jeudi 8 décembre 2011 - par Aurélien Péréol

Tu n’as rien vu à Fukushima

Compte-rendu personnel dérivant mais pas délirant d’une lecture de « Tu n’as rien vu à Fukushima » de Daniel de Roulet, éditions Buchet-Chastel, par Loïc Risser au Grand Parquet dimanche dernier.

Tu n’as rien vu à Fukushima se présente comme une lettre à Kayoko, ma chère Kayoko, au moment où le vent risque de tourner et d’envoyer les radiations de Fukushima vers Tokyo et ses trente-cinq millions d’habitants. Le texte dérive en suivant le trajet de la pensée intérieure de l’auteur, comme on en a tous.
Tout tourne autour de l’accident de Fukushima cependant, et de son panache blanc et lugubre qu’a vu la Terre entière. Les Japonais n’aiment pas qu’on parle de leur histoire, qu’on traite de leurs difficultés. L’auteur, Daniel de Roulet, raconte comment un Japonais pensait qu’il ne pouvait pas parler des kamikazes. Et une autre fois : « un Européen qui évoque Hiroshima dans un roman relève du même mauvais gout qu’un Japonais qui programmerait un jeu vidéo sur les fours crématoires d’Auschwitz. »
 
Cependant, une des choses que devrait nous dire cet accident nucléaire au Japon est la réalité de notre citoyenneté terrestre.
Auschwitz, c’est l’industrialisation de la mort. L’auteur se dit fasciné par le gigantisme démesuré des centrales, ces machines trop parfaites, autant que par l’industrialisation mise en actes à Auschwitz. Il a peur de provoquer, il cherche juste à comprendre.
Le déni des puissants de la Terre est terrible : la pédégé d’Areva fustigeait ceux qui « instrumentalisent la peur » alors que les techniciens de son groupe venaient juste de s’enfuir dès le début de la catastrophe.
Le 15 mars 2011, Catherine Vincent écrivait dans Le Monde : « il n’est pas question à cette heure de parler de contamination planétaire ». Cette phrase parle de contamination planétaire. C’est exactement un déni : on en parle pour dire qu’il n’y a pas à en parler. C’était dans un temps où les programmes radio pouvaient être interrompus n’importe quand pour diffuser une information sur Fukushima.
 
Ces jours, des militants de Greenpeace sont entrés dans des centrales et EDF « minimise l'opération. Le groupe a assuré, quelques heures après l'intrusion des activistes, que les équipes de surveillance avaient repéré le groupe et compris tout de suite qu'ils avaient affaire à des "militants pacifiques" et non armés. » (http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/12/05/des-militants-de-greenpeace-s-introduisent-dans-la-centrale-de-nogent-sur-seine_1613288_3244.html) Je ne les crois pas ; c’est une parole systémique : ils ne peuvent dire que des choses dans ce genre-là.
A chaud, dans les premiers moments de la catastrophe à Fukushima, il y eut un débat sur l’organisation d’un débat sur l’utilisation de l’énergie nucléaire en France. Vite oublié. Notre attention à cette catastrophe planétaire est émoussée. De nouvelles fuites, dont nous sommes informés, ne nous inquiètent plus : http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/12/05/nouvelle-fuite-radioactive-detectee-a-fukushima_1613307_1492975.html
Le débat sur l’énergie nucléaire ne date pas d’hier. Et le débat n’est pas toujours seulement échanges de paroles. Le débat est actes parfois, certains l’ont payé cher et même le prix maximal : Tu n’as rien vu à Fukushima parle du scientifique Vital Michalon, mort à 31 ans, en 1977, lors d’une manifestation contre le réacteur Superphénix de Creys-Malville. De nombreux manifestants y furent blessés dont deux mutilés : Michel Grandjean et Manfred Schultz.
J’y étais. J’y étais déjà en 1976 où il n’y avait pas grand monde. Je me souviens de la pluie de juillet 77 ; je me souviens qu’au retour, nous avions pris de l’essence, et le caissier, qui nous avait bien repéré, nous avait appris qu’il y avait un mort, qu’il nous avait dit, alors que nous étions troublés au plus haut point, qu’il s’agissait de quelqu’un de cardiaque qui n’aurait jamais dû s’approcher du danger, et que c’était bien dommage car ç’allait apporter de l’eau au moulin des « gauchistes » qui ne manqueraient pas d’exploiter cette mort… je me souviens de la radio qui parlait des scientifiques d’un côté et des manifestants ou des gauchistes de l’autre, alors que j’étais étudiant en sciences physiques, que mes amis faisaient des études de pharmacie, nous n‘étions pas scientifiques mais nous n’étions ni ignorants ni croyants et nous voyions nombre de scientifiques confirmés dans les opposants à la construction de Creys-Malville. Je me souviens d’un ami qui m’a raconté une visite groupée très émouvante à l’hôpital auprès de Michel Grandjean qui venait d’être amputé… « Nous étions soixante mille sur place, nous avons été battus militairement » Nous dit Daniel de Roulet.
 
Nous le savons depuis longtemps : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais, au cas où). Vu la puissance technique énergétique de notre industrie qui découle de la qualité de notre science, nous voyons arriver la ruine de notre planète, de divers côtés, du nucléaire entre autres et nous n’arrivons pas à exercer le moindre contrôle, nous prenons la contradiction comme un exercice de style, la démocratie, nous y attachons énormément d’importance, nous en voulons toujours plus, nous en voulons pour tous, mais c’est surtout pour la beauté du geste… nous restons fascinés par la puissance de notre intelligence et nous attendons l’accident afin d’être sûr que le pire, qui n’est pas certain, est tout de même possible et même, est dernière nous. Nous faisons avec le nucléaire comme avec un ascenseur vétuste, tant qu’il n’est pas tombé, il peut encore desservir les étages, nous le réparerons un peu plus tard… A ceci près que nous atteignons les limites de la vie, de notre vie et que, une fois l’accident produit, il risque fort de ne rester plus rien, ni savoir, ni technique, ni énergie, et fort peu d'humains, pour en réparer les conséquences.
Lévi-Strauss dans Race et histoire, pose : « la civilisation occidentale cherche d’une part […] à accroître continuellement la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant ; d’autre part à protéger et à prolonger la vie humaine… » (P 55) Les deux sont incompatibles. C'est de cela qu'il faudrait arriver à débattre.
« Tu n’as rien vu à Hiroshima » disait Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour. « Tu n’as rien vu à Fukushima ». La littérature est sans doute la seule « institution » qui a une chance de nous faire voir, s’il en reste une qui puisse quelque chose.

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