samedi 15 juillet - par rosemar

Voici le mirage de l’Art... La chambre, Léo Ferré...

En hommage à Léo Ferré qui nous a quittés le 14 juillet 1993...

Comment transformer une misérable chambre en un lieu de rêves ? C'est bien ce que permet la transfiguration poétique. Léo Ferré nous offre, ainsi, une chanson où la métamorphose se produit, sous nos yeux émerveillés.
 
Le poète s'exprime à la première personne et nous fait découvrir sa chambre désignée par l'expression "quatre vieux murs", qu'on lui a prêtés. On perçoit le dénuement de l'artiste qui a accepté ce "réduit très obscur" pour y "installer sa chambre."
 
Léo Ferré loge ses "quatre membres" dans ces "quatre murs", soulignant, ainsi, combien ce logis lui correspond, lui le malheureux poète, un parallélisme qui vient souligner sa pauvreté.
 
Et le poète égrène tous les objets qui décorent cette chambre, destinés à lui donner "un air coquet", mais il s'agit, chaque fois, d'une négation même de ces objets, ce qui vient encore accentuer le dénuement du narrateur...
 "je suspendis aux murs enpente
Les diplômes que j'ai manqués et mes décorations absentes
Sur une table les photos de celles qui se refusèrent
Sur des rayons les in-quarto des livres que je n'ai su faire..."
 
Le poète suggère, ainsi, avec une certaine auto-dérision, une vie ordinaire faite de manques, d'échecs, de renoncements.
 
Il évoque aussi de grands vins qu'il aurait cachés "derrière les fagots", des "Chambertin et des Margaux", mais il précise aussitôt qu'il "ignore jusqu'à l'arôme" de ces grands crus...
 
Il nous étonne en parlant d'un coffre fort, "où il a rangé en piles régulières Toutes les valeurs et tout l'or..." 
La relative qui suit, au conditionnel passé, "que j'aurais pu gagner" montre que ce n'est qu'un leurre.
Une façon de tourner en dérision la richesse et tous ses attributs...
 
Mais, il suffit d'un "doux rayon bleuâtre, se glissant par la fenêtre", pour transformer cet intérieur en un "théâtre" rempli d'un "mobilier éblouissant."
 
Ainsi, le poète transfigure et sublime la réalité qu'il a sous les yeux, grâce à un simple rayon de lumière.
"Voici des tapis d'ambition, voici des tentures de rêve


Voici qu'un rideau se soulève sur un chevalet d'illusions..."
 
Le poète se met à rêver, à voir, sous le décor de sa chambre, de nouveaux rêves, des ambitions, des illusions dont il n'est pas dupe, mais qui rendent la vie plus douce.
Les "coussins" sont associés à des "serments, les "fauteuils" à des "promesses".

 
L'amour, l'affection sont suggérés grâce au vocabulaire de l'affectivité : "des colliers de tendresse, des bouquets de sentiments".
 
"Voici le mirage de l'Art, voici des songes en rasades...", précise le poète, et c'est bien du miracle de la poésie dont il est question ici : un simple rayon de soleil peut redonner l'espoir à l'artiste.
 
"Voici... Le divan de Shéhérazade et le clavecin de Mozart..." soudain apparaissent des éléments de mobilier mythiques : sont convoqués les histoires merveilleuses des Mille et une nuits, la musique de Mozart...
 
La littérature, la musique viennent compléter cette magie de l'art qui transfigure une simple réalité et la magnifie.
 
L'imagination symbolisée par le mot "chimère" a transformé et transfiguré cette misérable chambre, ces "quatre vieux murs", et la voilà devenue "la plus belle chambre du monde."
L'emploi de ce superlatif, à la fin du texte, suggère bien la transmutation opérée par la poésie, l'imaginaire...
La mélodie légère nous transporte dans un univers de rêves...
 
Ce texte de René Baer, mis en musique et interprété par Léo Ferré restitue une vision onirique, propre à la poésie.
 
 

Le blog :

http://rosemar.over-blog.com/2017/02/voici-le-mirage-de-l-art.la-chambre-leo-ferre.html

 

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11 réactions


  • rosemar rosemar 15 juillet 12:45


    Je rajoute ce lien : une mise en musique d’un poème de Rutebeuf, magnifique



  • bob14 bob14 15 juillet 13:58

    Lui mérite le Panthéon par son talent !


  • Abou Antoun Abou Antoun 15 juillet 14:07

    La chanson la plus poignante de Léo c’est sans doute « Avec le temps ».


  • Bernie 2 Bernie 2 15 juillet 15:18

    Ahhh, si vous pouviez garder la chambre quelques jours.

    Pas d’internet, pas de téléphone.
    Quel mois de juillet nous aurions
    Si vous pouviez devenir momentanément aphone
    Juste entendre le chant des grillons

    Mais ce ne vous est pas possible
    vous ne nous laisserez pas cet havre
    il vous trouver un billet cible
    Alors, déterrons un cadavre.

    (Pas de rimes embrassées, je ne vous aime pas  smiley ) Et je ne veux pas d’ennuis avec rocla


  • covadonga*722 covadonga*722 15 juillet 16:08

    yep , quelques lézardes hein dans la statue du « maître »


    L’auteur évoque aussi les contre-vérités que Ferré racontait pour embellir son image de poète maudit. Lui, le procédurier, le multiplicateur de sociétés écrans pour échapper à l’impôt, qui critiquait tout, tout le temps avec une réjouissante méchanceté et n’épargnait personne que ce soit l’abbé Brel ou Juliette Gréco, l’entraîneuse du Tabou qui ne m’a chanté que lorsque je n’en avais plus besoin…

    « L’intelligence des femmes, c’est dans les ovaires »

    Une vraie pipelette selon Annie Butor qui livre peut être le plus dérangeant page 186, à propos de celui qu’elle avait longtemps considéré comme son père mais qui lorsqu’il l’embrassait laissait glisser sa bouche près de la sienne…

    Et puis Léo est parti. Un soir de 68 après un gala, il n’est pas rentré chez lui. Il a abandonné Madeleine, sa dépression, son alcoolisme, leurs chiens, chats, chimpanzés (dont Zaza qui avait les mains d’Édith Piaf), cochon, moutons, taureau… Il a commencé sa révolution. A balancé à Madeleine : tu m’as aidé, j’ai élevé ta fille, nous sommes

     quittes. Et plus tard à la cantonade : l’intelligence des femmes, c’est dans les ovaires…

    « Il ne faut pas connaître les artistes », avait déclaré Ferré après une visite chez Ravel. Tant de lucidité force un peu plus l’admiration. 




    • Abou Antoun Abou Antoun 15 juillet 16:29

      @covadonga*722
      « Il ne faut pas connaître les artistes »
      Oui, la plupart des gens célèbres gagnent à être méconnus. Il ne faut juger les artistes que sur l’œuvre.


    • covadonga*722 covadonga*722 15 juillet 16:42

      @Abou Antoun
      yep , nous sommes d’accord mais comme avec dame Rosemar s’agissant d ’artiste le procès en sanctification n’est jamais loin .Je me suis permis de jouer le « promotor fidéi » !


      personnellement pour avoir tâté du cachot une de mes préférée écrite en collaboration avec seghers c’est « merde a Vauban »

    • toussapoursa toussapoursa 15 juillet 16:55

      @covadonga*722
      Ferré pouvait bien regarder RAVEL de haut dont le Boléro a engraissé pendant des années la fille unique de la seconde épouse du mari de la masseuse de la femme du frère de Ravel sans parler de son coiffeur....
      Lui il avait un chimpanzé vicelard et agressif , parfois dangereux.....


    • toussapoursa toussapoursa 15 juillet 17:08

      @covadonga*722 et Abou Antoum
      C’est vrai ça
      Il y a toujours ce très médiatique et automatique procès en béatification..... qui fait rêver les prétentieux faux Nartistes et vrais tocards ....
      Nous avons l’exemple du navrant navigateur de Loire mais il n’est pas seul à prendre des poses et des airs d’hypocrite modeste et à éprouver ce besoin inextinguible de monter sur l’estrade.
      ........
      Mais au bout du compte tout cela reste très amusant et sans gravité face aux prétentions du journalisme citoyen prétexte à la même conduite.


  • rocla+ rocla+ 15 juillet 16:51

    au pays des fous  les poètes sont les rois 


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