jeudi 2 février - par Amaury Watremez

Vrais et faux sceptiques

portrait pris ici

On dit que la France est une nation de cartésiens, d'esprits clairs et rationnels, parfois un peu trop triviaux et matérialistes dans leurs réflexions. On s'aperçoit au fil des lectures d'articles, de forums, des conversations, qu'il n'en est en fait plus rien, ce qui est à la fois amusant, jusqu'à un certain point, et effrayant car les esprits crédules incapables de scepticisme, d'abstraction ou de réflexion personnelle sont voués à n'importe quelle tyrannie, dont celle des imbéciles et de leurs imbécilités.

 Il y a des sceptiques qui n'ont plus beaucoup d'illusions sur leurs contemporains et à l'image de Montaigne, ce sceptique génial qui avait à cœur d'être « guelfe avec les gibelins, gibelin avec les guelfes », de surtout rester libres de toute entrave à un groupe, quel qu'il soit, ont envie de s'enfermer dans leur bibliothèque en attendant des jours meilleurs, lisant et écrivant, d'autres qui se convainquent qu'ils croient aux lendemains qui chantent alors qu'ils savent très bien que ceux-ci n'auront pas lieu, mais c'est moins désespérant d'y croire, d'autres encore qui ont envie d'ouvrir leur grande bouche et de naviguer à contre-courant.

 Faisons tous les jeux de mots ignobles sur la question avant de commencer cet article vraiment, ce qui fait que l'on en sera débarrassé ensuite.

 L'auteur de ces lignes est un sceptique ; mais un faux sceptique (« faux sceptique » : « fosse sceptique », suis-je spirituel).

 Le doute m'habite (le doute ma b..., on m'aura compris quant à la suite...) car les certitudes rendent fou, c'est Nietzsche qui le dit dans « Ainsi parlait Zarathoustra » :

 « Ce n'est pas le doute qui rend fou : c'est la certitude ».

 On dira, comment l'auteur de ce papier peut-il être à la fois croyant et sceptique sur tout le reste ? C'est assez simple, je crois en Dieu et en rien d'autres véritablement, et fait mienne cette prière du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle (« Tout est néant : Rien n’est vrai que l’amour. », la suite à ce lien). Un chrétien peut être sceptique en particulier sur toutes ces théories globalisantes qui ne mène qu'à la haine, la sottise et la déshumanisation. Il peut même sans problèmes douter de l'historicité des évènements des écritures, y appliquer un doute méthodique, certains penseront que c'est dangereux pour leur foi, mais la vérité que cette méthode permet de dépister sera sur du roc.

Mais aussi affirmer quant à la morale que tout est permis mais que tout n'est pas profitable, pour paraphraser Saint Paul...

 Ce n'est pas à la mode d'être sceptique, de douter des certitudes qu'égrène les masses chaque jour, des certitudes qui fluctuent d'ailleurs selon le sens du vent, ou telle ou telle ânerie bien vue du troupeau. C'est Hannah Arendt qui a très bien résumé ce phénomène de massification politique, et la simplification extrême des opinions qui va avec, dans « la Crise de la Culture ».

 Dans ce livre elle dit également cette phrase ci-dessous, qui résume fort bien les aspirations du citoyen-consommateur :

 « La société de masse ne veut pas la culture mais les loisirs. »

 Et celle-ci confond les divertissements, au sens pascalien du terme, avec la réflexion. Pascal, on le voit avec la citation suivante, connaissait bien notre société d'hyper-consumérisme :

 « Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même, en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé »

 On est toujours surpris par l'expression des crédulités dans une société qui se voudrait moderne et de progrès, et pas seulement celles des petites gens d'ailleurs, mais aussi celles des z-élites auto-proclamées, des z-intellectuels et assimilés, des politiques. Ce n'est d'ailleurs même plus à la mode d'être rationnel. Le plus étrange est que la plupart des crédules ont le culot monstrueux de se réclamer de la méthode de réflexion de Descartes et du « doute méthodique » qui recherche la vérité, ou du moins une vérité indubitable :

 « Je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensais qu’il fallait […] que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable »

 Or, le doute méthodique implique, par nature, de laisser de côté ses croyances ou partis-pris, car cette méthode de réflexion serait alors faussée. Les partis-pris, les affirmations péremptoires, basées parfois sur des supputations ou des allégations sans grand fondement, n'y résiste donc pas longtemps.

 Alors, certes, l'étude cartésienne ne s'interdit aucune sujet, mais peu de sujets y résiste si elle est menée dans les règles.

La très belle illustration vient de ce blog

dyn005_original_432_672_pjpeg_2586152_f36bbacfd0526aebe751a271df462324.jpg Le sceptique est donc pris pour un narcissique qui finira au terminus des prétentieux, un égocentrique, car s'il est sceptique c'est sûr, c'est pour se montrer, pour qu'on ne voit que lui :

 De quel droit ose-t-il se mettre en avant en doutant des préjugés ou des lieux communs qui permettent à tout un chacun dans notre société consumériste de continuer à consommer des choses et des êtres sans trop se poser de questions ?

 De quel droit ose-t-il essayer seulement de sortir du comportement soumis à la morale ou l'absence de morale commune ?

 Et bien sûr de quel droit ose-t-il seulement être fier de ne pas penser comme tout le monde ?

 Le sceptique n'est pas exempt de tous préjugés d'ailleurs, l'esprit humain étant au fond un petit tas de préjugés souvent rances et assez laids à considérer, d'à-priori et de lieux communs que l'individu fait passer au gré de son humeur pour de la rébellion ou de la subversion. La différence est qu'il en a conscience...

 N'importe quel scribouillard, n'importe quel barbouilleur ou tripatouilleur de glaise, n'importe quel théâtreux ou cultureux, se réclame maintenant à chaque fois de la transgression, mais une transgression que tout le monde ou presque applaudit n'en est plus une.

 De plus en plus les « vraigens », nouveau concept se développant en ce moment comme une traînée de poudre, se revendique d'une transgression de l'analyse des médias, ou des milieux intellectuels qui font face à une défiance générale. Cette défiance est aussi une excuse toute trouvée pour justifier la paresse de certains à étudier réellement ce dont ils parlent sans être de parti pris, sans balancer l'un ou l'autre lieu commun.


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