vendredi 12 avril - par C’est Nabum

L’enchanteur des ténèbres

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Le gardien de toutes insomnies.

Il était une fois Yves, un homme perdu parmi ses semblables. Pour des raisons mystérieuses, il avait tourné le dos à la lumière du jour, cherchant dans la nuit, un refuge, une douce protection afin de fuir les laideurs du monde. Il avait choisi de vivre à rebours, de passer le plus clair de son temps dans le noir et la lumière artificielle. Il allait le plus souvent, seul dans ce long tunnel durant lequel tout le monde dort.

C’est du moins ce qu’il avait cru, découvrant au fur et à mesure de sa plongée dans les ténèbres une faune interlope, des compagnons de la souffrance, des êtres qui ne se trouvaient pas en phase avec l’agitation du grand jour. Ils étaient nombreux ainsi à ne sortir qu’après la disparition du soleil, pour se terrer à son lever, durant l’agitation ordinaire de ceux qui vivent au rythme de l’astre céleste et des exigences sociales.

Yves avait trouvé des compagnons de misère et d’exclusion, des parias de la société de consommation, des clandestins et des fugitifs, des névrosés et des inquiets. Qu’importe leurs parcours, leurs troubles, leur passé, ils se savaient frères de la nuit, plus soucieux de vivre en marge qu’au grand jour. C’est ainsi qu’il découvrit une véritable fraternité, une solidarité d’autant plus forte que la peur, le danger, l’angoisse rôdaient à chaque occasion.

Yves avait disparu des écrans radars d’une nation qui se pense civilisée. Il avait renoncé à posséder une adresse, un compte en banque, un téléphone portable, un véhicule. Il s’était dépouillé de ce qui aliène l’humain. Il était libre comme l’air, maintenant qu’il était un nocturne, un clandestin, un invisible.

Cependant, il ne se satisfaisait pas de n’être plus qu’une ombre, un passant furtif dans la lumière des réverbères. Il voulut donner un sens à sa vie, fut-ce t’elle accomplie sous les étoiles. Il savait l’angoisse de bien des gens ordinaires à l’approche de la nuit. Lui qui avait conquis cette force suprême en l’ayant domptée, il voulait partager sa vigueur. Il se proposa pour tenir ce rôle qu’on pense subalterne de Gardien de nuit.

Non pas en se mettant au service d’une surveillance quelconque d’un bien matériel. Là surtout n’était pas son désir. C’est vers les autres, les abandonnés de la destinée, les épaves de la société qu’il voulait se tourner. Ayant renoncé à l’existence officielle, il se porta bénévole dans un foyer d’accueil, un centre d’hébergement des oubliés de l’agitation ordinaire.

Au début, il veilla sur le sommeil de ceux qui pour quelques heures, trouvaient ici un abri et un lit, un petit coin pour se mettre en repos le temps de cette pause miraculeuse. Il errait dans les couloirs, marchant silencieusement. Rapidement, il se rendit compte que ces malheureux ne dormaient pas. Ils attendaient que quelqu’un leur accorde un peu d’importance, les écoute, les comprenne.

Yves se fit veilleur d’insomnie. Il les laissait dévider leur sac à tristesse, leur vie chaotique, les mille et un tourments qui les avaient conduits là. Puis de quelques mots merveilleux, d’un geste de bienveillance, d’un regard chargé d’humanité, il effaçait la lourde charge, leur redonnait confiance et foi dans l’existence. Il les avait écoutés, il accomplissait prouesse plus grande encore, il leur parlait !

Yves devint l’enchanteur des ténèbres, il tenait désormais une cérémonie nocturne, une merveilleuse instance de partage des émotions, des expériences, des espoirs, des songes. La parole pour seul viatique, son sourire et sa gentillesse en guise de cautères, il remettait les oubliés en marche, les rétablissait dans leur dignité d’individu à part entière.

Yves s’était fait sa place au soleil, non pas comme le font parfois ceux qui veulent toujours aller plus haut, plus loin. Tout au contraire, il ne gagnait rien d’autre que la reconnaissance de ceux qu’il remettait en selle. Avec lui, les nuits étaient plus belles que vos jours. La désespérance s’évanouissait, la solitude n’existait plus.

Ils sont nombreux ceux qui à l’image de Yves, œuvrent la nuit, qu’ils fassent maraude ou bien garde de nuit, qu’ils soient véritablement veilleurs ou bien affectés à un service à la personne. Ils méritent notre respect et cet éclairage bien loin des projecteurs d’une actualité qui les ignore. Ce sont les métiers les plus ordinaires, les moins considérés qui sont les plus nécessaires au maintien de ce qui nous tient encore lieu d’humanité. Prenons bien garde que ces enchanteurs des ténèbres ne soient jamais remplacés par des robots, des caméras de surveillance, des écrans vides de chaleur humaine. Je crains hélas que ce grand cataclysme ne soit déjà entamé …

Nocturnement sien.



1 réactions


  • juluch juluch 12 avril 18:45

    bel hommage à ceux qui veillent sur nous comme les soignants, les militaires, policiers et bien d’autres...


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