lundi 10 août - par lephénix

Le choc et l’engrenage

C’est le « casse du siècle ». Le droit des « plus forts » asséné au plus grand nombre avec son cortège de triples peines, de "dommages colatéraux" et d'"externalités négatives"... Depuis quatre décennies, les peuples et les Etats sont broyés par un engrenage fou qui dévaste leur écosystème et anéantit toute perspective d’avenir commun... Jean-Luc Gréau approfondit sa critique d’une « expérience néolibérale » définie comme une forme d’accumulation sans finalité, sous le contrôle d’une bureaucratie financière qui a pris le pouvoir à la faveur de la crise de l’économie keynesienne.

Quel est ce déni d’avenir qui s’insinue dans un modèle socio-économique en perdition où l’on se tue à... juste tenter de survivre ? Qu’est-ce donc qu’une société qui ne reconnaît plus d’autre « valeur » que la « survie » en mode techno-zombifiée ? Voilà le rageur et provocateur « No future ! » d’antan vécu désormais en constat clinique et résigné : « On n’en sortira jamais ! ». Chaque existence, réduite à la condition de « ressource productive » (ou non...) à obsolescence accélérée ou de « variable d’ajustement », éprouve ce sentiment diffus de précarité et de violence sociale au seuil d’une tragédie sans cesse rejouée au quotidien, celle du terrifiant mépris de l’homme pour l’homme.

Ce mépris abyssal est désigné par une abondante production éditoriale par le terme de « néolibéralisme ». De quoi s’agit-il ? D’une « expérience » engagée dans les années 1980 qui inscrit l’espèce présumée humaine dans un « nouveau schéma de prédation par le biais d’une compétition mondiale qui inclut le coût du travail, au sens le plus large, dans l’énoncé du problème de la concurrence »... Dit autrement, d’une mise en danger de tous par un mode de « gouvernance » pathogène diamétralement opposé à « l’intérêt général » - une "gouvernance" aux coûts sociaux et environnementaux hallucinants...

Une bifurcation anthropologique

Le « néolibéralisme » peut être saisi tout à la fois comme un art de gouverner fondé sur la « création de valeur » pour l’actionnaire et un monstre anthropologique qui fait couler beaucoup d’encre et de sang – à défaut de faire « ruisseler » les richesses du haut vers le bas...

Cette « expérience » a fait basculer le centre de gravité de l’économie-monde par nombre de contre-réformes intégristes travesties en « nécessaires réformes dont notre pays a besoin » : démantèlement de l’Etat-providence, casse des services publics, privatisations, dérégulation, « rigueur » et précarisation généralisée, etc. La « financiarisation » est devenue le passage obligé de l’économie et de la vie publique : « c’est à partir d’une position d’extériorité à la sphère productive que les financiers se sont dotés du levier qui leur a permis d’ébranler la planète ». Aux fondamentaux d’une finalité humaine mise à mal s’opposent les impératifs de l’accumulation de capital comptable dans les bilans des « grands agents financiers » selon ce modèle de « gouvernance » qui traduit l’ensemble des activités productives marchandes et non marchandes en valeurs financières.

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Ainsi, rappelle Jean-Luc Gréau, voilà un « actionnariat prédateur, érigé sur une propriété fictive » désormais « installé en position prééminente dans le nouveau monde économique ». L’auteur du Capitalisme malade de sa finance (1998) précise que « ces grands actionnaires du marché n’exercent qu’un seul des attributs de la propriété, l’abusus », et ce « dans le déni des contraintes et responsabilités liées à la propriété »...

Car enfin, le « saut néolibéral s’est effectué par une remise en question de deux des créations maîtresses de l’Occident à partir des Temps modernes : l’Etat-nation en Europe continentale et la propriété nominative dans l’espace anglais et américain »... Ce qui compte, c’est moins la propriété effective d’un « argent » bien réel que la maîtrise de la gestion des flux d’investissements stratégiques... Ce mode de « gouvernance » est fort simple à appréhender : « Tandis que les entreprises sont tenues par les actionnaires de marché, les Etats sont tenus par les banques (...) La corporation bancaire a poussé ses avantages de deux manières, en interdisant aux Etats de faire appel à l’épargne publique, les rendant ainsi entièrement dépendants de son bon vouloir et en leur interdisant d’encadrer leurs pratiques par une réglementation déterminée. De là procède cette impunité sans précédent dans l’Histoire à la faveur de laquelle les banques ont pu développer leurs innovations toxiques. »

Au nombre de ces « innovations » qu’une phynance créative a allègrement transformé en « armes de destruction massive », les épargnants auront certainement identifié les produits dérivés, la « titrisation » ou les stock-options – autant de termes désormais familiers depuis les « événements de crédit » de 2008...

Justement, interroge Jean-Luc Gréau, « si la crise de 2008 n’était pas un accident ? Si elle était l’infarctus financier qui révélait la nécrose du tissu économique et social sous l’effet de la globalisation ? »

Depuis, épargnants et productifs comme « sans emploi » se sont accoutumés à vivre dans une condition de « crise pérenne » voire de pérenne urgence après avoir sacrifié leurs libertés et leur sécurité à la « création de valeur sur les marchés financiers » - en attendant d’y sacrifier leurs avoirs voire leurs vies dévastées...

Le dits marchés « disposent d’un pouvoir de destruction massive des Etats et de leurs économies  » jamais vue dans l’histoire des « civilisations ». Techniquement, ça marche comment ? Par l’expansion du crédit, soutenu par la création monétaire – le crédit illimité « mène le train financier de l’expérience néolibérale ». Cette expansion s’appuie sur les ressources, « sans limite assignées, d’un système né de la symbiose des banques commerciales et centrales qui bouleverse l’énoncé du problème financier ». Ainsi, la création monétaire par le crédit « couvre les impasses budgétaires  » mais elle n’a rien d’une manne universelle profitable à tous... La science n’a-t-elle pas amplement prouvé qu’il est impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages ? Ce tsunami de monnaie crédit ainsi octroyée se soldera-t-il par une prise en gage des biens de tous ?

Ensuite, « la baisse inouïe des taux d’intérêt détruit le rendement qui pourrait être proposé aux épargnants ». Ceux-ci se retrouvent laminés en combustibles bon marché pour faire tenir encore (un peu, si peu...) ce système fou, destructeur de tous les acquis et de tous les fondamentaux. Si « le capital » produisait vraiment, constate Jean-Luc Gréau, « son action tendrait à satisfaire les besoins humains au lieu de viser aveuglément à s’accumuler jour après jour  »... Or, le système s’est éloigné de tout intérêt collectif comme de toute rationalité individuelle – il est parfaitement étranger à toute logique de préservation d’un patrimoine commun à l’humanité. Pour en juger rien qu’un peu, il suffirait de considérer la « rémunération en-dehors du marché du travail des oligarques de l’ère néolibérale en rupture du lien avec l’utilité économique »...

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L’ « expérience néolibérale » constitue bel et bien une « rétrogradation vers le régime de la prédation » dont nous étions précisément sortis « dans le contexte du capitalisme inscrit dans l’espace politique de l’Etat-nation ». La faute à la « globalisation » ? Précisément, « la trajectoire européenne épouse celle de la globalisation  » et «  l’Europe institutionnelle prend à contre-pied l’Europe historique »...

Le moyen d’en sortir ? Pour l’auteur, « la priorité des priorités consiste à couper les ailes de la bureaucratie financière qui a pris en otage les Etats et les entreprises  » - et de démanteler l’euro... « Secouer le joug » apparaît comme le premier devoir humain fondamental. La récente redéfinition accélérée de la vie en société sur la bande d’arrêt d’urgence a mis en lumière « l’utilité commune » des « héros » ultraflexibles du travail « ubérisé ». Donnera-t-elle le coup d’arrêt à une mondialisation néolibérale captatrice des ressources collectives ? Aura-t-elle suscité une libération des énergies et des imaginaires propice à l’éclosion d’une véritable « sécurité humaine » et aux véritables « besoins sociaux » qui vont avec ?

Pour l’auteur de La Trahison des économistes (2008), l’actuelle tentative proclamée de « rapprocher la production de la demande, objectivement fondée du double point de vue économique et écologique, met en question l’ensemble de l’expérience néolibérale et fait tomber de leur piédestaux les économistes, les politiques et les journalistes qui l’ont voulue et protégée »...

Pour l’heure, cette sphère-là met en scène la transplantation de nouvelles populations dans des sociétés nationales aux capacités de charge mises à rude épreuve, ouvrant ainsi un « nouveau chapitre de l’expérience néolibérale » dont Jean-Luc Gréau nous invite à considérer le mécanisme global derrière les sociétés-écrans... Pour quels bénéficiaires finaux ou quelle espèce « postmoderne » fonctionne cette mécanique-là ? Dans le « nouveau monde » jailli des décombres des Etats-nation, sera-t-il possible encore de préférer les ressources d’une intelligence humaine théoriquement sans limites aux mirages d’une expansion de crédit illimité dévoreuse d’avenir ?

Jean-Luc Gréau, Le Secret néolibéral, Gallimard, 156 p., 15 €



15 réactions


  • Bec à foin Carabosse 10 août 10:02

    « ...une bureaucratie financière qui a pris le pouvoir à la faveur de la crise de l’économie keynesienne.  »

    ... et aussi, un petit peu, à la faveur de l’implosion de l’URSS.


  • Question : le néo-libéralisme sans limites (lire : la Cité perverse de Dany-Robert Dufour) vient-il de la droite ou de la gauche. Dans le duo ou trio pervers,je verrais bien Reagan et Thatcher,...mais aussi Mythe errant. 68 : il est interdit d’interdire. La PMA et la GPA ne sont-ils pas l’exemple même des« enfants à crédit ». On a pas les moyens, alors on triche en sautant les obstacles. 


    • @francis29
       En astrologie, les limites, c’est Saturne (le fameux âge d’or ou saturnales reste une légende,...). De toutes façons comme disent les proverbes : bien mal acquis ne profitent jamais ou encore : qui paie ses dettes s’enrichit....Encore faut-il savoir de quelles dettes il s’agit. Dans la Loi juive, tous les 7 ans, on efface les dettes et on met les compteurs à zéro (je tique un peu en pensant aux dettes de guerres des allemands après la guerre,..., mais bon !). Long débat,...


    • Odin Odin 10 août 15:02

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Bonjour,

      « bien mal acquis ne profitent jamais ou encore : qui paie ses dettes s’enrichit.... »

      Ces proverbes sont donc à destination des goyim, d’où il résulte : faites ce que je dis et non ce que je fais au quotidien pendant une durée de 7ans dans l’attente du pardon et recommencer pour une nouvelle période de 7 ans.

      Nous sommes vraiment des gentils smiley


    • lephénix lephénix 10 août 15:45

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      les enfants de la télé, du crédit et du woueb ont très tôt joué le coup d’avance sur tous ceux qui se croyaient encore dans une « réalité » assurée de ses fondations  alors qu’ils oeuvraient à les saper et les « déréaliser »... la « virtualisation » n’est qu’une « stimulation informatique » de la réalité...


  • Clocel Clocel 10 août 10:38

    Ce n’est pas avec ce genre de bouquin et d’analyse que vous réveillerez les zombis sous l’empire de la phéromone médiatique...

    Les grenouilles dans la marmite sont au stade tétanie, à peine conscientes, ils vont pouvoir pousser les feux au maximum et la messe sera dite.

    Dévaster 1500 ans d’Histoire en deux générations, faut quand même saluer la performance, on va pouvoir classer les sciences sociales au rang de sciences exactes tant l’âme humaine aura été retourné comme un gant de toilette.


    • lephénix lephénix 10 août 15:55

      @Clocel
      il y a le feu, qui ne voit pas que « la maison brûle » ? à moins d’être totalement anesthésié et zombifié, il y a toujours une issue... ah ce serait déjà « consommé » ?


  • AlLusion AlLusion 10 août 17:38

    @lephénix,

     Je vais vous lire le préambule du livre « Deux clans » de David Goodhart.

    « La mondialisation a créé une fracture entre deux clans : les Anywhere (ceux de Partout) et les Somewhere (ceux de Quelque-Part). Il y a les diplômés de l’enseignement supérieur et les autres. Ceux qui ont des revenus confortables, et les autres. Ceux qui ont un réseau, et ceux qui ont juste une famille. Ceux pour qui l’immigration est une chance, et ceux pour qui elle est une mise en concurrence. Ceux pour qui changer, c’est bien ; et ceux pour qui changer, c’est perdre. Les premiers décident des changements politiques, sociaux et culturels, alors qu’ils sont minoritaires... »

    Je ne sais de quel clan vous faites partie.

    J’ai fait partie de « Anywhere » bien plus que des « Somewhere ».

    Je dis « j’ai fait partie ». Aujourd’hui, je ne suis plus dans le coup... Avec l’âge, on se sédentarise, on s’individualise puisqu’on ne fait plus partie d’une équipe.

    L’équipe a déjà oublié jusqu’à notre nom et notre fonction de l’époque.

    On se demande encore seulement le « where to go or to stay » 


    • AlLusion AlLusion 10 août 17:41

      Je viens d’annuler mes vacances... 

      On est tout le temps en vacances à la retraite.

      Pour Elisabeth, 1992 était l’annus horribilis"

      Pour nous, humbles mortels, 2020 sera l’année à oublier...


    • lephénix lephénix 11 août 07:57

      @AlLusion
      on est d’une terre ou de là où l’on décide de prendre racine... le tout est de ne pas se faire attaquer à la racine comme l’humain l’a été au XXe siècle et l’est plus que jamais... c’est bien là qu’est « le projet » des uns  projet de déshumanisation radicale au sens premier : détruire la racine...


  • Old Dan Old Dan 11 août 06:17

    Excellente synthèse...

    Est-ce que le 2eme tome du bouquin explique comment s’en sortir par en haut ?...

    Ou faudra-t-il une cata mondiale pour remettre les compteurs à zéro ?


    • lephénix lephénix 11 août 08:01

      @Old Dan
      il n’y a pas de second tome prévu mais la « grande réinitialisation » est bel et bien programmée pour très bientôt pour détruire boussoles, horloges biologiques et autres compteurs ou écrans fous...


  • I.A. 11 août 10:45

    Bonjour

    En fait, vous nous dites qu’à chaque fois qu’on croit que le château de cartes va enfin se casser la gueule, c’est le petit épargnant qui paie les pots cassés !

    Mais pour éviter les « bas de laine », ils parlent de virtualiser totalement la monnaie physique !...


    • lephénix lephénix 11 août 12:59

      @I.A.
      c’est bien le programme : la totale dépossession des « sans dents, sans voix et autres sans droits dépouillés de leur ultime petite marge de liberté par la »digitalisation" de la monnaie...


  • Daniel PIGNARD Daniel PIGNARD 17 août 12:26

    Mais un autre livre a été écrit et voici ce qu’il nous dit :

    « Pourquoi ce tumulte parmi les nations, Ces vaines pensées parmi les peuples ?

    Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils Et les princes se liguent-ils avec eux Contre l’Éternel et contre son oint ? -

    Brisons leurs liens, Délivrons-nous de leurs chaînes ! -

    Celui qui siège dans les cieux rit, Le Seigneur se moque d’eux.

    Puis il leur parle dans sa colère, Il les épouvante dans sa fureur :

    C’est moi qui ai oint mon roi Sur Sion, ma montagne sainte !

    Je publierai le décret ; L’Éternel m’a dit : Tu es mon fils ! Je t’ai engendré aujourd’hui.

    Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, Les extrémités de la terre pour possession ;

    Tu les briseras avec une verge de fer, Tu les briseras comme le vase d’un potier.

    Et maintenant, rois, conduisez-vous avec sagesse ! Juges de la terre, recevez instruction !

    Servez l’Éternel avec crainte, Et réjouissez-vous avec tremblement.

    Baisez le fils, de peur qu’il ne s’irrite, Et que vous ne périssiez dans votre voie, Car sa colère est prompte à s’enflammer. Heureux tous ceux qui se confient en lui ! » (Ps 2)


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