vendredi 14 juin - par Paul Jael

Les « anticipations rationnelles », sont-elles rationnelles ?

La décennie 1970 voit s'imposer une nouvelle école en macroéconomie, les nouveaux classiques, adversaires du keynésianisme. Sur leur étendard est écrit "Rational Expectations". Cette école a dominé la macroéconomie pendant près de trente ans. A l'ère des modèles DSGE qui caractérisent la macroéconomie contemporaine, elle a perdu son rôle dominant, mais l'hypothèse des anticipations rationnelles demeure. Examinons de plus près la relation entre cette hypothèse et l'école qui a construit sa renommée sur elle.

 

L’origine : Muth

 

Commençons par les origines : l’article de John Muth, « Rational Expectations and the Theory of Price Movements » (1961). Muth estime qu’un bon modèle ne peut pas prêter aux agents un type d’anticipation différent de ses propres équations. Les modèles qui concluent à des effets XYZ alors qu’ils prêtent aux agents un mode d’élaboration de leurs anticipations les faisant prévoir WXY se méprennent. Les agents ne peuvent répéter systématiquement la même erreur. « Expectations, since they are informed predictions about future events, are essentially the same as the relevant economic theory »[1].

 

Les anticipations rationnelles s’appuient sur cette double justification :

  • A la longue, les agents apprennent intuitivement comment fonctionne le système économique ; leurs prévisions sont fondées sur cette compréhension, qui n’a pas (nécessairement) un caractère scientifique, mais qui est néanmoins aussi fiable que les modèles de l’économie politique.
  • Les agents exploitent toute l’information disponible. « Information is scarce and the economic system generally does not waste it ».

 

La rationalité des anticipations est cohérente avec les deux grands postulats de l’économie politique : les agents sont rationnels et ils agissent selon leur propre intérêt. Muth insiste sur le fait que l’hypothèse des anticipations rationnelles n’implique pas que les prévisions des agents individuels sont parfaites ni qu’elles sont toutes identiques. Les individus peuvent se tromper mais en règle générale, le marché ne se trompe pas.

 

En calcul des probabilités, on appelle distribution une fonction qui attribue une densité de probabilité à chaque valeur que peut prendre une variable. Les agents capables d’anticipation rationnelle estiment correctement la distribution des variables telles que les rendements, les prix etc. L’anticipation rationnelle se caractérise par ceci qu’à information disponible égale, la probabilité subjective se règle sur la probabilité objective. La probabilité objective n’est pas une caractéristique de la réalité économique elle-même mais elle traduit les prédictions de la théorie économique.

 

Remarquons qu’il s’agit ici de probabilités conditionnelles, c’est-à-dire de probabilités « sachant que … ». Prenons la probabilité que le dividende de telle action vaille 100 ; il est évident qu’elle ne sera pas identique selon qu’on connaît ou qu’ignore telle information relative à l’entreprise. Les probabilités conçues lors des anticipations sont conditionnelles par rapport à l’information disponible.

 

Muth expose trois cas qu’il développe algébriquement. Ses exemples, de nature plutôt microéconomique, n’ont pas la généralité de l’exposition par Sargent and Wallace (1976)[2], que je résume ici. Un agent forme à la période t-1, sur base de l’information disponible, une anticipation sur la valeur que prendra une variable p (qu’on peut supposer être le prix sur un marché ou le niveau général des prix) à la période t :

 

t-1p*t = Et-1pt + ut (7.38-A)

Et-1ut = 0 (7.38-B)

 

L’astérisque accolé à la variable p marque une anticipation. L’indice préfixé (t-1) précise le moment de la formation tandis que l’indice suffixé (t) indique la période couverte par l’anticipation. La lettre E désigne une espérance mathématique sur base de l’information disponible à la période en indice suffixé. L’équation (7.38-A) établit que l’anticipation de p vaudra l’espérance mathématique de sa probabilité objective plus un terme représentatif des erreurs de prévision, « allowing for what may be very large random deviations from rationality ». Les erreurs de prévision sont purement aléatoires, c’est-à-dire non corrélées entre elles. Leur espérance mathématique est donc nulle, comme l’indique la deuxième équation. On peut en conclure qu’en moyenne, les anticipations sont correctes, parce que la moyenne des erreurs individuelles est nulle. L’hypothèse de la non-corrélation des erreurs est essentielle pour soutenir ce résultat.

 

Lors de son énoncé par Muth, l’idée des anticipations rationnelles était novatrice. La conception la plus répandue parmi les économistes jusqu’au milieu des années soixante-dix était celle d’anticipations qui extrapolent le passé et le présent, soit naïvement, soit en lui appliquant une correction formée a priori. Pensons au modèle de Phelps : à chaque période, on y voit l’anticipation s’adapter aux observations courantes ; elle a donc toujours une période de retard sur la réalité. L’anticipation rationnelle de Muth est basée sur l’information présente et passée, mais elle cherchera à y déceler des constantes susceptibles de se reproduire dans le futur.

 

Est-ce bien rationnel ?

 

De ce point de vue, l’analyse de Muth comporte un élément équivoque si pas contradictoire. Bien dans la tradition néoclassique, il voit dans les prix eux-mêmes, en ce compris les prix passés, la source d’information principale des anticipations. Dans un de ses exemples, le producteur décide de la quantité offerte en anticipant le prix qui égalise l’offre et la demande. Mais l’offre dépend partiellement d’un élément aléatoire (par exemple, la météo). A titre de variante, Muth abandonne l’hypothèse que Et‑1ut = 0 et conçoit ut comme “a linear combination of the past history of normally and independently distributed random variables ei with zero mean and variance σ2”, ce qu’exprime l’équation :

ut = ∑i=0 wi.et-i (7.39)

La non-corrélation est reportée sur la variable ei. Pour anticiper correctement les prix, les agents n’ont comme information que les prix passés entre lesquels, au-delà de leur caractère aléatoire, il existe une relation fonctionnelle qu’ils doivent découvrir. Il s’agit de déterminer les Vj de l’équation :

p*t = ∑j=1 Vj.pt-j (7.40)

Il existe une relation objective entre le Vj et les wi. Muth démontre qu’ayant déterminé les Vj, les agents formeront la même anticipation p*t que dans le cas où Et-1ut = 0. Ce développement me paraît ramener l’anticipation rationnelle à une anticipation adaptive sophistiquée. Elle sous-entend que le public serait incapable de prévoir pt si la relation future entre pt et ei devait emprunter un chemin différent de ce qu’elle était était dans le passé. Ces anticipations ne sont alors que modérément rationnelles. Ou bien ei représente la totalité du savoir possible, y compris celui qui était inutile dans le passé, mais alors ce développement n’est qu’une tautologie inutile.

 

Des anticipations très rationnelles

 

Mon avis est qu’en tant que règle générale, le principe selon lequel les anticipations sont formées rationnellement est une évidence. L’hypothèse de l’homo economicus, caractérisé par sa rationalité légendaire, est souvent critiquée sous le prétexte d’irréalisme. L’économie politique connaît deux types d’hypothèses : celles qui simplifient la réalité et celles qui la trahissent ; à mon avis, la rationalité appartient à la première catégorie. Dans mon optique, les anticipations sont encore plus rationnelles que dans celle de Muth, car je crois que les agents font des efforts pour trouver des informations ailleurs que dans la connaissance des prix présents et passés, alors que les économistes néoclassiques ont tendance à survaloriser le système de prix en tant que source d’information. Hayek n’écrit-il pas : “production is generally guided not by any knowledge of the actual size of the total demand, but by the price to be obtained in the market (… The entrepreneur) is not in the least concerned with the amount by which, in a given case, the total amount demanded will alter ; he only looks at the price he can expect to get after the change in question has taken place”[3]. Peu d’entrepreneurs se reconnaîtront dans cette description. Les agents réels me semblent plus rationnels que ça. Ils tentent au contraire de s’informer à toutes les sources possibles à propos de tous les aspects de leur commerce : fiscalité, technologie, politique publique, goûts du public, actions des concurrents, évolution conjoncturelle… Les grandes entreprises et les associations professionnelles disposent souvent d’un bureau d’étude ; l’information commerciale est devenue l’objet d’un commerce où opèrent des firmes spécialisées. Reconstituer le puzzle du futur à partir de toutes ces pièces d’information est un jeu où certains entrepreneurs se révèlent plus inspirés que d’autres.

 

L’explication du cycle de Lucas recèle le même défaut de rationalité chez les producteurs, incapables de décoder les variations du prix du produit qu’ils vendent et sur lequel ils n’ont jamais d’influence. Ils confondent alors les effets de l’inflation et ceux de l’offre et la demande du produit. Lucas conclut : “It is essential to this argument that general price movements not be perceived as such they are occurring (…) Of the many sources of risk of importance to him, the business cycle and aggregate behavior generally is, for most agents, of no special importance, and there is no reason for traders to specialize their own information systems for diagnosing general movements correctly”[4]. Vous avez dit « rationnel » ? Certes, les économistes distinguent le jugement de l'information. Le jugement rationnel mais peu informé produira des anticipations médiocres. Mais si la recherche d'informations s'auto-limite inutilement, cela me paraît un défaut de rationalité. Le paradoxe est que les nouveaux classiques montent en épingle la recherche d'information avant de l'affaiblir.

 

Par ailleurs, certains phénomènes semblent contredire la thèse des anticipations rationnelles. C’est le cas des bulles spéculatives. La question de savoir si elles révèlent des anticipations en défaut de rationalité ou des actions irrationnelles découplées des anticipations me paraît de l’ergotage. Mon optique est d’accepter l’hypothèse des anticipations rationnelles mais de la restreindre aux marchés non spéculatifs.

 

Quel usage de l’hypothèse des anticipations rationnelles ?

 

Revenons un instant à la première citation de Muth ci-avant : « Expectations, since they are informed predictions about future events, are essentially the same as the relevant economic theory ». Le tout est de savoir quelle est la théorie adéquate. Pour les nouveaux classiques, pas de doutes : c’est la théorie classique de la neutralité de la monnaie. Selon Fisher, une augmentation de M provoque une augmentation équiproportionnelle de P. Mais la « Théorie générale » de Keynes propose une autre lecture de l’équation de l’échange fisherienne où l’augmentation de M altère à la fois T et P selon des proportions qui sont fonctions du taux de chômage. Si l’agent rationnel est inspiré par cette dernière théorie, ses actions tout comme les effets de celles-ci pourraient différer du scénario des nouveaux classiques.

 

La notoriété de l’école des nouveaux classiques s’est construite en grande partie sur l’hypothèse des anticipations rationnelles. Ces économistes la rappellent dans chacun de leurs modèles. Pourtant, ce concept ne joue qu’un rôle accessoire dans leur système et ne conduit par lui-même à aucun de leurs résultats. C’est ce que reconnaît, l’un d’eux, Steven Holland, peut-être un peu candidement : “Rational expectations models, however, contain an additional element that has little to do with the formation of expectations : the assumption of equilibrium. In other words, supply is assumed to equal demand in all markets at all times”[5]. Voilà l’hypothèse la plus importante des nouveaux classiques, bien avant la rationalité des anticipations. Remarquons que cette hypothèse exclut le chômage involontaire. Investi du statut d’hypothèse, l’équilibre ne doit même plus être démontré. Il suffit de tester économétriquement quelques résultats. Mais l’économie politique, n’est-elle pas censée expliquer le fonctionnement mécanique du système économique ? Comment faire confiance à une « démonstration » empirique de quelque chose qu’on ne s’est pas donné la peine d’expliquer, surtout lorsqu’on sait tous les pièges de l’analyse statistique.

 

On peut l’illustrer avec leur critique de la courbe de Phillips. Sur le marché du travail règne l’équilibre entre l’offre et la demande. Les nouveaux classiques concentrent leur attention sur la question de savoir comment réagira la main d’œuvre à une modification du niveau général des prix. Une question tout-à-fait secondaire par rapport à celle consistant à savoir s’il y a vraiment équilibre. Si le marché du travail est en offre excédentaire à cause d’un manque de débouchés de la production, le déséquilibre persistera et résistera à toutes les variations du salaire et des prix, que les salariés soient ou non sujets à l’illusion monétaire, et peu importe la rationalité de leurs anticipations.

 

Sans doute, très motivés par la question des microfondations de la macroéconomie, les nouveaux classiques espèrent y trouver la cause qui exclut les déséquilibres. Arrow et Debreu, n’ont-ils pas démontré l’existence d’un équilibre général ? Passons sur les restrictions du modèle : rendements d’échelle non croissants, troc, structure complète de marchés, contrats de vente contingents tels qu’on n’en trouve pas dans la réalité… et admettons l’existence de cet équilibre. Quid de sa stabilité ? Il est démontré qu’une certaine stabilité tend à exister, mais ici les restrictions sont encore plus fortes que pour l’existence, surtout en l’absence du très fameux commissaire-priseur walrassien. Mais admettons que cet équilibre soit stable. Il s’agit toujours d’un modèle statique. Mais le mouvement conjoncturel est dynamique ; en récession, cette dynamique prend la forme d’un cercle vicieux : plus de chômage => moins de consommation => moins de demande => moins de production => plus de chômage… L’équilibre, notion statique s’il en est, n’a pas sa place dans cette dynamique.

 

Remarque : la numérotation apparemment bizarre des équations s'explique par le fait que la première partie de l'article est un extrait de mon livre consultable sur mon site Internet.

 

 

[1] Muth John F. (1961) « Rational Expectations and the Theory of Price Movements » in Econometrica, vol 29 p. 316

[2] Sargent Thomas J., Neil Wallace (1976) « Rational Expectations and the Theory of Economic Policy » in Journal of Monetary Economics, vol 2 n°2 p.180

[3] Hayek (von) Friedrich A. (2008) « Monetary Theory and the Trade Cycle » in Prices and Production and Other Works : F.A. Hayek on Money, the Business Cycle, and the Gold Standard., The Ludwig von Mises Institut, Auburn Alhabamap. 33

[4] Lucas Robert E. Jr (1977) « Understanding Business Cycles » in Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, vol 5, p. 21

[5] Holland Steven A. (1985) « Rational Expectations and the Effects of Monetary Policy : a Guide for the Uninitiated » in Ferderal Bank of Saint Louis, may p. 5.



4 réactions


  • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 14 juin 18:21

    L’économie c’est bien plus simple ds un système capitaliste, le plus fort gagne ! ^^


  • Raymond75 15 juin 08:56

    Ceci était peut être vrai dans ce que l’on appelle le ’capitalisme rhénan’, où un faible nombre d’investisseurs gardent le contrôle de leur entreprise, cherchent à la faire durer le plus longtemps possible, investissent dans le matériel et la formation de leur personnel, et partagent les bénéfices entre les investisseurs, l’entreprise et les salariés.

    Plus rien de tout cela dans le néo-libéralisme, où seul compte le profit à très court terme de la minorité des actionnaires. Quand ça va mal, on va voir ailleurs et on se fiche et de l’entreprise et des salariés, donc de la société elle même !

    « les agents sont rationnels et ils agissent selon leur propre intérêt » : non, ils agissent selon leurs pulsions, activées voire crées par la publicité. Acheter à crédit une BMW et manger des nouilles n’est pas très rationnel. Etre un modeste ’gilet jaune’, et acquérir à crédit un pavillon individuel dans un lotissement sans commerces ni activités, être dépendant d’une voiture par adulte et condamné à manger la merde des super-marchés n’est pas non plus un grand signe de rationalité.


  • izarn izarn 16 juin 21:54

    Presque illisible...

    C’est la spéculation qui fait la richesse, or la spéculation est basée sur les déséquilibres...

    Si le peuple cherche l’équilibre, les capitalistes font l’inverse.

    Alors les théories économiques, hein ?


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