samedi 20 avril - par Michel J. Cuny

De la valeur au prix : une des clés d’interprétation du mode capitaliste de production

Ayant à constater la fascination que semble exercer sur la société française actuelle la recherche d’une baisse des coûts sur les marchés de consommation, Alexandre Mirlicourtois attire notre attention sur ce qu’il appelle le risque déflationniste. D’une certaine façon, il considère qu’il y a de l’irresponsabilité, pour tout un chacun, de défendre son pouvoir d’achat en recherchant les prix bas et en acceptant, sans doute, que les produits qu’il va privilégier seront de qualité moindre…

En conséquence de quoi, les productions françaises de qualité seraient découragées, voire anéanties :
« Car c’est bien la relative indifférence des consommateurs à l’égard de l’origine des produits qui permet aux distributeurs de casser les prix en se fournissant dans les pays à bas coût. C’est bien ce qui explique l’effondrement de nos filières du textile, de l’habillement, de l’électronique grand public et du petit électroménager. »

De fait, il semble qu’en mode capitaliste de production, la concurrence doive tout d’abord porter sur les coûts de production : se fournir en matières premières et en outils au moindre coût, et obtenir les meilleures compétences aussi bien que le travail basique pour un salaire calculé au plus juste… Ensuite vient l’étape de la commercialisation à l’occasion de laquelle la bagarre sur les prix de vente peut avoir lieu, mais sur la base de ce qu’ont été les coûts de production et en prenant en compte la marge que doit fournir l’exploitation de l’être humain par l’être humain, élément déterminant de l’accumulation du capital…

Toutes les valeurs économiques (matières premières, instrument de production, salaires) se résolvent en un certain temps de travail qui, lui-même, exige de pouvoir se reproduire de jour en jour à travers le « pouvoir d’achat » du travailleur, qui est ce qui lui reste – pour sauver sa peau et celle de ses enfants – par-delà la part de richesse qu’il a produite pour autrui, c’est-à-dire pour le capital… Or, cette affaire de « partage » n’est pas qu’individuelle : elle renvoie aux rapports de classe qui se sont établis, sur la durée, à l’intérieur d’une société donnée. Le degré de soumission des classes travailleuses aux classes exploiteuses et à leurs alliées varie d’un lieu à un autre d’une époque à une autre…

Quant aux produits eux-mêmes, s’ils renferment une valeur économique équivalant aux différents temps de travail qui leur ont été consacrés, ils ne s’affichent par sur le marché avec cette valeur-là : ils ont un prix… qui peut varier selon les circonstances du moment.

Or, ce prix a, en quelque sorte, un effet rétroactif… Il signe la viabilité effective du projet dont le produit est le résultat. Vendu trop peu cher, ce produit ne rémunérera pas tous les éléments dont il est la synthèse : matières premières, instruments de production, travail, marge… Ainsi, à sa façon et sans très bien le savoir, le consommateur avide de prix bas participe à la mise à néant d’anciens projets qui ont parfaitement réussi jusqu’à ce moment où la concurrence par les prix les tue…

Dans le langage d’Alexandre Mirlicourtois, voici ce que cela donne :
« La success-story du low-cost et du hard discount n’est pas sans danger. Si dans un premier temps la baisse des prix ravit les consommateurs, la déflation est un poison mortel. C’est un cercle vicieux qui réduit le prix et la qualité des biens autant que la valeur du travail. »

Or, c’est bien cette « valeur du travail », c’est-à-dire, dans ce propos-là, le prix payé pour une certaine durée de travail qui détermine l’ensemble des échanges économiques, et ce prix reflète le niveau d’exploitation du travail d’une population donnée, c’est-à-dire qu’il rend directement compte du rapport de force qui s’est établi entre le travail et le capital… et qui s’étage selon les diverses qualifications, tout en subissant toutes sortes de secousses.

C’est également ce dont Alexandre Mirlicourtois se soucie, mais, bien sûr, sans avoir à y mettre la moindre touche marxiste :
« Offrir des prix bas toute l’année veut dire aller encore plus loin dans les délocalisations, mettre sous pression perpétuelle les sous-traitants et les salariés, remplacer chaque fois que possible, des emplois qualifiés par des emplois non qualifiés. La spirale déflationniste du low cost, est ce bien le meilleur moyen de redynamiser l’économie française ? Cela mérite que l’on y réfléchisse. »

En effet, la guerre dont l’Allemagne sort désormais victorieuse n’est peut-être pas celle que l’on croit.

NB. Cet article est le vingt-huitième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici



15 réactions


  • Columbo Chantecler 20 avril 10:56

    Après avoir utilisé les outils créés par Freud (inconscient, névrose, psychose) et plagié « peur, inhibition et angoisse » pour le servir aux lecteurs d’Agoravox comme une critique de l’auteur de ce livre et de ces concepts, Michel Cuny utilise les concepts du Marxisme (lutte de classes) et plagie "prix, salaires, profits) pour s’en prendre au marxisme.


  • JL JL 20 avril 11:02

    ’cette affaire de « partage » n’est pas qu’individuelle : elle renvoie aux rapports de classe qui se sont établis, sur la durée, à l’intérieur d’une société donnée.’’

     

    Dans "Quatrevingt-treize, Victor Hugo relate la pendaison d’un pauvre père de famille qui pour nourrir ses enfants avait abattu un gibier appartenant à son seigneur. Son saigneur ?

     

     Jaurès, par Jacques Brel


  • rogal 20 avril 11:31

    « Quant aux produits eux-mêmes, s’ils renferment une valeur économique équivalant aux différents temps de travail qui leur ont été consacrés,

    (...) »

    Je ne me résous pas à y croire.


    • rogal 20 avril 12:51

      Quelqu’un saurait-il exhiber un exemple concret et réel de ’’valeur interne ’’ ?


    • rogal 22 avril 14:26

      Pas de réponse en 48 heures. Mauvais signe.


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 22 avril 14:43

      @rogal
      Bonjour.
      J’avais d’autres chats à fouetter...
      Il y a effectivement une valeur « interne » qui correspond au temps de travail incorporé dans la matérialité du produit.
      Il y a ensuite la valeur de marché : elle correspond au résultat de l’offre et de la demande qui sont effectivement des phénomènes extérieurs.
      C’est le b, a, ba, des travaux d’Adam Smith, de David Ricardo et de Karl Marx, mais vous n’êtes évidemment pas obligé de le savoir.
      Sur ce terrain, je peux vous aider. C’est ici...
      http://cunypetitdemange.canalblog.com/

      ou là...
      http://micheljcuny.canalblog.com/


    • rogal 22 avril 20:16

      @Michel J. Cuny
      Merci, je vais regarder. Mais une véritable réponse à la question aurait peut-être intéressé bien des lecteurs...


    • rogal 22 avril 20:37

      @Michel J. Cuny
      Peut-on espérer un article de vous consacré à ce sujet, dans cette optique d’un examen concret ?


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 23 avril 11:01

      @rogal
      Malheureusement, ce que vous appelez le « concret » est ce qu’il y a de plus compliqué à saisir par les mots...
      Placez-vous devant une table. Essayez d’en dire tout ce que vous pouvez en dire : forme, matériau, histoire du concept dont elle est la mise en oeuvre, provenance de son nom, identité des personnes qui l’ont fabriquée, de quelle forêt son bois est issu, etc.
      Il en va de même pour la quantité de travail dont elle est le résultat... C’est insaisissable directement à partir d’elle-même. Or, il n’en reste pas moins qu’une certaine quantité de travail (abattage d’un arbre, etc.) lui a été consacrée...
      À ce propos, David Ricardo renvoie à la composition des éléments d’un navire, etc.
      Mais le premier matériau sur lequel vous pouvez vous pencher, c’est votre propre pensée et la qualité des outils d’analyse dont elle dispose.
      Personne, jamais, ne pourra faire ce travail à votre place.
      Vous disposez de ce concret-là : il vous revient de réussir à le mettre en mots, ne serait-ce que pour votre usage personnel.


  • Jean De Songy 20 avril 11:42

    Ce n’est pas un un marxiste, qui serait contre l’économie politique mais pour une ontologie politique. (critique de l’économie politique, Marx)

     

    « A l’opposé du mot d’ordre conservateur  : ‘Un salaire équitable pour une journée de travail équitable’, les prolétaires doivent inscrire dans leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : ’Abolition du salariat’ » Marx, Salaires, prix et profits

     

    La critique du capitalisme dans son propre paradigme est « l’ineffectif qui se meut » (Hegel), la critique dans ses catégories. GJ est un des ces ineffectifs.


  • nemo3637 nemo3637 23 avril 10:20

    Il importe peu aux capitalistes de ne plus faire de profit dans tel ou tel secteur. Le pragmatisme et la reconversion font partie du génie du capitalisme. Le marché lui-même évolue et il est probablee que la société de consommation de masse évolue vers la primauté d’un « marché de riches » restreint comme au XIXe siècle.

    Ainsi, les « maîtres des forges » comme de Wendel se sont-ils reconvertis avec succès dans la finance. C’est cette Finance qui est aujourd’hui maîtresse du jeu.Qu’est-ce qui rapporte le plus d’argent : investir dans une fabrique de pâtes ou faire du trading ?

    Lire mon petit ouvrage en ligne « Krachs, spasmes et crise finale »

    https://lachayotenoire.jimdo.com/nemo/

    La morale qui consiste à mettre en avant, à défendre, ce qui est « bon pour la France, a quelque chose d’anachronique. Qui est »la France" ?


Réagir