulmans à l’intérieur d’un unique État islamique ou califatNote de bas de page16 ». Ce concept transcendait l’idéologie, une majorité de nationalistes se disant même favorables à un califatNote de bas de page17.

Une porte de sortie ?

Le rôle de la religion dans la vie publique est devenu le principal clivage politique dans une bonne partie du Moyen-Orient (quoiqu’il recoupe, à des degrés divers, les clivages économique, de classe et même linguistique). Les systèmes de partis sont les produits de l’histoire de leur pays. Au fil du temps, ils s’enracinent et deviennent autonomes. Ce qui se passe au début du processus de démocratisation n’est pas fortuit, et ne peut pas non plus facilement être renversé. C’est pour cela que les périodes de transition sont particulièrement tendues et polarisantes. Pourtant, les transitions au Moyen-Orient, qu’elles aient abouti à une réussite ou à un échec, se sont révélées plus polarisantes que la norme.

À l’heure actuelle, les clivages religieux, identitaires et idéologiques ne sont guère susceptibles de passer à l’arrière-plan. Ils se sont plutôt enracinés en Égypte et en Tunisie et aggravés en Libye et en Turquie. En Syrie et au Yémen, les clivages idéologiques ont aussi pris de l’importance, quoique la situation là-bas soit relativement plus compliquée en raison des tensions interreligieuses de longue date entre sunnites et chiites. Pourtant, dans tous ces cas, et malgré leur très grande diversité, les fossés en question sont fondamentaux — ils ont trait à la nature, à la signification et au but de l’État‑nation moderne.

Les hypothèses les plus optimistes — qui nécessiteraient des processus inclusifs de réconciliation nationale, la (ré)intégration des partis islamistes traditionnels et un mouvement conscient vers des démocraties consensuelles qui restreindraient le pouvoir exécutif et répartiraient les pouvoirs accaparés par un État centralisé à outrance — sont tout simplement inenvisageables dans la plupart des pays du Moyen-Orient (à l’exclusion partielle de la Turquie et de la Tunisie).

En fait, les facteurs mis en lumière dans le présent document pourraient provoquer davantage de déstabilisation, surtout si les États-Unis et les autres puissances occidentales n’ont pas une vision claire, forte et cohérente du Moyen-Orient. L’élargissement ou le rétrécissement du fossé entre les blocs favorables et défavorables aux Frères musulmans au niveau régional — qui reproduit la polarisation nationale —constitue une variable clé à cet égard. Comme l’Arabie saoudite concentre son attention sur la guerre au Yémen et y affecte des ressources considérables, son désaccord avec la confrérie risque de demeurer tel quel ou peut-être de s’atténuer encore. Cette exception partielle mise à part, cependant, il est difficile d’imaginer des scénarios dans lesquels des améliorations importantes seraient possibles à court terme.

Le rôle des États-Unis est une autre variable clé qui influence tout examen de ce qui pourrait, ou ne pourrait pas, se passer au cours des deux prochaines années ou un peu plus. La prémisse fondamentale de la stratégie de l’administration Obama à l’égard du Moyen-Orient a été baptisée par certains « doctrine de responsabilité » : reculer pour permettre à d’autres d’intervenir. L’idée, ici, était d’encourager les pays arabes alliés à se montrer à la hauteur de la situation et à prendre leurs propres affaires en main. D’autres pays sont effectivement intervenus, mais de telle façon qu’ils ont stimulé les pires instincts des acteurs régionaux et engendré des guerres par procuration. Le désir des États-Unis de limiter leur participation au Moyen-Orient a fait naître un sentiment d’incertitude et même de panique dans la région, qui, à son tour, a exacerbé les clivages régionaux (que ce soit entre chiites et sunnites ou entre islamistes et anti‑islamistes). La question est donc de savoir si cette position sera maintenue après la fin du mandat du président Obama ou s’il y aura un changement de cap, les nouveaux dirigeants américains cherchant à atténuer la teneur existentielle de la concurrence régionale — et, fait important, à donner l’impression que les États-Unis renouvellent leur engagement dans la région.

Conclusion

Il peut être difficile d’imaginer comment les choses pourraient aller plus mal encore au Moyen‑Orient lorsqu’on voit à quel point la situation est déjà désastreuse. Il est toutefois bon de garder à l’esprit que c’est ce que de nombreux observateurs pensaient aussi en 2013, et de nouveau en 2014. À titre d’exemple, au cours d’une conversation au début de 2012, l’auteur et un ami se demandaient combien il faudrait de morts en Syrie avant que les États-Unis et leurs alliés interviennent militairement (en établissant des zones d’exclusion aériennes et terrestres, par exemple). L’auteur avait alors avancé le chiffre de 15 000 morts. Au moment de la rédaction du présent document, quatre ans plus tard, plus de 250 000 Syriens ont été tués.

Même si cela peut sembler moins évident, l’Égypte et la Tunisie sont deux pays dont la situation mérite d’être suivie. Bien que la Tunisie soit relativement prospère, la perspective de nouveaux attentats terroristes pourrait l’inciter à prendre des mesures autoritaires au nom de la stabilité et miner la confiance dans sa fragile démocratie. L’Égypte, de son côté, est un autre bon exemple de la difficulté d’imaginer des scénarios vraiment pires. Elle s’en est toujours sortie tant bien que mal, malgré des indicateurs politiques et économiques inquiétants, pendant la majeure partie de la période qui a suivi son accession à l’indépendance. L’Égypte a la chance — et la malchance — d’être un État fort. Les Frères musulmans se sont engagés dans un débat fascinant et inquiétant sur le recours à la violence « défensive » — notamment mettre le feu à des voitures de police, prendre pour cible des agents des forces de sécurité qui ont commis des crimes contre des membres de la confrérie et commettre des actes de sabotage économique. Pourtant, ces discussions restent dans une large mesure théoriques, peu de membres de la confrérie y donnant concrètement suite. En fait, le plus étonnant en Égypte ce n’est pas qu’il y ait autant d’islamistes qui ont opté pour la violence, mais qu’il y en ait si peu. Pour le moment.

Au-delà de la situation dans certains pays donnés, l’évolution des intervenants sur l’échiquier de l’islam politique se révèle déjà être un des plus importants développements de l’après‑printemps arabe. Pour la première fois, les Frères musulmans, qui ont longtemps été le plus grand et le plus influent des mouvements islamistes, ont été éclipsés par des acteurs plus à droite. À bien des égards, c’est le moment des djihadistes salafistes, non seulement parce qu’ils ont plus d’impact médiatique ou parce qu’ils sont en mesure d’influencer des sociétés occidentales au moyen du terrorisme, mais parce qu’ils battent la confrérie à son propre jeu. Les Frères musulmans ne peuvent plus aussi facilement affirmer qu’ils sont plus « pratiques » ou qu’ils sont meilleurs pour gouverner et fournir des services que leurs concurrents salafistes et djihadistes salafistes. Toutefois, la raison est encore plus profonde que cela. Contrairement au modèle « avant‑gardiste » de changement politique, l’hypothèse de départ de la plupart des groupes islamistes traditionnels était que l’opinion et l’appui du peuple comptaient et que le « projet islamique » était voué à l’échec sans ce fondement populaire. Même al‑Qaïda, contrairement à la croyance populaire, était (et est) très préoccupée par la façon dont les musulmans ordinaires la percevaient, ce qui explique en partie les tensions entre Ayman al‑Zawahiri et Abou Moussab al-Zarkaoui, ce dernier étant brutal et tuant sans raison des civils, y compris des fidèles chiites.

Pourtant, l’EIIL a démontré qu’une poignée d’individus engagés sur le plan idéologique — même ceux qui poussent la brutalité à son paroxysme et s’aliènent la vaste majorité des musulmans — peut prendre, tenir et gouverner un territoire, ce que très peu d’autres groupes islamistes ont réussi jusqu’ici.

Les échecs des groupes islamistes traditionnels, et particulièrement de la confrérie des Frères musulmans en Égypte, ont également entraîné une réévaluation de ce que signifie réellement la victoire. Même les partis islamistes qui ont le mieux réussi, comme le Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc, sont peut-être au pouvoir, mais n’ont qu’une capacité limitée de changer ou de transformer la société et la politique en raison de la domination de la monarchie. Pendant ce temps, au Pakistan, le Jamaat‑e‑Islami, un des rares groupes islamistes traditionnels qui se raccrochent à un modèle plus avant-gardiste, perd sans cesse les élections, recueillant moins de 10 pour 100 des votes. Il n’est pas particulièrement populaire, pourtant il est sans doute plus influent que le PJD étant donné ses liens avec l’armée et d’autres institutions de l’État et son rôle de lobby de la charia qui lui permettent de modeler les contours du débat public sur les principaux sujets de préoccupation.

C’est là une autre conséquence de l’émergence de l’EIIL. Il ébranle les hypothèses fondamentales des mouvements islamistes, captifs d’un modèle prévisible depuis quelques décennies : constituer des partis politiques, se concentrer sur les élections et travailler peu à peu à réformer les structures de l’État de l’intérieur. Ce modèle peut être une bonne chose en théorie, mais il ne semble pas avoir fonctionné.



3 réactions


  • michel49 (---.---.192.66) 23 juin 2016 18:09

    Il y a quelques jours 50 elus US ont appelé à l’attaque directe de la Syrie, parallelement deus F18 se sont heurté à deux SU34 à la frontière syro-jordanienne.

    Il semble qu’une escalade soit en cours, faut-il y voir l’influence de la possible election de « the Donald » dans cinq mois ?

    • JC_Lavau JC_Lavau 23 juin 2016 22:09

      @michel49
      Ton message peut se lire de deux façons. Donald Trump est incomparablement moins agressif que Hillary Rodham Clinton.


  • michel49 (---.---.192.66) 24 juin 2016 09:12

    @ JCL


    Il y a effectivement une ambiguïté dans mon post ; je voulais dire que la proximité de l’election d’un president decidé à faire la paix avec la Russie pouvait pousser les extremistes à creer une situation de nature à forcer la main au nouveau president.

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