lundi 19 décembre 2011 - par Argo

TK BREMEN. On n’a pas fini d’avoir tout entendu

Suite à l’échouement du cargo maltais TK Bremen, il aura suffi de quelques heures pour que nos éminences politiques et journalistiques partent en délirantes spirales d’élucubrations. Eva Joly réclame des explications, Yves Le Drian veut légiférer sur le champ, de façon à pouvoir interdire aux navires de prendre la mer en cas de tempête. Nathalie Kosciusko-Morizet, à son tour, s’emporte… à quand une Haute Autorité au Naufrage ? Un Grenelle du Cargo Maltais ? Un vrai déchaînement après la tempête. La faute à Joachim. Morceaux choisis.

D’ordinaire, quand un sujet que je connais un petit peu s’invite dans l’actualité, je ferme la radio et la télé, je ne lis plus rien sur Internet. Une longue pratique de la couillonnade à jet bâton m’a enseigné cet embryon de sagesse. Cette fois ci, j’ai dérogé à la règle. Comment ne pas être atterré - c’est le cas de le dire dans le cas du Bremen - par la somme colossale d’opinions, d’hypothèses et de théories plus baroques et saugrenues les unes que les autres qui se déversent à plein goulot dans les media ?

 
Tout d’abord, on a eu droit au sacro-saint principe de précaution. Ah ! le principe de précaution, la géniale invention de nos hommes politiques pour démontrer – rétroactivement s’entend – comment l’Etat aurait pu éviter tout ce qu’il a été incapable d’éviter. Toute la sagesse de l’humanité, dans le « si j’aurais su ». Pas de risque ! Voilà le maître mot. Avec lui, personne ne ferait plus d’enfant, ne conduirait plus de voiture, le mariage serait devenu une pratique aussi répandue que le saut à l’élastique sans élastique. Tiens ! Peut-être même que les dinosaures ne se seraient jamais éteints. Ils en prospéreraient probablement des colonies en Irak où, à défaut d’apprécier l’écosystème, ils cultiveraient à loisir leur nostalgie du Crétacé inférieur, une époque assez voisine de celle dans laquelle les États-Unis et leurs alliés ont abandonné le pays. Mais je m’égare, tenons-nous en aux vraies catastrophes. Au TK Bremen. Et pour emprunter à Mesdames Nathalie Kosciusko-Morizet et Eva Joly « que faisait ce cargo au large de l’île de Groix en pleine tempête ? » ou encore « A qui appartient la cargaison transportée sous pavillon de complaisance ? ».
 
A la première question, et au risque d’en surprendre plus d’un, j’aurais tendance à répondre que les navires sont faits pour naviguer - et non pour couler -, un peu comme les avions sont faits pour voler et pas pour s’écraser. Quelqu’un a-t-il osé demander ce que foutait le vol AF 447, en plein ciel orageux entre Rio et Paris, la nuit où il s’est crashé ? Des navires, pendant cette tempête, il y en avait des centaines et des milliers qui naviguaient, parce que c’est leur métier, aux marins, d’être en mer, avec les aléas que cela suppose.
 
Sur le second point, je reconnais bien le penchant naturel de nos élites : le haro sur l’armateur – Turc, en l’occurrence, et donc forcément voyou - d’un navire sous pavillon de complaisance - et donc délabré - commandé par un marin étranger – et donc incompétent. Difficile d’échapper aux clichés. Malheureusement, il se trouve que le navire était lège et « à ordres » – vide, si vous préférez, et en attente d’une affectation commerciale. Ce furoncle d’armateur voyou n’avait donc aucun mobile financier à pousser son commandant à quitter le port. Mieux, selon la réglementation, son navire bénéficiait de trois jours de gratuité au port de Lorient. C’est un peu comme si, allant faire vos courses au supermarché du coin, vous prendriez le risque de laisser votre voiture sur un emplacement réservé, à l’extérieur du centre commercial, plutôt que de profiter des trois heures de parking offertes ? Pour une crapule d’armateur avide de profit, avouez que ce serait un comble.
 
Mais alors, me direz-vous, pourquoi donc ce foutu rafiot et son équipage sont-ils partis se faire matraquer au large de l’ile de Groix ? Ni pour l’argent, ni pour le plaisir – à moins d’être furieusement amateur de mal de mer, un navire lège au mouillage par grand vent, c’est pas aussi douillet qu’une suite, garnie ou pas, de l’hôtel Carlton. Je vois deux explications plausibles. Tout d’abord, il faut savoir qu’un navire de commerce, n’en déplaise à Monsieur Yves Le Drian, est plus en sûreté en mer - à la cape - qu’au port. A quai, en cas de rupture des amarres, la situation est désespérée. Dans n’importe quel port du monde, vous verrez les navires marchands - je ne parle pas des pêcheurs et des plaisanciers - quitter le port et partir faire des ronds dans l’eau en cas de cyclone annoncé. Au Japon, les autorités sont particulièrement strictes sur le sujet. Inutile, Monsieur Le Drian, d’être président de la première région maritime de France et chantre de la sécurité maritime pour savoir cela.
 
Evidemment, naviguer n’est pas synonyme de mouiller. Et même si le mouillage de l’île de Groix est connu et reconnu par des générations de marins en cas de gros temps de suroît, le faire avec un navire lège - faible poids et grosse prise au vent - par 70 nœuds de vent, c’est chinoisement périlleux de la part de son capitaine.
 
Pour autant, et quelle que soit l’erreur d’appréciation commise par le commandant, il ne faut pas non plus exclure la possibilité que le navire ait appareillé à la demande des autorités du port de Lorient, soit pour les raisons de sécurité évoquées plus haut, soit pour des raisons commerciales – libérer une place à quai pour un autre navire. A défaut de l’imposer – ce qui, n’en déplaise à Monsieur Le Drian, est illégal – la capitainerie du port de Lorient a-t-elle seulement proposé au commandant de rester au port ? Y avait-il un danger à le faire ? Ou a-t-on gentiment prié ce commandant d’aller, en quelque sorte, se faire voir chez les Grecs – surnom affectueux donnés aux habitants de l’île de Groix – sachant qu’il n’avait pas d’affectation commerciale et que son armateur n’allait probablement pas le payer à user du combustible pour faire des ronds dans l’eau ? En a-t-on discuté ?
 
Voilà des questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Et j’aurais aimé en trouver de la part des media et des politiques, à condition, bien sûr, que ceux-ci commencent par poser les bonnes questions, plutôt que de d’enfourcher séance tenante leur cheval de bataille électorale, et nous servir leur habituel charabia d’arguments de complaisance et d’inepties maritimes. « Qui voit Groix, voit sa croix » dit un fameux proverbe breton. Moi, je ferme le poste. Je crains, qu’une fois de plus, on n’ait pas fini d’avoir tout entendu.

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