Tribune libre : La Syrie, au cœur de la Guerre tiède ? D’une désinformation médiatique à une intervention programmée
« Il faut empêcher de réitérer le scénario libyen en Syrie ». Vladimir Poutine, 27/02/2012 (1)
La crise syrienne est, aujourd’hui, arrivée à un point critique. Une guerre fratricide massacrant, pour partie, des innocents, est en cours.
Dans ses grandes lignes, cette guerre
est médiatisée par les intérêts politico-économiques des grandes
puissances. Mais, très tôt, elle a été polluée par les nouvelles
idéologies religieuses et nationalistes, surfant sur les maladresses
occidentales et la soif de libertés de peuples en perdition – au prix de
dérives politiques incontrôlables et, sans doute, irréversibles.
A l’origine, cette quête identitaire a
été précipitée par la « fin des idéologies » (D. Bell) issue de la
disparition de l’URSS, en décembre 1991, qui a favorisé le retour du
religieux comme idéologie alternative et, au moins, réactivé son rôle
politique et identitaire. Dans le même temps, la disparition du verrou idéologique de
la Guerre froide a suscité l’émergence de micro-conflits périphériques
désormais porteurs, sur l’Echiquier arabe, d’aspirations
révolutionnaires. En ce sens, la délégitimation de l’idéologie
communiste aurait agi comme facteur catalyseur d’une instabilité systémique à l’échelle du monde et dont la crise syrienne ne serait, au final, qu’un sous-produit – une forme d’effet émergent.
La (prévisible) réaction d’auto-défense du
régime syrien face à la terrible violence « révolutionnaire » attisée de
l’extérieur a débouché, aujourd’hui, sur une inquiétante guerre civile –
imputée par les médias occidentaux, de manière (trop) systématique et
erronée, au seul président Bachar El-Assad. Pourtant, l’opposition armée
anti-Assad est responsable de davantage de tueries étrangement passées
sous silence et qui, en d’autres lieux, auraient pu être qualifiées de
« crimes contre l’humanité », pour reprendre une expression trop souvent
manipulée par la gouvernance néo-libérale sous leadership américain,
dans l’optique de justifier ses actions répressives.
Avec une certaine légitimité, on peut donc s’interroger sur l’existence d’une pensée unique, structurellement favorable aux « rebelles », et verrouillant l’information sur le déroulement de la « révolution » syrienne – sous l’impulsion de l’Organisation syrienne des droits de l’homme (OSDH),
étrange ONG politiquement (très) orientée et semblant avoir un monopole
« légitime » sur l’information. Régulièrement émise par l’OSDH,
l’information sur la nature et l’ampleur des massacres censés perpétrés
par le régime Assad est, en effet, admise comme vérité scientifique par
le consensus médiatique – formatant, par ce biais, une opinion
publique internationale hostile au régime syrien. Toutefois, ce dernier
reste – heureusement – soutenu par l’axe sino-russe.
L’issue, tant désirée par les promoteurs du Printemps arabe, ne semble désormais plus faire de doutes. Mais pour Moscou, c’est plutôt un Hiver islamiste, réchauffé par le doux soleil de la Charia, qui se prépare – avec, naturellement, la complicité américaine.
Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Et qui, surtout, y avait intérêt ?
Vers un point de non retour, pour réitérer le « scénario libyen »
De manière indéniable, ce point de non
retour a été favorisé de l’étranger dans le cadre d’une stratégie de
communication politiquement orientée et unilatéralement focalisée contre
la « dictature » Assad, désigné par le consensus médiatique comme l’ennemi à abattre.
Très clairement, dès l’origine, la
rébellion anti-Assad a été financée et armée par des membres clés
(riches en pétrodollars) de la Ligue arabe, principalement l’Arabie
saoudite et le Qatar. Très vite, elle a été encouragée par
l’administration américaine et ses alliés traditionnels, avides de
s’insérer dans la vague révolutionnaire portée par l’histoire et,
surtout, de profiter des opportunités politiques
– dont celles de contenir les ambitions russes, voire chinoises, dans
une région stratégique sur les plans politique et énergétique. Ainsi,
dans un premier temps, la Turquie a discrètement servi d’appui
logistique pour les « rebelles » et, dans un second temps, elle s’est
ouvertement montrée désireuse de passer à l’offensive, c’est-à-dire à
l’action armée sur le territoire syrien. Au nom de la liberté des
peuples et, naturellement, de leur droit à disposer d’eux-mêmes – la couleuvre est, tout de même, dure à avaler. D’autant plus, si on est russe.
Les infiltrations aux frontières
ont été nombreuses au début de la « révolution ». Comme par hasard, tous
les points de conflits sont anormalement et systématiquement proches de
la frontière syrienne – curieux, tout de même, que nos médias ne se
soient pas interrogés sur cette troublante coïncidence. Cette
situation est illustrée, depuis fin juillet, par la volonté des
« rebelles » de contrôler certains postes-frontières dans le but de
faciliter les « passages », autrement dit, les actions militaires et les
attentats contre les positions syriennes.
Une telle configuration confirme l’hypothèse d’une aide extérieure,
très tôt invoquée par le président syrien Bachar El-Assad et qui, sans
surprise, n’a jamais été prise au sérieux par les médias occidentaux,
perdus dans le ciel bleu du monde de l’ignorance apprise, alimentée par
la seule information diffusée par l’OSDH. Loin d’être spontanée, cette
« révolution » est donc orientée et, en ce sens, elle apparaît
davantage comme une « évolution », impulsée de l’extérieur et sur laquelle
surfent les stratégies manipulatrices de puissances ambitieuses. Mais,
dans la mesure où il s’agit d’un retour en arrière sur le plan
politico-social – surtout en ce qui concerne le statut de la femme et
des libertés individuelles (dont politiques) –, je parlerai plutôt
« d’involution ».
Tout a été fait, dans le cadre d’un scénario programmé,
pour provoquer l’armée régulière et les structures de sécurité de
l’Etat syrien de manière à les contraindre à une réaction violente et
créer, par ce biais, une instabilité croissante auto-cumulative,
à terme, potentiellement explosive. En outre, ce chaos a été aggravé
par l’émergence de milices privées, parfois de nature religieuse, et
échappant à tout contrôle gouvernemental. Au final, il s’agit
d’atteindre un seuil critique (déclencheur de
« l’explosion »), synonyme de guerre civile – quitte à sacrifier quelques
civils, quotidiennement imputés par l’OSDH au « sanguinaire » président
Assad ou, alternativement, à d’inévitables « dégâts collatéraux ». Et
quitte, aussi, à générer une situation anarchique caractérisée par la délégitimation des lois et structures étatiques. Une catastrophe programmée.
Aujourd’hui, l’Etat syrien, dont
l’autorité est considérablement érodée, n’a même plus – au sens de Max
Weber – le monopole de la « violence légitime » sur son territoire,
traditionnellement considéré comme le socle de la stabilité d’un
Etat-souverain. Désormais, le terreau est donc propice à la répétition
du « scénario libyen », selon l’expression usitée de V. Poutine.
Sous prétexte de défendre les intérêts
légitimes du peuple syrien, l’insidieuse politique arabo-occidentale a,
objectivement et, sans doute, consciemment, contribué à ce chaos.
Complicité arabo-occidentale, au nom d’un troublant messianisme moral
Les « Amis de la Syrie » ont, très tôt,
instrumentalisé la crise syrienne pour défendre leurs propres intérêts
qui font du départ d’El-Assad, la pierre angulaire de leur stratégie.
Les intérêts de cette coalition
hétéroclite se rejoignent, sur certains points précis – dont celui de
placer un pouvoir « ami », apte à gérer l’après-Assad –, et, à la base,
ils sont structurellement opposés à ceux de l’axe sino-russe. Redoutant
une déstabilisation régionale, l’axe sino-russe prône en effet une solution politique négociée
qui n’implique pas, nécessairement, l’élimination du président syrien.
Nuance politique essentielle, expliquant la division, donc l’impuissance
du Conseil de sécurité de l’ONU à travers le blocage systématique de
ses résolutions par les responsables russes et chinois – mais c’est
aussi, cela, la démocratie. Sur ce point, on peut d’ailleurs
s’interroger sur la viabilité d’une résolution prônant une
« transition démocratique » en Syrie et soutenue par l’étrange tryptique
Arabie Saoudite-Qatar-Turquie. Avec le blanc-seing occidental…
Des intérêts économiques (contrôle de
l’énergie), politiques (lutte d’influence) et stratégiques (inflexion
des rapports de force) sont les enjeux sous-jacents au conflit
syrien exacerbé, en définitive, par la montée brutale d’Al Qaïda
(reconnue par Washington) et par l’opposition religieuse
sunnites/chiites. Dans son essence, cette opposition forme une ligne de fracture confessionnelle
auto-destructrice et à jamais ré-ouverte, parce que politiquement non
neutre – et facilement manipulable, donc utile aux régimes hostiles au
maintien du président Assad.
Le leitmotiv humanitaire, a été
à la fois le fil conducteur et l’habillage légitime de l’ingérence
croissante de la coalition arabo-occidentale dans le processus politique
interne de la Syrie. Ce devoir d’ingérence
progressivement institué devrait, à terme, justifier une intervention
(sous une forme à définir) dans l’optique de renverser le régime Assad
et, s’il le faut, sans la légitimité onusienne – pour
contourner le barrage sino-russe. Désormais, avec le soutien actif des
services secrets allemands, américains, britanniques et français, tous
les efforts de la coalition arabo-occidentale sont concentrés vers cet
ultime objectif. Pour l’heure, l’idée d’imposer une zone d’exclusion aérienne
(définie comme zone de sécurité) pour créer un « couloir humanitaire »
fait, peu à peu, son chemin. Le problème est qu’un tel « couloir » a,
déjà, fait l’objet d’une instrumentalisation politico-militaire
en d’autres lieux et d’autres temps. Pour Moscou, une telle leçon ne
s’oublie pas et, surtout, ne doit plus se répéter.
L’essentiel est d’arriver, après la réélection d’Obama, au point de basculement
de la crise (« seuil critique ») provoquant l’intervention finale et, en
cette fin d’été, nous y sommes proches. Cette intervention militaire est
rejetée par russes et chinois, psychologiquement marqués par les
tragédies serbe (1999), irakienne (2003) et libyenne (2012), où la manipulation
des règles internationales et des mécanismes onusiens a été flagrante,
mettant en cause, selon eux, la légitimité de la gouvernance mondiale.
De façon troublante, cette transgression des règles est réalisée au nom
de valeurs morales supérieures, selon la tradition post-guerre
froide inaugurée par la vertueuse Amérique, investie de sa "destinée
manifeste" et de son libéralisme triomphant – un discours, certes, bien
rôdé.
Un sous-produit de cette inconscience politique occidentale a été la propagation du syndrome révolutionnaire,
via un Islam radical moralisateur, au-delà de l’Echiquier arabe : dans
le monde post-soviétique et sur le continent africain, au Mali pour
commencer, avec l’extension dela Charia. Avec, à la clé, d’irréversibles
dégâts collatéraux.
Pour l’axe sino-russe, il y a une ligne rouge
à ne pas franchir dans cette partie stratégique dominée par les grandes
puissances – notamment, en Syrie. Mais les dés sont, déjà, pipés.