jeudi 11 juin - par Sylvain Rakotoarison

Stéphane Soumier, libre, direct, incisif

« À chaque fois, les beaux esprits considèrent qu’un journaliste "fait son boulot" quand il défend la veuve et l’orphelin, jamais quand il défend l’entrepreneur. » (Stéphane Soumier, 24 mai 2016).



Une phrase, l’air sibyllin, écrite au détour d’une réponse à un commentaire de son blog qui donne toute la mesure de la saine obsession du personnage : sans entreprises, pas de richesse nationale, pas de redistribution, pas de solidarité sociale… et sans entrepreneurs, pas d’entreprises. La cinquantaine avenante, Stéphane Soumier est un journaliste de radio spécialisé dans la vie économique. Son ton est d’une très grande fraîcheur : il est direct, peut ainsi se montrer arrogant parfois, mais asséner des vérités, des réalités économiques dans un pays qui en est resté à des réflexes vieux d’un siècle et demi, cela peut bousculer les esprits. Du reste, Stéphane Soumier bouscule tout le monde, pas seulement ceux qui ne pensent pas comme lui, car il a sa propre ligne directrice. C’est toujours très enrichissant de penser par soi-même, au-delà des étiquettes et des postures.

Avait-il imaginé s’intéresser à la vie des entreprises lorsqu’il est sorti de l‘École supérieure de journalisme de Lille en 1987 ? Pas forcément, d’autant plus qu’il a commencé sur Europe 1 comme grand reporter sur tous les fronts : Koweït, Kurdistan, Somalie, Bosnie, Tchétchénie… Il est resté une vingtaine d’années à l’antenne de cette radio périphérique, comme on dit, rédacteur en chef de la matinale en 1997. Puis, de 2005 à 2019, il a rejoint la radio BFM Business et s’est occupé de la matinale (dont il était le rédacteur en chef). En 2016, il est devenu le directeur de la rédaction de cette radio FM spécialisée dans la vie des entreprises.

Ces derniers jours, il fait le tour des médias, de ses anciens collègues, car il a sauté le pas : il a créé son entreprise, une chaîne d’informations et d’interviews économiques. Sa chaîne, appelée BSmart TV, va commencer à émettre ce mardi 16 juin 2020, d’abord dans le bouquet de Free (canal 249), puis partout ailleurs : sur CanalSat (canal 172) le 23 juin 2020, sur Orange (canal 230) et Bouygues (canal 245) le 9 juillet 2020, etc. L’idée est de permettre à des chefs d’entreprise de venir s’exprimer autrement que dans les médias traditionnels.

En effet, ces derniers, en général, ne les interrogent jamais sur leurs enjeux, leurs problématiques, leurs actions, mais sur des marronniers classiques (le salaire des patrons du CAC40, les dividendes, la dernière déclaration scandale d’un patron voyou, etc.), un peu comme lorsqu’on interroge une femme politique sur sa féminité au lieu de son programme, si bien que la plupart des patrons refusent de s’exposer sur le champ médiatique dont ils n’auraient rien à gagner (ils ne cherchent pas des voix), alors qu’ils auraient beaucoup de choses intéressantes à raconter, des conseils à donner, des témoignages de sauvetage, de développement économique, etc. Michel Denisot et Jean-Marc Sylvestre devraient faire partie de l’aventure.

Le groupe CMI France ("Elle", "Marianne", etc.) a investi 5 millions d’euros pour cette nouvelle chaîne de télévision dont il est l’actionnaire majoritaire. Si le nom me fait penser un peu trop à un des pères du paternalisme social allemand, l’idée est surtout de recréer une "chaîne de combat au service des entrepreneurs", que ne semble plus être BFM Business sous contrôle du groupe Altice qui évolue progressivement en s’adressant au grand public. La volonté de Stéphane Soumier est de se recentrer sur la cible des entrepreneurs : « On n’invente rien, on fait ce qu’on sait faire le mieux possible et on reste sur notre obsession. », assure-t-il. L’ancien baron de BFM Business continuera son métier de journaliste puisqu’il présentera lui-même la matinale comme il savait si bien le faire pendant une quinzaine d’années.

Je ne connais pas les qualités managériales de Stéphane Soumier (et je ne me permettrais pas d’avoir un avis sur le sujet), mais j’adore son franc-parler, son dynamisme intellectuel, sa volonté de montrer ce que vivent réellement les entreprises, les entrepreneurs, en bien comme en mal, sans a priori, sans idéologie, sans volonté de ménager untel ou untel, etc. On l’aime ou l’on ne l’aime pas, j’imagine, car son ton peut perturber, mais c’est volontaire, c’est un ton salutaire : il faudrait que les Français se réveillent vraiment pour qu’ils aiment enfin les entreprises, ce sont elles les seules pourvoyeuses de richesse et donc de solidarité.

Je prends deux exemples.

Ainsi sur France 5 le 10 juin 2020, Stéphane Soumier a dit en avoir marre d’être interrogé sur les dividendes qui n’est qu’un sujet très technique et pas un sujet politique. Pourtant, en France, il est politique par excellence. Il suffisait de voir les yeux exorbités sur le plateau lorsqu’il a lâché son agacement ! Le problème, ce n’est pas une "justice sociale", le problème, c’est de développer l’économie française, d’embaucher, de réduire le chômage qui entraîne précarité et pauvreté. Or, de très nombreuses entreprises manquent de fonds propres, notamment pour investir, se développer, recruter.

Pour cela, il faut donc attirer des investisseurs. En France, les "petits épargnants" n’osent pas investir dans des entreprises par crainte du risque (ils ont peut-être raison, je ne les blâme pas), on a parlé (je crois), d’une vingtaine de milliards d’euros épargnés pendant la crise sanitaire, et ils sont allés au Livret A qui ne va pas aux entreprises. Pour trouver des investisseurs, il faut pouvoir les attirer, et la seule variable, c’est le rendement, donc les dividendes. Réduire les dividendes, c’est nécessairement réduire les investissements (alors qu’on imagine l’inverse, augmenter les dividendes réduirait les investissements). Si les entreprises avaient plus de fonds propres, peut-être qu’on pourrait réfléchir autrement, mais ce n’est vraiment pas une question d’idéologie.

En revanche, Stéphane Soumier s’agace qu’on ne parle pas des mille résolutions de problèmes que la crise sanitaire a fait naître, que ce soit en télétravail, en changement de production, en changement d’organisation, en protection sanitaire, etc. Les entrepreneurs sont à l’origine de très nombreux petits exploits d’organisation pour maintenir leur activité.

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Un autre exemple, chez David Pujadas, le soir du 8 juin 2020 sur LCI. Stéphane Soumier a poussé un "coup de gueule" contre le gouvernement et sa réforme de l’assurance-chômage heureusement repoussée (mais pas annulée). Il a dénoncé en effet le fait de réduire très notablement les indemnités chômage, tant la durée que les montants. Sans compter le plafonnage des indemnités pour les cadres alors qu’il n’y a pas de plafonnage de leurs cotisations quand ils travaillent, ce qui est une arnaque financière (c’est une assurance, pas un acte de solidarité nationale).

Ce qu’a dénoncé Stéphane Soumier, c’est que réduire la période d’indemnisation est un non-sens économique. Un cadre demandeur d’emploi a besoin de temps pour retrouver un emploi "à sa mesure", c’est-à-dire, là où, avec son profil et son expérience, il pourra être le plus "profitable" pour l’économie (plus on est qualifié, moins il y a de places). Or, s’il est acculé à retrouver trop rapidement un travail, pour des raisons alimentaires, nourrir sa famille notamment, ou rembourser ses prêts, il acceptera alors des emplois où il est surqualifié, et ne donnera pas la mesure qu’il aurait pu à l’économie. Ce sera alors du gâchis, non seulement économique, mais aussi humain (car la situation de retour à un emploi moins intéressant sera toujours vécu comme un drame).

Dans son blog qu’il alimente assez irrégulièrement, Stéphane Soumier, sans remettre en cause le principe du confinement, en a évoqué les conséquences désastreuses sur l’économie.

Le 6 avril 2020, il a repoussé ces idées de croire que la pandémie proviendrait de la mondialisation (la peste médiévale a bon dos), et les espoirs d’imaginer qu’après la pandémie, la mondialisation serait réduite, alors que c’est justement par celle-ci, selon lui, que la croissance redémarrera : « On va tranquillement faire porter le chapeau de cette crise à des agents économiques qui n’y sont pour rien et, bien au contraire, en limitent les dégâts par leur efficacité. (…) Je vois trop d’agents économiques se couvrir la tête de cendres se sentant en partie responsables de ce qui nous arrive. Bien au contraire, ma conviction, c’est que vous contribuez tous à limiter les dégâts. ».

Et de poursuivre : « Nous n’avons pas remarqué que c’est l’exact contraire qui est en train de nous sauver ? Une industrie agro-alimentaire puissante seule capable d’apporter des garanties sanitaires à ses consommateurs et à ses personnels, une finance mondialisée puissante et profonde qui va absorber les dettes infinies nécessaires au maintien en respiration artificielle de l’économie mondiale, ma moitié de l’emploi salarié en France concentré dans de trop rares ETI et grandes entreprises qui ont les fonds propre, et donc les actionnaires (et le talent managérial) suffisamment solide pour affronter ce choc invraisemblable ? ».

Pour évoquer l’heure des comptes : « Très vite, une autre période va s’ouvrir, celle des comptes. Tout est unique dans ce que nous traversons, et donc, il est impossible de modéliser les dégâts économiques. Je ne parle pas des dettes publiques (…), mais de la ruine de pans entiers de nos économies. Donald Trump avec candeur et brutalité est le seul à poser le problème : "le remède ne doit pas être pire que le mal". Voilà ce sur quoi il faudra réfléchir. Mais j’espère bien que pour le reste, la machine économique mondialisée va redonner toute sa puissance. Et j’ai la conviction que c’est ce qui va se passer, derrière deux ou trois tartufferies qui permettront à chacun de garder la face. ».

Et moi, je lui souhaite bonne chance, j’espère que la nouvelle aventure va s’avérer positive pour Stéphane Soumier, celle d’aller au bout de son combat en faveur des entreprises et des entrepreneurs, et qui fera, pourquoi pas, émerger de nouvelles vocations…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu

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Pour aller plus loin :
Stéphane Soumier.
Vous avez dit motion de censure ?
Article 49 alinéa 3 : le coronavirus avant la réforme des retraites ?
Retraites : Discours de la non-méthode.
Retraites : semaine de Sisyphe !
La réforme de l'assurance-chômage.
L’inversion de la courbe.
La crise de 2008.
Faut-il toucher aux retraites ?
Le statut de la SNCF.
Programme du candidat Emmanuel Macron présenté le 2 mars 2017 (à télécharger).
La génération du baby-boom.
La réforme des sociétés anonymes.
L’investissement productif.
La réforme du code du travail.
La France est-elle un pays libéral ?
Le secteur de l’énergie.

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