jeudi 1er août - par Paul Jael

Hayek voulait dénationaliser la monnaie

Friedrich August von Hayek (1899-1992), héritier de l'école autrichienne, né autrichien s'installant en Angleterre au début des années 1930 (et naturalisé par la suite), attiré par la London School of Economics qui avait besoin d'un renfort dans la rivalité qui l'opposait à l'Université de Cambridge où Keynes dirigeait la faculté de sciences économiques. Il est un des économistes les plus importants, connu pour son radicalisme libéral également présent dans ses ouvrages philosophiques.

 On sait que les banques commerciales créent de la monnaie en accordant des crédits à l'économie ; mais il s'agit toujours d'une monnaie nationale contrôlée par une banque centrale publique. Soucieux de la valeur de la monnaie, Hayek ne fait pas confiance à ce système : les autorités et les banques sont trop tentées par la facilité consistant à créer trop de monnaie pour booster l'économie et l'emploi et financer les dépenses publiques. Il propose donc que les banques créent des monnaies privées qui leur sont propres et qui seraient mises en concurrence.

En 1976 paraît l'essai « Denationalisation of Money : The Argument Refined ». Pour Hayek, virulent opposant de toujours à l’intervention de l’Etat dans l’économie, la proposition de mettre fin au monopole de l’Etat sur l’émission de monnaie fiduciaire est une évidence. Il s’étonne qu’elle n’ait jamais été examinée sérieusement auparavant.

 

Les banques commerciales qui le souhaitent dispenseraient des crédits, géreraient les comptes de leurs clients et émettraient des billets de banque dans une monnaie qui est leur propre création ; il coexisterait donc de nombreuses monnaies indépendantes. Les monnaies publiques existantes disparaîtraient rapidement, incapables de faire jeu égal avec des monnaies mieux gérées parce que privées[1].

 

Supposons que nous pouvons observer le système en fonctionnement et décrivons-le. La « banque Hayek » émet des « ducats » ; à cette fin, elle dispose de deux canaux : elle achète au public intéressé d’autres monnaies et elle consent des prêts en ducats. A l’origine, elle avait déterminé un panier de produits, le plus probablement des matières premières cotées, qui servira de référence pour sa valeur tout au long de son existence. Le robinet des émissions s’ouvre plus ou moins grand selon l’évolution du cours de la monnaie par rapport à la valeur de ce panier. L’objectif de la banque est de garder ce rapport constant. Le public est abondamment informé des écarts, notamment par la presse. Si la banque Hayek applique une politique d’émission trop laxiste par des taux d’intérêt débiteurs trop bas, le public se méfie de sa monnaie ; par le jeu de l’offre et la demande le cours du ducat baissera par rapport à celui des autres monnaies. Si la banque Hayek a une obligation primordiale, c’est bien d’échanger les ducats qui lui reviennent ; l’incapacité de l’assumer implique la faillite. Une telle perspective suffit à insuffler les bons réflexes aux banquiers. Hayek croit à la discipline imposée par les marchés. En plus du droit d’émettre de la monnaie, il préconise la dérégulation de l’activité bancaire.

 

Le système monétaire prôné par Hayek fonctionne sans banque centrale. Quant au concept de politique monétaire, il devient sans objet.

 

Tous les salariés ne reçoivent pas leur salaire dans la même unité monétaire. Les commerçants sont motivés pour accepter un large éventail de monnaies. L’étiquetage des prix est, certes, un peu compliqué. Le paiement électronique facilite les transactions.

 

On ne peut exclure qu’une monnaie mal gérée défaille complètement. Les droits et obligations à long terme libellés dans cette monnaie ne s’effaceraient pas pour autant ; les tribunaux y veilleraient. Par contre, les détenteurs de liquidités seraient délestés de leur avoir.

 

Le but ultime de cette réforme est de prévenir l’inflation, que Hayek considère comme le mal absolu. L’inflation rend approximative la comptabilité des entreprises et donc les actions fondées sur elle. Elle favorise l’accroissement des dépenses publiques au-delà des recettes, puisque l’emprunt sera remboursé au rabais. Or l’histoire monétaire se révèle être la sempiternelle répétition d’un scénario de dépréciation des monnaies. Parlant de l’inévitabilité de l’inflation sous le régime actuel, il écrit : « But I believe that it will lead to the destruction of our civilisation unless we change the political framework »[2]. L’avantage d’opérer toutes ses transactions avec une seule monnaie monopolistique a un coût que le public trouvera excessif lorsqu’il le comprendra. Avec la concurrence entre les monnaies, l’inflation ou la déflation généralisées se révéleront impossibles. Pastichant Adam Smith, Hayek écrit : « Good money can come only from self-interest, not from benevolence »[3].

 

Comme la politique monétaire, la théorie quantitative est également frappée d’obsolescence. Hayek reste fidèle à la conception de la monnaie de son ouvrage antérieur « Prices and Production » (1931), si ce n’est qu’il ne croit plus qu’une monnaie peut être neutre (cf. ci-dessous). Il reproche aux monétaristes d’ignorer l’effet de la monnaie sur les prix relatifs et sur la structure de la production.

 

Pour contrer les effets indésirables de l’inflation sur la répartition des revenus, Milton Friedman avait préconisé l’indexation des contrats, envisageant non seulement les salaires mais tous les revenus fixes, y compris l’intérêt des fonds d’Etat. Hayek dénonce cette solution. En allégeant certains maux causés par l’inflation, on la rend plus tolérable, ce qui affaiblira la motivation pour l’extirper.

 

A plus d’une reprise, Milton Friedman, leader des monétaristes, bien que compréhensif envers le souhait de remplacer les monnaies publiques par des monnaies privées, jugera la réforme monétaire proposée par Hayek utopique. Il doute que le public abandonne les monnaies auxquelles il est habitué.

 

On peut s’étonner que Hayek n’est pas plus sensible au fait que son système ferait peser un risque permanent sur les épaules des agents économiques : perte des économies en cas de faillite d'une monnaie, perte de pouvoir d'achat si on a mal choisi sa banque. C'est à un casino que Hayek nous invite. L'aversion pour le risque, caractéristique normale de l'agent économique moyen, suffit à rendre ce système absurde.

 


[1] On connaît la loi de Gresham selon laquelle « les mauvaises monnaies chassent les bonnes », entendant par-là que les acteurs économiques voudront écouler les mauvaises monnaies dans leurs transactions afin de conserver les bonnes. C’est un peu le scénario inverse que prédit Hayek, mais il rappelle que la loi de Gresham s’applique à des monnaies entre lesquelles existe une parité fixe.

[2] Hayek (von) Friedrich A. (1990) Denationalisation of Money- The Argument Refined, The Institute of Economic Affairs, London p. 84

[3] Hayek Ibid p.



18 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 1er août 08:33

     « C’est à un casino que Hayek nous invite. L’aversion pour le risque, caractéristique normale de l’agent économique moyen, suffit à rendre ce système absurde.  »

    C’est pourtant le principe-même du Libra.


  • JL JL 1er août 08:40

    ’’Si la banque Hayek a une obligation primordiale, c’est bien d’échanger les ducats qui lui reviennent ; l’incapacité de l’assumer implique la faillite.’’

     

    Encore faut-il que la faillite soit une éventualité suffisamment redoutée. Quelles garanties les banques pourraient-elles offrir en l’occurrence ?


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 1er août 08:46

      @JL

      la « faillite » (situation de cessation de paiement ?) est même utilisée comme technique de gestion pour planter ses créanciers et repartir sur de nouvelles bases. Si le gérant risque de perdre sa capacité à retrouver la même fonction, les actionnaires n’ont pas cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, et les prête-noms, ça existe ;


    • JL JL 1er août 09:35

      @Séraphin Lampion
       
      Hayek, un grand naïf ?
       
       


    • Parrhesia Parrhesia 1er août 10:02

      @JL
      Je ne connais pas de grands naïfs (ou de grandes naïves) qui se soient épanouis en passant de l’Europe centrale ou de l’Europe de l’Est à l’Europe de l’Ouest ou aux États-Unis !!!
      Ceux (ou celles) qui se sont épanouis sur ce parcours, et ils sont un certain nombre, n’ont jamais été des naïfs !!!
      N’est-ce pas, madame Merkel ??? ou encore madame Albright ??? Pour ne citer qu’elles !!!


    • JL JL 1er août 10:17

      @Parrhesia
       
       et sur cette éventualité de faillite en cas de malversations, qui serait dissuasive pour une banque privée, vous avez un avis ?


  • Clocel Clocel 1er août 08:53

    Le Dollar n’est pas une monnaie « nationale », pas plus que la Livre sterling je crois me souvenir...

    En fait, toutes les monnaies sont adossées à des intérêts privés.



    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 1er août 08:56

      @Clocel

      même le Yuan ?


    • Clocel Clocel 1er août 09:58

      @Séraphin Lampion

      La particularité du système chinois, pour le moment, c’est qu’il ne laisse pas le pouvoir politique aux intérêts privés, mais, les mêmes causes produisant les mêmes effets...

      Une monnaie n’est qu’un instrument commode après tout, au service de celui qui s’en empare.

      En attendant, les nouveaux capitalistes chinois viennent venir faire les 400 coups chez nous et partout où ils peuvent arrondir leur pelote.

      Vous n’allez pas me demander des exemples, je pense !? smiley


  • Julot_Fr 1er août 09:10

    Ce qu’il faut garder a l’esprit est l’envie de supprimer l’argent liquide par les elites qui veulent 1. supprimer L’anonimite des transactions cash 2. veulent pouvoir controller toutes nos transaction, eventuellement les refuser 3. eviter de nous permettre de stocker nos economie en dehors de leur systeme (ex : sous le matelas) la ou il serait inaccessible quand ils imposent des interets negatifs (vole legale..)


    • Yaurrick Yaurrick 1er août 12:18

      @Julot_Fr
      L’inflation est aussi un vol des épargnants.


    • Julot_Fr 1er août 13:15

      @Yaurrick Oui mais les interets negatifs qui arrivent pour financer les banques en detresse (pour avoir fait n’importe quoi avec notre epargne) soit disant parce qu’elles sont ’too big to fail’ est une forme d’inflation puissance 4


    • Yaurrick Yaurrick 1er août 13:43

      @Julot_Fr
      On ne le répétera jamais assez : le « too big to fail » est une stupidité absolue, cela revient à dire « faites toutes les conneries que vous voulez, l’état et donc in fine les contribuables viendront éponger l’ardoise »
      Une raison de plus d’empêcher l’interventionnisme étatique, car cela déresponsabilise les acteurs économiques et donc les encouragent à prendre des risques inconsidérés.


    • Julot_Fr 1er août 15:47

      @Yaurrick
      C’est une connerie voulue a mon avis.. les banques privatisent les gains et passent leur pertes (voulues, organisees pour faire gagner d’autres agents financiers) sur le contribuable.. les banques dominent notre monde, leur seule intelligence consiste a savoir nous piquer le fruit de notre travaille de maniere « inapercue » ou apparemment justifiee, si le citoyen se rebelle et dit non => fini pour les banques parasites.


  • Spartacus Spartacus 1er août 10:53

    Le Bitcoin, l’ether sont maintenant la preuve que Hayeck avait raison sur un point. Les monnaies d’état ne sont pas indispensables.

    Le Libra de facebook-paypal va s’en inspirer et la concurence va arriver.
    1500 nouvelles monnaies sont actuellement sur les starting blocks.

    Quand a la conclusion, qui voudrait faire croire que les monnaies privées sont des casino, les Venezuéliens avec le Bolivar bien étatistes, les Européens qui ont vu l’Euro chuter de 20% par rapport au Franc Suisse en 2015 en une journée montre que les monnaies d’état sont des casinos et pas plus fiable qu’une monnaie privée.

    Bien au contraire, elle préserve les gens des manipulations de politiciens et de politiques monétaires.

    Nos enfants seront libérés des monnaies d’état et leur servitude....Heureusement


  • Yaurrick Yaurrick 1er août 12:28

    "On peut s’étonner que Hayek n’est pas plus sensible au fait que son système ferait peser un risque permanent sur les épaules des agents économiques : perte des économies en cas de faillite d’une monnaie, perte de pouvoir d’achat si on a mal choisi sa banque. C’est à un casino que Hayek nous invite. L’aversion pour le risque, caractéristique normale de l’agent économique moyen, suffit à rendre ce système absurde.« 

    Les habitants de la république de Weimar en 1923, ou plus proche de nous du Zimbabwe, auraient apprécié ces »casinos" étatiques.


    • Julot_Fr 1er août 15:49

      @Yaurrick
      Le probleme que vous soulevez est le manque totale de valeur tangible (concrete) derriere ces nouvelle monnaies (crypto..).. quand un clique de clavier decide de la valeur de la monnaie.. il y a un probleme pour les utilisateur effectivement


  • Ecométa Ecométa 1er août 15:33

    S’il y a un problème monétaire, et il y en a un ; c’est qu’aucune monnaie nationale, sauf à fausser tout jeu économique national comme international, donc aucune monnaie ne devrait être en même temps, tel le dollar, une monnaie nationale et une monnaie internationale d’échange !

    C’est une évidence frappée au coin du bon sens économique, il devrait exister une monnaie spécifique pour les échanges internationaux et de ce point de vue avec son « bancor » Keynes était sur la bonne voie économique ! Imaginez un monde avec une monnaie internationale spécifique : l’économie serait bien plus saine, bien plus sereine, les États-Unis ne ferait pas la loi, ne manipulerait plus autant ; chaque Nation disposerait d’elle-même économiquement : notre monde humain s’en porterait nettement mieux !

    Mais voila , les États-Unis l’on emporté à Bretton-Woods, l’impérialisme « étasunien » l’a emporté et nous vivons ce que l’on peut appeler la troisième guerre mondiale et elle est économique !

    -Actuellement le PIB mondial : 84.000 milliards de $

    -Échanges internationaux de biens et services : 25.000 milliards de $

    Il n’y a, là, rien d’anormal ; à part une dépendance certaine de pas mal de pays et donc un sérieux manque d’autonomie économique : un vrai problème à s’assumer économiquement ! Et sans parler de la pollution engendrée par ses échanges !

    -Marché des changes :  2.000.000 milliards de $ (pour 25.000 milliards d’échanges soit 80 fois les échanges internationaux )

    -Produits dérivés : 1.500.000 milliards de $ (de produits assurantiels) Imaginez assuré un même bien 18 fois.

    Mais quelle disproportion : même quel déficit  ? Tout ceci serait sans problème ?

    Non il y a un très sérieux problème ! 


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