mercredi 25 avril - par Orélien Péréol

Les antis et les phobes

Il n'y a pas si longtemps, les critiques et les luttes se faisaient sous les appellations « anti ». L'antiracisme de SOS racisme, le NPA anticapitaliste... L'antisémitisme, une opposition allant jusqu'à la violence aux juifs... et nous sommes passés aux « phobes » : homophobie, islamophobie, et quelques autres qui apparaissent sur la marge grossophobie, christianophobie (sur les banderoles de ceux qui veulent interdire les spectacles de Romeo Castellucci et arrivent à les faire censurer... Kamel Daoud se demande, à propos de l'égalité entre les femmes et les hommes dans l’héritage en Tunisie si ce ne serait pas la fin de la femmophobie (première apparition de ce mot à ma connaissance). Le mot « judéophobie » vient de réapparaître (il semble qu'il soit ancien). L'article de wikipédia se demande quelle différence il a avec antisémitisme.

La différence est que les « anti » travaillent sur les systèmes et peuvent raisonner ces systèmes (l'antigel n'empêche pas le gel, il permet à l'eau de se solidifier à des températures plus basses, il travaille la chose dont il parle. Un anticorps se crée et entre en lutte contre un élément qui a été reconnu comme étranger au corps, il travaille). Les « phobes » ne travaillent pas, ils sont dans l'affectivité, l'émotionnel et le jugement moral. Ils mettent en avant un sentiment qui prête à un groupe une essence, qui occasionne ou occasionnerait la phobie. On ne peut rien en dire, ou on a peur, ou on n'a pas peur (les claustrophobes, qu'y faire ? Ils peuvent choisir de prendre l'escalier au lieu de l'ascenseur, ils resteront claustrophobes). On est passé de la politique comme action sur et dans les systèmes, les institutions, à une politique des entités collectives qui se concurrencent pour que les différences de traitement qu'elles déclarent subir soient validées par tous et soient considérées comme plus fortes, plus fréquentes, plus graves que celles des autres. Ces phobies sont le résultat de mauvaises personnes, d'un mauvais « état d'esprit » et nécessitent la sanction a priori (la mise au silence des « phobes ») ; ou des sanctions pénales, a posteriori donc et à condition qu'il y ait une loi écrite. Ces mots en « phobes » veulent écarter, faire taire un certain type de discours, faire taire certaines personnes ou certains groupes. Ceux qui nomment la phobie des autres se placent à l'extérieur du monde et jugent. Ensuite, il leur faut tenir le plus longtemps possible et montrer le plus de sûreté, le plus de confiance en soi, dans l'exposé de son jugement, dans le nombre d'individus et de comportement auquel il s'applique.

Nous sommes dans la morale, nous ne sommes plus dans la politique. Nous ne pouvons plus dire publiquement ce que quelqu'un, un groupe organisé, (un lobby ? une communauté ?) ne veut pas entendre.

Nous formons une société où la liberté d'expression n'est plus limitée par le passage à l'acte, la liberté d'expression est limitée par la plainte de groupes suffisamment organisés pour arriver à se poser en victimes institutionnelles. Ce mode de discours de limitation n'est ni difficile à voir, ni difficile à déconstruire, selon un mot à la mode. A ceci près, que la déconstruction n'oblige personne. Éventuellement, il n'y a que le déconstructeur pour adhérer à la déconstruction...

Ces termes en « phobie » ne permettant aucun débat, ils devraient être proscrits par la démocratie. Premièrement : la seule façon de ne pas être « phobe » est d'être « phile ». Il y a là un commandement sur la liberté de conscience. Deuxièmement, ce sont les plaignants qui sont juges. Autant dire qu'une fois le processus enclenché, il n'a plus de fin, il trouve toujours plus de points d'applications... demande des sanctions plus fortes puisque le niveau des sanctions ne permet pas d'arrêter la « phobie » autodéclarée, tandis que le niveau de tolérance à la critique, la phobie, baisse, ce qui ne saurait être perçu puisque les juges sont aussi les plaignants.

Le mal se nourrissant de la lutte contre le mal, il vaut mieux ne pas participer à ces batailles en « phobes » (phobie de certaines particularités appelées actuellement « identités ») et retourner aux « anti », anti-système qui sont susceptibles de faire l'objet de descriptions, d'analyses, d'échanges verbaux, éventuellement rugueux voire violents, mais toujours susceptibles de retrouver le terrain des argumentations...

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Photo Orélien Péréol
Le contenu, on s’en fiche. On montre de la détermination.


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