vendredi 7 octobre 2011 - par astus

Vous avez dit Apple mania ?

Il s’agit sans doute d’une étonnante coïncidence, mais juste au lendemain de l’annonce qui a fait un bide du nouveau modèle d’iPhone attendu par tous les geeks de la planète comme un évènement vital majeur, son créateur Steve Jobs s’éteignait à 56 ans suite à une longue maladie, pas vraiment pauvre comme Job, ni généreux donateur, même si personne n’emporte sa richesse dans son cercueil. Critiques parfois acerbes d’un côté, panégyrique faramineux de l’autre, notre monde fonctionne décidément de façon binaire comme les ordinateurs, ce qui n’est peut-être pas un signe de bonne santé.

Reprenons les faits : mardi soir 4 octobre se tenait une conférence de presse de Tim Cook, le successeur de Steve Jobs, pour présenter le nouveau smartphone d’Apple, l'iPhone 4S, qui a aussitôt suscité les réactions très mitigées du public comme des spécialistes, lesquels attendaient davantage d’innovations. L’action d’Apple en bourse a même dévissé un moment, montrant bien que ce produit présenté comme révolutionnaire n’était pas vraiment à la hauteur des attentes probablement exagérées des utilisateurs potentiels, fervents adeptes de nouveautés. Certains vantent d’ailleurs les marques concurrentes, comme Samsung, dont les procès perdus contre Apple en lien avec d’éventuelles violations de brevets font régulièrement la Une des magazines spécialisés. Kara Swisher, du site AllThingsD, cité dans un article de Éric Le Bourlout sur 01net fait son mea culpa et enfonce le clou : « Apple a dévoilé un nouvel iPhone aujourd’hui. En quelque sorte. Sauf qu’il n’a pas un écran plus grand. Qu’il n’est pas plus fin ni plus harmonieux […] En d’autres mots, ce n’est pas un iPhone 5. Oups, après les articles extasiés sur cet appareil novateur et idéal et les prédictions – y compris dans nos colonnes – expliquant que ce serait le nom du prochain téléphone d’Apple. »

Le contraste est donc immense entre ces remarques de nette déception et le concert de louanges ininterrompu qui entoure le décès du créateur à la pomme que beaucoup comparent à un véritable dieu ou même à une personne très proche de la famille. De cette nécrologie grotesque je ne peux résister au plaisir de vous citer quelques morceaux choisis : "L'Amérique a perdu un génie dont on se souviendra comme d'Edison et d'Einstein, et dont les idées vont façonner le monde pendant plusieurs générations", a déclaré le maire de New York, Michael Bloomberg. (bigre Einstein, c’est quand même du lourd !). Le Premier ministre australien a salué "un génie créateur" qui "a changé le monde". (ah bon ?). Pour Arnold Schwarzenegger "Steve a vécu tous les jours de sa vie le rêve californien et il a changé le monde et nous a tous inspiré." Plus fort que lui ce n’est pas possible, mais pourtant François Bayrou, président du MoDem, et futur sauveur de la nation qui montre ses biceps et son panache blanc depuis le retrait de Borloo l’a fait en assurant sur i-TELE que Steve Jobs était "de l'espèce des changeurs de monde". "Dans son cas, c'est l'ensemble de la Terre qui a été changée, et l'Humanité. Il faut le saluer comme l'aventure par excellence du XXIe siècle", a poursuivi le député qui reconnaît, mais en privé, que les béarnais ont aussi tendance à galéjer un peu.
 
Ainsi donc le créateur d’Apple serait un des sauveurs de l’humanité à l’égal d’une divinité, ou un génie à l’image de Copernic et de Léonard de Vinci « dont on parlera éternellement ? ». On sait pourtant depuis longtemps qu’il n’est pas l’inventeur exceptionnel que l’on encense aujourd’hui puisque les découvertes exploitées par sa société ont été plutôt réalisées par Steve Wozniak (concepteur des premiers Apple), Douglas Engelbart (qui a créé la souris d'ordinateur), ou même Stanley Kubrick (qui montre une tablette graphique dans son film « 2001 Odyssée de l’espace » dès 1969). Mais rendons à César ce qui lui appartient : Steve Jobs a été un habile homme de marketing, un self made man comme les américains les aiment qui su gérer une entreprise dynamique et entreprenante, mais non sans quelques dégâts collatéraux. Il a eu le talent de commercialiser au bon moment des produits de qualité, esthétiques et fonctionnels, très aboutis sur le plan de l’ergonomie. Et cette facilité d’utilisation a séduit de nombreux néophytes en informatique qui souhaitaient goûter à la jouissance immédiate procurée par la puissance supposée de ces machines. 
 
Après tout il n’est pas interdit d’admirer un bel objet et de briller en public avec mais c’est une étrange époque tout de même que celle qui met au pinacle l’homme d’une réussite technologique, certes intéressante, mais pas plus que la diffusion de l’électricité dans les foyers qui a radicalement changé le monde et dont on ne parle jamais (merci Edison et Marcel Deprez), ou l’invention du réfrigérateur (qui se souvient encore de Carl von Linde ou de Carl G. Munters ?). Une époque de déni qui fait semblant d’ignorer que si les réseaux dits sociaux, le portable ou l’ordinateur peuvent nous mettre immédiatement en lien avec des personnes du monde entier et nous rendre plus proches de milliers d’ « amis » virtuels, donc artificiels, c’est pendant qu’un milliard de personnes meurent de faim dans l’indifférence générale, que la pollution progresse partout sur la planète, et que cela ne nous rend pas plus disponible pour notre famille, nos amis, ou nos devoirs de citoyen. Une époque qui fait diversion et refuse obstinément de prendre réellement en compte la contrepartie humaine des technologies du « toujours plus » qui, loin d’apaiser les pulsions , augmentent sciemment l’avidité et l’envie tout en faisant le lit de la frustration permanente, et donc de l’insatisfaction sociale, tout en générant des normes de travail esclavagistes et d’importantes différences de reconnaissance sociale ou de salaire. Une époque où le capitalisme triomphant, cette idéologie en vogue pourtant condamnée à terme, bouge encore grâce à ces merveilleuses machines capables d’envoyer des ordres de transactions chez les banksters à des vitesses hallucinantes, tout en accréditant peu à peu l’idée que finalement l’être humain, et notamment son cerveau, sont comparables au fonctionnement d’un ordinateur, et qu’on pourra bientôt le maîtriser de la même manière et avec la même facilité que l’on joue sur la dernière tablette graphique à la mode, laquelle on le sait, est faite pour se démoder rapidement et faire marcher le commerce. Étrange époque enfin que celle qui place l’idée de progrès uniquement dans la technologie et les machines plutôt que dans une pensée qui chemine pour ouvrir son esprit et le confronter à d’autres, ce que l’auteur des Essais appelait « limer sa cervelle avec celle d’autrui », mais c’était il y a si longtemps que cela ne peut pas être moderne car c’est toujours d’avant-garde. 
 
PS. Il serait également intéressant de réfléchir sur le symbole de la pomme croquée qu’a choisi Apple et de l’associer avec le récit biblique dans lequel ce fruit sert d’introduction au péché originel pour finalement condenser toute la question du désir humain, et aussi sur le lien étroit qu’entretient notre époque avec une oralité de type cannibalique qui en exacerbant les instincts consuméristes renforce la violence et détruit la pensée tout en se faisant passer pour un fait quasi sacré ou divin. 

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