lundi 16 mars - par lephénix

Le problème avec « l’argent »...

 

De quoi donc « l’argent » est-il encore la « valeur » avec la « digitalisation » et la « dé-territorialisation » de la richesse ? De quoi est-il la plaie avec « l’uberisation » de nos sociétés et la précarisation générale ? La revue « Regards croisés sur l’économie » pose des jalons de réflexion sur cet « objet en pleine transformation » autour de la question : « Où est l’argent ? »

 

« L’argent », c'est bien connu, ne tombe pas du ciel : jadis, il fallait même aller le chercher au fond des mines pour pouvoir « battre monnaie »... C’était au temps souverain où son emploi monétaire s’incorporait en quantité de métal plus ou moins précieux. C’était au temps où il constituait une chose bien tangible parmi les autres qui a permis l’essor de l’activité humaine et de la pensée...

Les hommes s’en défient depuis toujours – mais l’accumulent toujours autant, serait-ce en signes monétaires engrammés dans le « cloud » ou le silicium, par peur d’en manquer…

Aujourd’hui dissocié de son répondant métallique et de sa matérialité invariante, « dématérialisé » dans la mémoire de notre appareillage technologique et diffusé à l’infini, il hante plus que jamais ceux qui ont de plus en plus de mal à en gagner avec leur travail ou leur « talent » – le terme renvoie tant à ce que nous possédons qu’à ce dont, plus sûrement, nous manquons ou dont nous sommes dépossédés…

Dans une société idéale, les symboles monétaires expriment le lien de confiance d’une communauté. Pour les économistes, la monnaie est ce par quoi est reconnu socialement le produit de l’activité de chacun et détermine ce que la communauté est prête à payer pour valider cette activité. Mais chacun s’estime-t-il assez payé (« combien je vaux ? ») dans un contexte d’avidité consumériste postmoderne ? L’actuel climat d’altercation sociale dans nos « économies avancées » taraudées par la question de la « répartition des gains de la croissance » s’expliquerait-il seulement par cette lancinante question de la valorisation de soi-même comme objet et à l’impossibilité grandissante de « se vendre » dans cette fiction d’une marchandisation généralisée du monde ?

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Argent, monnaie et équité

 

Gabriel Zucman, professeur d’économie à l’université de Berckeley, analyse factuellement la vague jaune de refus de l’iniquité qui a saisi la France durant l’automne 2018, traduit par le mouvement des Gilets jaunes : « Ce qui a rendu inaudible et même scandaleux la taxe carbone, c’est qu’elle venait après la suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax sur les revenus du capital. Les très riches, qui polluent beaucoup, se retrouvaient ainsi détaxés, alors que le reste de la population serait taxé davantage. L’enjeu écologique est donc intimiment lié à l’enjeu fiscal : la fiscalité carbone peut très bien fonctionner, mais elle s’inscrit dans une fiscalité qui met à contribution les hauts revenus et les hauts patrimoines.  »

Jezabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, rappelle l’ambivalence d’une monnaie censée s’instituer dans l’échange : « La monnaie n’est pas uniquement ce qui nous relie aux autres dans l’échange et ce qui permet d’exprimer la valeur des choses, elle peut être aussi pur objet d’accumulation, désiré pour lui-même, d’autant plus dans un capitalisme financiarisé où l’argent ne va plus guère à l’argent par la marchandise, mais directement à lui-même  »...

Or, c’est « bien à l’échange que la monnaie doit servir » et elle devrait « toujours avoir vocation à circuler ».

Elle est « ce qui relie les individus dans la société à travers l’échange et ce qui leur permet, ce faisant, de réaliser la valeur des biens ou des services que la société produit ».

Mais ses processus réels fonctionnent bel et bien à l’envers, produisant sans cesse du manque, de la pénurie et de la rareté dans une économie de surproduction. Force est de constater qu’avec l’essor du « capitalisme financiarisé » pourvoyeur de dettes comme de créances sans débiteurs, nombre d’opérations financières ne sont plus au service de la réalisation de celles de l’économie réelle. Elles constituent « des opérations contreparties d’autres opérations financières dans le seul but de réaliser une plus-value financière dans une frénésie d’achats et ventes de titres à une vitesse défiant celle de la lumière  »...

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Ainsi s’accélère ce « processus désintermédié d’accumulation »... Marion Clerc confirme, à la lumière de La Philosophie de l’argent de Georges Simmel (1858-1918) : « Dans la modernité, l’argent, moyen de toutes les fins tend à remplacer Dieu, la fin de toutes les fins  ».

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon analysent la dérive de cette sphère financière qui n’existe plus que pour son propre compte : « L’argent est devenu une fin en soi pour la classe dominante, et cela d’autant plus facilement que celle-ci a des prétentions à l’universel puisqu’à travers son appropriation de l’Etat et du droit, elle ne cesse de transformer, par la loi, ses intérêts particuliers en intérêts généraux ».

La production du flux monétaire considéré comme un but en soi est d’autant moins soutenable à terme qu’une bonne partie de ce flux est absorbé par les « trous noirs » des « paradis fiscaux »... Toute avancée vers la résolution de ce problème, rappelle Henri Sterdyniak (Observatoire français des conjonctures économiques), « nécessiterait d’affonter directement les pays qui ont choisi une stratégie de paradis fiscal et réglementaire  »...

Les monnaies alternatives permettent-elles de transformer la société vers davantage d’équité ? Jérôme Blanc rappelle qu’elles constituent des initiatives territorialisées de réappropriation de l’outil monétaire. Elles portent un projet politique, visant en particulier le « renforcement des économies ordinaires qui sont par définition fortement territorialisées ». Or, c’est bien ces territoires, bassins de « vies ordinaires » c’est-à-dire de « petites activités de production, de distribution et de consommation liées au quotidien ou à la subsistance  » qu’il s’agit de redynamiser. si elles ne sont pas une finalité en soi, leur mise en place devrait permettre d’atteindre ces objectifs non satisfaits par la monnaie nationale (soutien au développement territorial, valorisation d’éco-comportements, renforcement de l’entraide et de la solidarité, etc.). Une solution locale au désordre global ?

En plein « débat » ( ?) sur la digitalisation à marche forcée et la suppression du cash, Christian Pfister rappelle que les monnaies digitales n’ont jusqu’à présent « pas réussi à faire la preuve d’une utilité qui l’emporterait largement sur les coûts qu’elles occasionnent  ». A commencer par leur coût environnemental confirmé par Jezabel Couppey-Soubeyran à propos de ces 1500 cryptomonnaies « existantes » : leur « virtualité » n’en est pas moins fort énergivore « étant donnée la puissance électrique qu’elles nécessitent »...

Sans oublier que cette « dématérialisation permet désormais une localisation facilitée de l’argent dans les pays où il est le moins taxé  »... En d’autres termes, une « externalité négative » imposée au reste du monde voire un hold-up en règle ? « S’il paraît illusoire d’attendre une solution miracle pour annihiler les stratégies d’évasion fiscale, un objectif pourrait être de rendre ces pratiques aussi coûteuses, compliquées et risquées que possible pour les entreprises y recourant  » suggère Samuel Delpeuch.

24 siècles après la description de l’échange économique par Aristote, l’on appréciera la pertinence écologique et sociale de la nouvelle structure monétaire mondiale « dématérialisée » en voie d’émergence. Débouchera-t-elle néanmoins sur un capital de confiance et de solidarité régénérées ? Signe vide mais commun à l’humanité, « l’argent » est le moteur et le solvant de la vie en société et demeure l’une des sources d’énergie les plus efficaces pour changer le monde. En bien, pour peu qu’il soit possible encore d’élaborer une « politique de l’argent » susceptible d’être communément acceptée, alors que « les inégalités mondiales de revenus et de capitaux atteignent des records » ? Notre demeure terrestre brûle et l’incendie gagne en ampleur : si, dans l’absolu, le salut est préférable à la perte, il reste toujours à décider comment ne pas laisser « l’argent » nous perdre et mener la « civilisation » à sa ruine...

Où va l’argent ? Regards croisés sur l’économie n° 24, La Découverte, 264 p., 16 €



15 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 16 mars 11:28

    le problème n’est pas l’argent, mais la valeur et la confiance


  • Cette année en astrologie est une année de terre : retour aux vraies valeurs. L’argent « volatil » (référence indirecte à l’alchimie) est représenté par le signe aérien d’UR ANUS (stade anal freudien), en position régressive après avoir longtemps dominé. En TAU(X)RAU, il chute et Saturne (le sage) entre dans le VERSEAU. Retour à la normale. Le Taureau est le signe de l’argent sonnant et trébuchant. C’est à partir du XVIe siècle que des espèces sonnantes et trébuchantes a été une manière plaisante de désigner de bonnes vraies pièces de monnaie avant, par extension, de désigner l’argent liquide, tous supports confondus, par opposition aux chèques, cartes bancaires, virements et autres moyens de paiement. Ceux qui ont une collection de pièces d’or sont à l’abris.


    • lephénix lephénix 16 mars 13:40

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      une variante astrologique du dicton : « c’est quand le péril est le plus grand que l’on voit poindre la lueur du salut » ?
      dans l’intervalle, les monstres tombent le masque et se révèlent, les détenteurs de « métaux précieux » ont du souci à se faire... en matière de « propriété », c’est bien connu : « possession vaut titre »... et les possessions peuvent vite changer de mains...


    • @lephénix On ne voit jamais aussi bien briller la lumière que dans la nuit. 


    • Et l’argent (on ne dit pas l’or) est associé à la lune.....Celle qui brille dans la nuit.


    • lephénix lephénix 16 mars 14:29

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      en attendant d’être illuminé par la pleine conscience, « mieux vaut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité »...


  • BA 16 mars 13:37

    Lundi 16 mars 2020 :


    CAC 40 : la panique emporte tout, retour sous 3760 points.


    La Bourse de Paris s’effondre de 11,39 %.


    https://www.boursorama.com/bourse/actualites/cac-40-la-panique-emporte-tout-retour-sous-3-760-points-62ce323f551f47972074cf04490fbe59 ?


    • ZXSpect ZXSpect 16 mars 13:43

      @BA
      .

      Si vous n’avez aucun commentaire personnel à apporter, si vous voulez néanmoins exister sur le web, postez des copiés-collés d’infos anxiogènes que chacun peut consulter sur internet…

      .

      prenez exemple sur Bruno Arfeuille pour en ajouter inutilement à l’anxiété générale justifiée mais qui n’a pas besoin d’amplificateurs irresponsables !


    • Jean Keim Jean Keim 17 mars 09:57

      @BA

      Si pendant des années la bourse grimpe, personne n’y trouve à redire, même les gens modestes qui ont l’illusion que leur sort est meilleur si les indices grimpent ; survient un événement qui fait mystérieusement chuter ces indices, et tout le monde tremble même si la baisse reste en moyenne inférieure à la progression antérieure, il y a dans ce phénomène le constat que notre mode de vie et de pensée, donc en fait notre civilisation, sont complètement artificiels, et pourtant les céréales croissent toujours dans les champs, les légumes poussent toujours dans les jardins, et les fruits finiront pas pendre au bout des branches des arbres des vergers, nous sommes une espèce profondément malade.


    • lephénix lephénix 17 mars 10:06

      @Jean Keim
      donc une espèce artificialisée comme ses cités, dénaturée comme sa nourriture  et mûre pour le transhumanisme ?


  • Odin Odin 16 mars 19:18

    Bonsoir,

    « il reste toujours à décider comment ne pas laisser « l’argent » nous perdre et mener la « civilisation » à sa ruine.. »

    La solution est simple, revenir à la situation monétaire d’avant la loi dite Rothschild du 03/01/1973.

    Nationaliser les banques de dépôt en interdisant l’usure.

    Taxer les banques privées sur les transactions spéculatives n’ayant pas pour objectif le développement de l’économie nationale etc… 


    • lephénix lephénix 16 mars 22:05

      @Odin
      cela tombe sous le « sens commun »... mais quelle « instance supérieure » va le décider ?


    • Odin Odin 17 mars 14:55

      @lephénix

      « mais quelle « instance supérieure » va le décider ? »

      Ces mesures ne pourraient être réalisées qu’avec une sortie de l’UE et de retrouver notre souveraineté monétaire avec un gouvernements souverainiste faisant passer les intérêts de la nation avant ceux du mondialisme.

      Ce n’est donc pas pour demain et les banquiers commerçants ont encore de beaux jours devant eux.


    • lephénix lephénix 17 mars 17:50

      @Odin
      et si demain justement « l’argent » servirait l’humanité au lieu de l’asservir ? et si on faisait ce rêve ? si on fermait le robinet des fausses monnaies avec les faux droits qui vont avec pour enfin accueillir les vraies valeurs et ce qui fait les vraies richesses ? et si on se désencombrait/décolonisait nos imaginaires de ces fausses richesses apparentes ? et si la phynance parasitaire n’en avait plus pour très longtemps à force d’abuser ?
       
      à force de trop tirer sur la ficelle, aussi énorme soit-elle, « on » la casse  comme on scierait la branche sur laquelle « on » est si confortablement assis... une fois qu’il a tué son hôte, le parasite retourne à son néant et la vie reprend...


  • Jean Keim Jean Keim 17 mars 09:36

    Et un monde sans argent ?

    Impossible ! dirons-nous, néanmoins cela vaudrait quand même la peine de l’envisager.


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